Répression au Tibet: le dispositif policier bien rôdé de Pékin

Il est trop tôt pour savoir si les autorités chinoises estiment qu’elles réussiront à mater la rébellion tibétaine, comme leurs amis, les généraux birmans, sont parvenus à réprimer et étouffer la « révolution de safran » au Myanmar en septembre. C’est-à-dire avec une force de réaction rapide et mobile, une répression relativement ciblée dans les monastères, et un détournement de l’opinion publique en esquissant une pseudo-négociation avec l’opposition. Ou au contraire, si le mouvement va continuer à s’étendre.

Ce qui est sûr, c’est que le président Hu Jintao, jadis responsable du Parti communiste au Tibet quand la loi martiale a été décidée le 8 mars 1989, a reçu des avertissements répétés par ses services de renseignements quant aux risques d’embrasement. Après la visite du dalaï lama à la Maison Blanche, des responsables du Guoanbu (la sûreté de l’état) l’ont assuré que George Bush avait donné le feu vert à des opérations spéciales de soutien au dirigeant politique et spirituel des Tibétains.

Côté pékinois, des mesures ont été prises: par exemple, l’intensification du brouillage de la radio The Voice of America (en chinois) ou des opérations d’infiltration menés par le patron du même Guoanbu au Tibet, Le Dake (dont certaines ont même des ramifications jusqu’en France).

Mener les opérations au Tibet peut mener aux plus hautes fonctions…

Mais pour l’essentiel, le dispositif contre-insurrectionnel, en prévision d’une situation « turbulente » au Tibet, a été mis en place depuis au moins cinq ans. Un dispositif de « guerre spéciale » a été finalisé par le général Dong Guishan, commandant en chef des forces chinoises au Tibet depuis 2004. Il incarne l’évolution de ce dispositif en liaison étroite avec Zhang Qingli, le secrétaire du Parti, un proche de Hu Jintao qui aimerait rééditer le même exploit: utiliser comme tremplin pour un poste-clé à Pékin une bonne gestion de la répression au Tibet (lire à ce sujet le nouveau livre d’Agnès Andrésy, « Who’s Hu? », éd. L’Harmattan).

Le général Dong était précédemment commandant-adjoint de la région militaire de Chengdu, qui chapeaute le commandement militaire sur le Tibet. Il était responsable de l’armement et a écrit de nombreux articles dans les magazines théoriques de l’Armée populaire de libération (APL) sur la tactique de combat en montagne.

C’était donc le chef rêvé pour appuyer la modernisation des unités de combat, la tactique de combats de contre-subversion, l’emploi d’armements nouveaux. Si l’on en juge par les images et les témoignages recueillis malgré le black-out imposé par la censure chinoise (par exemple le témoignage d’Aurélien, dans le blog Chinatown de Rue89).

L’idée principale était la riposte rapide, légère dans sa conception, avec des unités d’intervention au sol comme en l’air. Avec un idéal propagandiste patent: éviter d’avoir des images rappelant la funeste répression de la place Tiananmen en 1989 avec ses chars mastodontes écrasant la population civile.

Une tactique inspirée des opérations de maintien de l’ordre en Irlande du Nord

Sans être exhaustif, on constate en effet qu’après avoir laissé le champ libre aux manifestants au centre de Lhassa, le commandement de crise a utilisé les unités spéciales des Polices armées populaires (PAP), dirigés à l’échelon régional par le général Li Gongmin mais qui dépendent directement à l’échelon central de la commisson militaire centrale. Cette CMC est présidée par Hu Jintao, et le commissaire politique des PAP est Zhou Yongkang, nouveau coordinateur des services spéciaux depuis le XVIIe Congrès d’octobre dernier, et chargé de la sécurisation des JO.

Après 1989, on avait réformé ces PAP -dont certaines unités s’étaient mutinées- en leur donnant du matériel plus performant, comme par exemple les nouveaux véhicules de transports de troupe WJ-94 conçu pour le contrôle de manifestations.

De même, sans rentrer dans le détail, ont été mises en place des unités d’infanterie mécanisées utilisant des blindés légers à quatre, six ou huit roues de fabrication chinoise (WZ 550, WZ 551 et WZ 525) facilement manoeuvrables et armés d’une mitrailleuse de calibre 12,7.

Là encore, on privilégie la manoeuvrabilité et l’image d’opérations légères, qui se sont notamment inspirées d’opérations de maintien de l’ordre en Irlande du Nord jusque dans les années 90 (le prédécesseur de Zhou Yongkang, Qiao Shi se faisait passer en boucle, après 1989, des vidéos d’actualité de Belfast ou de Derry, pour étudier le système de combat tactique de la Royal Ulster Constabulary, épaulée par l’armée britannique).

Dernière innovation pertinente même si elle ne concerne qu’indirectement le « maintien de l’ordre » dans une ville comme Lhassa: la mise en place d’unités de combat et de reconnaissance, formées comme unités spéciales de l’APL pour les opérations de haute montagne, avec l’emploi tactique d’hélicoptères Z-9G. Elles ont pour mission de fournir des renseignements opérationnels aux unités légères d’intervention.

Après des échanges avec le commandement de l’armée russe, ces unités de l’APL ont été conçues en 2006 sur la base du concept de « combat en altitude » expérimenté en Tchétchénie. Profitant de l’informatisation des unités au combat, elles ont été expérimentées au Tibet et au Xinjiang. Ce qui veut dire en langage clair que le commandement chinois envisage même l’existence d’une guérilla tibétaine comme dans les années 50…

Il s’agit là d’unités semblables à la force spéciale « Léopard de Neige » de l’APL à Pékin. Cette dernière est allée s’entraîner elle aussi à Moscou, en septembre 2007 avec des commandos russes, en exploitant des scénarios de crise comme la prise d’otage des enfants de Beslan ou celle du théâtre de Moscou. On ne sait jamais, cela pourrait servir, pendant les jeux Olympiques…

Roger Faligot vient de publier « Les Services secrets chinois, de Mao aux JO », Nouveau Monde éditions.


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13H22 23/03/2008

La Chine se modernise, comme tous pays développés.
Ceci n’est pas un scoop et c’est assez logique et prévisible.

Deux zones d’ombres cependant m’amène a poser deux questions.

La première, d’ordre générale,est d’essayer de comprendre pourquoi le régime chinois continue a exercer une forte pression sur le peuple tibétain, alors que la cause leur est déjà acquise.

La deuxième est de comprendre comment un tel soulèvement a pu avoir lieu a Lhassa le 10 mars.Et surtout pourquoi cela a durer aussi longtemps.
Lhassa est peuplé de 200 000 habitants, moitie tibétain, moitie chinois. IL faut y ajouter les multiples garnisons chinoises dans la ville (au moins 50 000 soldats).
En 2005 un commissariat était en construction juste a droite de l’entrée du Johkang, et la police y est tres présente.
Un tel soulèvement n’aurait selon moi pas pu durer plus de 10 minutes…??!!!

 
16H08 23/03/2008

La Chine, et ce n’est pas un scoop, représente un formidable marché économique en plein développement qui attire énormément d’investisseurs inquiets de la crise des marchés boursiers en Occident.
Peut-être les dirigeants chinois, à quelques mois des JO, ont-ils modéré la réaction qu’ils auraient pu avoir en d’autres moments en raison de ces apports nécessaires à l’épanouissement de l’économie.
Peut-être testent-ils également l’impact que leur réaction à l’égard des Tibétains peut éventuellement avoir sur les marchés, qui ont parfois des sursauts d’humanisme (très tempéré, certes).
Il faut sans doute également prendre en compte la sacro-sainte horreur, pour les Orientaux, de perdre la face. Un boycott des JO, plus encore que des admonestations onusiennes et des protestations diplomatiques, serait une réelle sanction pour les gouvernants, car les Chinois ne pourraient que se rendre compte in situ du désaveu des autres nations.
Quant à la rhétorique des politiques chinois envers le Dalaï-Lama, elle est touours aussi fleurie, rappelant le bon vieux temps des « vipères lubriques » et autres joyeusetés de l’ex-bloc de l’Est.

 
Rangzen | Vibe le Tibet libre et indépendant !
15H56 24/03/2008

Le dispositif policier chinois est « bien rôdé » et croit-on savoir, la France a participé activement à ce rodage notamment à Pékin en vue des Jeux olympiques qui doivent s’y dérouler prochainement.

Le régime communiste repose essentiellement pour se maintenir sur un dispositif policier à toute épreuve.

Cela n’a pas empêché par le passé les événements de la Place Tiananmen. Cela n’a pas empêché aujourd’hui le soulèvement insurrectionnel des Tibétains que cela soit dans la Région dit autonome du Tibet ou bien en Chine même, notamment dans les provinces limitrophes du Gansu, du Si Chuan et du Qinghai.

Cela n’a pas empêché la révolte de gronder au Xinjiang où les Ouïghours n’hésitent pas à recourir à des actes qualifiés de terroristes.

Cela n’a pas empêché la province rebelle de Taiwan de condamner la récente répression des Tibétains à Lhassa comme ailleurs.

Un Etat policier se condamne d’avance en se montrant policier. Pékin est désormais à l’agonie qui, dit-on, envisagerait de supprimer les retransmissions en direct depuis la Place Tiananmen lors de l’ouverture des J.O. dans la capitale chinoise.

C’est tout dire !

 
Jean-Baptiste | Projets entre marketing, éditorial et te...
01H20 25/03/2008

« croit-on savoir, la France a participé activement à ce rodage notamment à Pékin en vue des Jeux olympiques qui doivent s’y dérouler prochainement. »
Pouvez vous être plus précis et citer vos sources
 Merci

 
23H37 24/03/2008

René Faligot écrit : « On constate en effet qu’après avoir laissé le champ libre aux manifestants au centre de Lhassa, le commandement de crise a utilisé les unités spéciales des Polices armées populaires (PAP) ». Soyons plus précis : selon un journaliste de The Economist présent à Lhassa, la police n’est intervenue qu’au bout de « nombreuses heures ». Pourtant, écrit-il, des policiers antiémeute étaient en rangs aux abord de la zone où ont eu lieu les émeutes.
Les manifestants ne portaient pas d’armes à feu et pouvaient être facilement dispersés. Pourquoi la police a-t-elle laissé des gens être lynchés ? Si cela se passait à Paris, on parlerait aussitôt de machination policière. Je suis étonné que l’on n’avance pas cette hypothèse.
En tout cas, dès le soir, les familles chinoises voyaient à la télé des carcasses de voitures fumantes, des gens ensanglantés dans des chambres d’hôpital tandis que l’on dénonçait la « clique du Dalaï Lama ».
Le Dalaï Lama et les 30 intellectuels chinois signataires d’une lettre ouverte ont bien raison de proposer une commission internationale d’enquête.