Avec la fin du manuel scolaire, l'édition va perdre sa vache à lait

Dans une classe équipée d'un tableau électronique tactile expérimenté à l'école René-Cassin, près de Nice (Eric Gaillard/Reuters)

Une récente déclaration de Luc Chatel, présentement ministre de l'Education nationale, est passée relativement inaperçue : la volonté manifestée par les pouvoirs publics de parvenir au tout-numérique en guise de manuels scolaires à l'horizon 2012.

Une révolution majeure, peut-être pas aussi rapide que ne le prétend le ministre en question, mais bel et bien déjà ouverte sur trois fronts :

  • une révolution du monde de l'édition
  • une révolution du monde de l'éducation
  • un nouveau coin enfoncé dans les flancs de l'économie monétarisée

Une révolution du monde de l'édition

Quand on parle d'édition, le grand-public entend avant tout édition littéraire. Mais pour les grands groupes éditoriaux (Hachette, Editis-Planeta, Albin Michel…), la littérature est une danseuse qui n'existerait guère sans l'apport financier de trois vaches à lait séculaires : le livre pratique (cuisine, tourisme…), les ouvrages encyclopédiques et les manuels scolaires. (J'omets ici, c'est vrai, le domaine de l'édition jeunesse et celui, juteux, de la bande dessinée.)

Or les deux premiers sont déjà mis à mal par la concurrence « gratuite » d'Internet. Les livres de recette cèdent devant Marmiton.org. Et le glorieux Larousse est à l'agonie sous le rouleau compresseur des Wikipedia and co.

Seul le manuel scolaire s'accroche encore vaillamment. Mais voilà que les établissements scolaires sont aujourd'hui de mieux en mieux équipés d'une arme fatale : le vidéo-projecteur, relié qui plus est, dans chaque classe, à Internet.

Et le ministère d'en rajouter une couche avec son plan de numérisation des ressources éducatives.

Si, comme c'est plus que probable, dans les cinq années à venir, les outils pédagogiques mis gracieusement à disposition sur le web parviennent à tailler des croupières aux bons vieux manuels scolaires, cela risque de bouleverser très fort tout le paysage éditorial traditionnel qui en vivait, littérature comprise.

Une révolution du monde de l'éducation

Les enseignants ont découvert très vite les bienfaits presque mirifiques de l'outil numérique : il est plus facile de concentrer une bande de trente zozos excités sur un écran, que chacun sur un livre dont on ne sait jamais s'il est ouvert à la bonne page.

D'autant que fleurissent des dizaines de sites où les profs peuvent échanger leurs cours et se procurer des documents en ligne (Weblettres, E-Teach, CultureMATH…). Sans compter les innombrables pages-ressources fournies par les sites académiques officiels.

Un clic et le tour est joué. « Qu'est-ce que c'est, un “glaïeul”, Monsieur ? » Pouf, un clic sur Google et voilà la fleur inconnue projetée instantanément sur l'écran de la classe sans qu'il soit nécessaire d'aller débusquer au centre de documentation pédagogique (CDI), ou pire, d'acheter le bon vieux bouquin d'antan sur les « fleurs de nos jardins ».

Révolution que l'on peut aussi qualifier de « démocratique », sinon de « populaire » : si un manuel scolaire papier ne peut être conçu que par un éditeur chevronné, souvent sous l'impériale autorité d'un membre éminent de la hiérarchie inspectorale, la fabrication de documents pédagogiques numériques, elle, est à la portée de n'importe quel enseignant de base. Pourvu qu'il soit un tout petit peu familiarisé au traitement de texte. Et à celui des blogs sur Internet.

D'ici à ce que les « résistants pédagogiques » balancent des brûlots éducatifs en ligne, tremblez chaumières académiques !

Un nouveau coin enfoncé dans les flancs de l'économie monétarisée

Plus largement, cette nouvelle révolution numérique est un nouveau coup porté à la toute-puissance de l'argent-roi dans les échanges économiques.

Car les échanges sur Internet, c'est bien connu, sont gra-tuits (« libres », dit-on, dans un savoureux euphémisme). Et les quelques tentatives des grands groupes éditoriaux pour capter l'évolution technologique à leur profit ont fait long feu.

Le cartable électronique s'est révélé objet lourdingue à l'expérience. Et les versions numériques payantes, que les éditeurs scolaires croyaient pouvoir tirer de leurs manuels papier, sont devenues gratuites en moins de deux ans. Sous pression de la concurrence, d'une part ; et parce que personne n'était disposée à les acheter, d'autre part. Internet, puisqu'on vous le dit, c'est gra-tuit !

Après le domaine audiovisuel de la musique et du cinéma, ceux des ouvrages pratiques et des encyclopédies, celui des logiciels libres ou encore des médias d'information, c'est un nouveau territoire qui se prépare à échapper à la colonisation de l'argent. Avec la bénédiction des pouvoirs publics de plus en plus en mal de finances fraiches par ces temps de crise.

Nul doute que cette période de transition est encore bien bâtarde, incertaine. Nul doute que vont commencer les grandes manœuvres pour récupérer ces aguichants marchés à la valeur indubitable, mais « scandaleusement » démonétarisée.

Rien n'indique qu'ils tomberont entre les mêmes mains que celles d'avant.

Photo : dans une classe équipée d'un tableau électronique tactile expérimenté à l'école René-Cassin, près de Nice (Eric Gaillard/Reuters)

9 commentaires sélectionnés

Portrait de Toto Lharicot

De Toto Lharicot

(en balade...) | 13H43 | 08/11/2009 | Permalien

> D'ici à ce que les « résistants pédagogiques » balancent des brûlots éducatifs en ligne, tremblez chaumières académiques !

Mais cela existe déjà ! Et depuis de "nombreuses" (!) années : c'est Sesamaths, une collection de manuels de mathématiques très complète pour le collège.

Les auteurs ne touchent rien...

Et l'éditeur pas grand-chose !

A voir ici : http://manuel.sesamath.net/

Portrait de Compte supprimé le 4 janvier 3

De Béatrice1

| 13H52 | 08/11/2009 | Permalien

Attention au bricolage... Les enseignants ne font pas cours ponctuellement mais doivent construire une progression cohérente sur l'année, en respectant les programmes officiels - c'est là que le manuel scolaire (sous quelque forme que ce soit, papier ou autre) est difficilement contournable : il faut faire très attention au moment du choix, mais bien choisi, c'est un outil extrêmement précieux.

A part pour un usage ponctuel, je ne crois pas du tout à son remplacement par des "trucs et astuces" trouvés gratuitement sur le net. Ca reviendrait à ce que chaque enseignant fasse tout seul dans son coin un travail titanesque : celui qu'accomplissent des équipes entières pendant des mois voire des années pour produire l'ensemble cohérent et riche qu'est un bon manuel, justement. Et à partir duquel on a déjà suffisamment de travail à construire un cours valable dans une progression logique.

Ce n'est pas comme si les enseignants payaient les manuels de leur poche...

Portrait de nicogé

De nicogé

le colporteur | 14H40 | 08/11/2009 | Permalien

"le vidéo-projecteur, relié qui plus est, dans chaque classe, à Internet".

c'est une plaisanterie!!!
il faut vérifier avant d'écrire de telles... choses!
internet dans chaque classe de France?

que ce soit dans les établissements en zone urbaine non ZEP (et il n'y a pas beaucoup de ZEP par rapport aux quartiers qui en auraient réellement besoin!), dans des grosses villes qui ont des dizaines d'école, ou dans les zones rurales, il y a parfois un seul ordinateur relié à internet: celui du directeur, et en général il y a une salle "informatique" avec de vieux ordinateurs moisis.

quant au vidéoprojecteur, pardon... il n'y en a pas un école (par réseau, quand ça existe, et encore).

que le ministre fasse sa com', passons, mais que les média(s) et blogs prennent ça pour argent comptant ou presque c'est vraiment dommage.
on est au tout début du processus, et ce n'est pas gagné. et il faudrait encore voir l'intérêt pédagogique du tout numérique!

"Les enseignants ont découvert très vite les bienfaits presque mirifiques de l'outil numérique : il est plus facile de concentrer une bande de trente zozos excités sur un écran, que chacun sur un livre dont on ne sait jamais s'il est ouvert à la bonne page."

ça, c'est une insulte faite aux enseignants et aux élèves. du n'importe quoi, sous couvert d'être "sympa"?

copie ,numérique peut-être, mais à revoir quand même...

bien @ vous,
nicogé
www.lecolporteur.wordpress.com

Portrait de gesualdo1

De gesualdo1

Zicos | 14H46 | 08/11/2009 | Permalien

On bosse énormément sur les logiciels gratuits dans l'éducation nationale. Par exemple, OpenOffice est sur tous les ordis que j'ai croisés dans les nombreuses salles des profs que j'ai croisées (8 collèges en 4 ans...).
Les réseaux de communication entre collègues et élèves sont les LCS (Linus Communication Server).

Portrait de Ben85

De Ben85

ramoneur | 14H57 | 08/11/2009 | Permalien

Vrai.

Au collège, en français, nombre de classes n'ont pas de manuel, parce que suivre la progression de séquences que celui-ci propose est simplement déconseillé par beaucoup d'inspecteurs d'académie...

On peut piquer une séquence par-ci, une séquence par-là, mais je ne connais aucun prof de français qui "suit" un manuel du début à la fin d'une année, et heureusement, parce que ce serait très chiant.

C'est pour cela que beaucoup de profs de français travaillent à partir de photocopies et que, s'ils ont également un manuel de lecture, font appel à lui de temps à autre.

Dans ce contexte, l'apport du numérique me paraît enrichissant dans l'optique de varier les supports. Cependant, je n'aimerais pas que cette nouveauté occulte complètement le support-papier.

Pour les autres matières, dans lesquelles la présence d'un manuel est quasi systématique, l'apport du numérique est également primordial. Mais là encore, je pense que l'on ne doit pas mésestimer l'importance du support-papier, que les élèves doivent aussi apprendre à maîtriser.

Portrait de Toto Lharicot

De Toto Lharicot

(en balade...) | 15H00 | 08/11/2009 | Permalien

Non, ce n'est pas une plaisanterie... Mais il ne faut pas globaliser trop vite !

Enseignant dans un collège moyen (500 élèves) de campagne, pas forcément très bien doté, en Charente-maritime (pas à Neuilly !), nous avons un vidéo-projecteur dans CHAQUE salle de classe !

C'est un choix d'établissement qui peut paraître coûteux au départ mais par ailleurs, nous n'avons plus de mallette d'appel, de cahier de textes à transporter à chaque heure de cours... Et les parents ont accès, pour ceux qui peuvent, au cahier de note de leur enfant et au cahier de texte de la classe de chez eux !

Quant à Internet, désolé, mais là-aussi, tous les élèves y ont accès au CDI ou en salle informatique (ouverte parfois entre midi et deux...)

Quant à ma matière, les élèves n'ont plus à apporter leur manuel car tous les livres ont été numérisés (accord avec un éditeur et choix du manuel Sesamath sinon !), d'où un allégement (enfin !) des cartables élèves. En permanence, les élèves ont accès à quelques exemplaires des manuels...

Voilà, pour la plaisanterie...

Après en école primaire, il reste toujours de très grandes disparités... Et quant à la comm de notre ministre, que dire, que dire...

Portrait de Fald

De Fald

Vieux (con)vaincu | 15H08 | 08/11/2009 | Permalien

Exact, et pas rien qu'au collège et en français. Quelle que soit l'école et la matière, tout n'est pas faisable dans les manuels (donc on fait des photocopies), et les manuels sont pourtant assez épais pour faire 10 heures de cours par semaine à des élèves qui n'en ont que 2 ou 3.

Ler numérique sera certainement un jour le moyen d'éviter ce gaspilage de papier, et de régler enfin l'éternel problème tarte à la crème du poids des cartables.

Mais j'ai bien dit "un jour", pas "demain"!

Portrait de Sébastien Bailly

De Sébastien Bailly

Journaliste | 18H06 | 08/11/2009 | Permalien

En 1998, j'avais organisé une table ronde au Salon du livre de Paris. Le titre était clair : "La fin des manuels scolaires". Ce n'était pas Internet qu'on avait en ligne de mire, alors, mais plutôt les CD-Rom. Plus de 10 ans après, ce qui paraissait alors de la science-fiction se concrétise doucement. Les supports évoluent, mais pour quelques uns, cela fait plus de dix ans qu'il est évident que le livre n'est pas forcément le meilleur support pour les manuels. En 98, il y avait un peu de provocation dans l'intitulé de cette table ronde, surtout en l'organisant au Salon du Livre. Aujourd'hui, l'idée fait manifestement toujours réagir. Reste à savoir simplement combien de temps elle mettra à se concrétiser pour de bon, et se généraliser.

Portrait de Le Yéti

De Le Yéti (auteur)

yetiblog.org | 20H16 | 08/11/2009 | Permalien

RÉSULTATS EDITION 2006 (source SNE, syndicat national de l'édition)

1/ CA secteur scolaire : 343 millions d'euros (12,3% du CA de l'édition française)

2/ Jeunesse : 315,5 millions d'euros (11,3%)

3/ BD : 202 millions (7,2%)

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Le cas de la production "littéraire" (incluant la production romanesque commerciale et celle dite "de gare") est un peu particulier. Ce secteur représentait une part de 17,4% du CA total édition 2006.

Mais ce chiffre n'est obtenu que par une surproduction effrénée de titres (152.909 titres publiés contre 9.200 titres en manuels scolaires et assimilés) ;
incluant la production de format poche ;
et surtout entraînant une baisse catastrophique des ventes moyennes au titre, donc une rentabilité très incertaine pour les éditeurs qui ne dépendent plus que de "coups" fumeux (phénomène Pennac, par exemple).

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