
Sortie de crise : le temps des intellectuels est revenu
Découvert, grâce au sociologue-anthropologue Paul Jorion, les quatre « postures » de sortie de crise -A, B, C et D- telles que les a établies un certain Jean-Maxence Granier dans sa « Sémiotique de la crise ». Cette classification offre une vue d'ensemble assez claire, et laisse imaginer d'intéressantes solutions.
- L'état A ramène au système tel qu'il était auparavant, sans changement aucun,
juste après un passage somme toute assez bénin de crise cyclique. - L'état B ramène lui aussi au système antérieur, mais au prix de changements plus substantiels pour lui permettre de s'adapter à de nouveaux contextes. Ces changements procèdent d'une autorégulation par le système lui-même, et demeurent réversibles.
- Dans l'état C, le système subit, pour prix de sa survie, une métamorphose si complète qu'il en ressort durablement et profondément transformé, de façon quasi irréversible.
- L'état D marque la fin du système qui ne survit pas à la crise. Il débouche sur un modèle entièrement nouveau.
Les Etats-Unis en tenants obstinés du vieil ordre établi
Parmi les tenants de l'état A, peu de partisans aujourd'hui, du moins ouvertement déclarés. Ne reste guère que les Etats-Unis pour s'appuyer mordicus, même sans oser l'avouer, sur cette assez intenable position.
Sur ce coup, on peut raisonnablement considérer que le brave Barack Obama se fait (au mieux) carrément balader par son ministre du Trésor Paul Geithner. Celui-ci et ses anciens comparses de Wall Street n'ont manifestement aucune autre préoccupation que de rétablir tel quel le zinzin pervers qui a assuré la fortune de leur bande.
Les autres fidèles suppôts du système en place n'osent plus guère contester la nécessité de quelques changements relatifs induits dans l'état B : adaptation incontournable à des contraintes climatiques, écologiques (la tentative de récupération par le « capitalisme vert »), sinon morales ou sociales.
Ce n'est d'ailleurs pas ces « contraintes » qui les meuvent, mais la conscience de ne plus pouvoir sauver le sacro-saint système sans en passer par ces concessions.
Partant, ils tentent de se les approprier à leur profit (cf. la diffusion du film à prétention écologique « Home », de Yann Arthus-Bertrand, financé par le richissime François-Pinault, et complaisamment relayé par les pouvoirs publics en place.)
On range parmi ce groupe de « réformateurs », les Jacques Attali, les
tenants de la sociale-démocratie, certains Verts à la Cohn-Bendit. D'aucuns s'en réclament assez abusivement, tant leurs actes sont en contradiction avec leurs déclarations (Nicolas Sarkozy prônant la moralisation du capitalisme ! ).
L'indisposant rapport Stiglitz
A examiner de près la situation mondiale, il n'y a pratiquement aucune chance pour que ces deux premières postures A ou même B, puissent à terme prévaloir. Trop de fondations irrémédiablement ébranlées (l'immobilier, la finance, le crédit, le climat, les ressources naturelles…).
Passé un certain stade de décrépitude, les tentatives de restauration des bâtisses insalubres deviennent impossibles. Il faut se résoudre à rebâtir.
Certains esprits éclairés l'ont particulièrement compris et se rallient à l'état C de notre configuration. Ainsi le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz vient-il de remettre à l'ONU un rapport qui indispose gravement les partisans des deux premières postures, souvent rassemblés en G8 ou G20.
L'impudent prix Nobel ne va-t-il pas jusqu'à dénoncer, non les dérives financières du modèle économique libéral, mais la nature même du modèle ? Ne va-t-il pas jusqu'à proposer un importun Conseil économique mondial pour faire la nique à leurs si confortables FMI ou autre Banque mondiale ? Ne pousse-t-il pas le zèle jusqu'à intimer l'éradication complète des paradis fiscaux et du secret bancaire ? (Cf. sur le sujet l'excellent « dossier crise » de l'hebdomadaire Politis daté du 25 juin 2009.)
D'autres, comme les altermondialistes d'Attac ou le philosophe Alain Badiou avec
sa nouvelle « hypothèse communiste », vont encore plus loin que le keynésianisme pourtant assez radical des tenants de l'état C. Ils ne voient la solution à l'impasse humanitaire actuelle que par un dépassement complet du système et l'instauration d'un modèle totalement original (état D).
Leurs adversaires, accrochés aux postures A et B, crient à l'utopie, à l'extrémisme, pointent les risques de chaos sur lequel, à les en croire, ces « divagations » déboucheraient inévitablement.
Les intellectuels contre le chaos
Le chaos ? Mais il est déjà là ! Et touche bien des esprits dont on voit bien qu'ils sont en pleine régression, passant de l'atonie la plus amorphe à la fureur compulsionnelle, prêts à replonger sur les vieux démons d'antan à la première étincelle. Nous sommes atteints par une lame de fond dont nous aurons bien du mal à sortir indemnes.
La crise économique et financière actuelle ne se résume pas seulement à un simple dérèglement mathématique de l'organisation économique et financière mondiale. Elle résulte d'une défaillance généralisée de la conscience collective et de la raison humaine. Elle met en lumière notre impuissance congénitale à maîtriser notre destin par gros temps. Nous ne faisons qu'entrer dans l'œil du cyclone.
Quand les peuples qui se targuaient de faire la leçon au monde se donnent comme dirigeants de grotesques histrions sarko-berlusconiens ou s'abandonnent à des voyous prédateurs à la solde de multinationales sans scrupules, quand les « forces d'opposition » instituées (partis politiques, syndicats) ont tous manifestement fondus du bonnet, quand les populations opprimées n'ont plus comme seuls recours que des fous furieux à la Ahmadinejad, que reste-t-il à l'humanité pour échapper au naufrage ?
Les intellectuels, répond Paul Jorion dans un savoureux « temps qu'il fait ». Il n'est pas question ici, bien sûr, de ces tristes débiteurs de pensée unique pétrifiée qui inondent nos ondes. Mais de ceux qui dans l'ombre s'efforcent de mettre de l'ordre dans le chaos ambiant, et tentent de nous épargner les affres d'un passage cruel par la tragédie. Ou du moins, d'y survivre et d'en renaître.
A suivre : Krugman, Todd, Hazan, Michéa, Wallerstein, Chomsky…
Philosophes, sociologues, anthropologues, économistes, mais aussi artistes, poètes… Du solide à la Pierre Bourdieu, du résistant sans concessions à la René Char, du probe et de l'enthousiasmant à la Stéphane Hessel, voilà de qui nous avons désormais impérativement besoin.
Outre ceux cités dans ce petit texte fleuve pré-estival, ils sont déjà quelques-uns à se démarquer du système moribond et à tenter de nous sortir de l'ornière en explorant les pistes offertes par les états C et D de sortie de crise. Paul Krugman (autre prix Nobel d'économie recyclé), Emmanuel Todd, Eric Hazan, Jean-Claude Michéa, Immanuel Wallerstein, Noam Chomsky, Pierre Larrouturou, Jacques Généreux… Vous ne les connaissez pas ? Vous devriez. (Tous ont une fiche Wikipédia.)
Piste C ou piste D ? Gardons-nous de prendre partie pour l'une contre l'autre de ces « postures », et essayons d'extraire de chacune sa « substantifique moelle ». Nous n'avons plus le choix.
Pour conclure, je dirai qu'une grande partie de notre chemin de rédemption sera aussi effectuée le jour où chacun d'entre nous, chers lecteurs, bien loin des récriminations entendues contre les insuffisances de la caste cérébrale, bien loin du fracas des vociférations et de la chape des soumissions, se mettra en tête d'essayer d'être lui-même un de ces nouveaux penseurs de jours meilleurs.
► Pouf, pouf, j'ai le cerveau qui fume ! Il est grand temps de partir en vacances ! Ce que je vais faire illico, jusqu'à la mi-août. Et en Rols, s'il vous plaît ! Oui, oui, « Rols » avec un seul modeste petit « l », du nom du producteur de ce petit « vin de table » blanc étourdissant qui m'ensorcèle présentement les papilles. Allez, dites pas non, un p'tit verre, pour la route ?
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De Enki
Alchimiste | 13H38 | 29/06/2009 |
J'ai trouvé un intello alternatif ! Certes il parle d'un autre pays, exotique, et je m'interroge quant à savoir s'il s'agit de l'option A ou D, je le cite :
« En même temps qu'elle dégageait de la révolution, cette assemblée produisait de la civilisation. Fournaise, mais forge. Dans cette cuve où bouillonnait la terreur, le progrès fermentait. De ce chaos d'ombre et de cette tumultueuse fuite de nuages, sortaient d'immenses rayons de lumière parallèles aux lois éternelles. Rayons restés sur l'horizon, visibles à jamais dans le ciel des peuples, et qui sont, l'un la justice, l'autre la tolérance, l'autre la bonté, l'autre la raison, l'autre la vérité, l'autre l'amour. La Convention promulguait ce grand axiome : La liberté du citoyen finit où la liberté d'un autre citoyen commence ; ce qui résume en deux lignes toute la sociabilité humaine. Elle déclarait l'indigence sacrée ; elle déclarait l'infirmité sacrée dans l'aveugle et dans le sourd-muet devenus pupilles de l'état, la maternité sacrée dans la fille mère qu'elle consolait et relevait, l'enfance sacrée dans l'accusé acquitté qu'elle indemnisait. Elle flétrissait la traite des noirs ; elle abolissait l'esclavage. Elle proclamait la solidarité civique. Elle décrétait l'instruction gratuite. Elle organisait l'éducation nationale par l'école normale à Paris, l'école centrale au chef-lieu, et l'école primaire dans la commune. Elle créait les conservatoires et les musées. Elle décrétait l'unité de code, l'unité de poids et de mesures, et l'unité de calcul par le système décimal. Elle fondait les finances de la France, et à la longue banqueroute monarchique elle faisait succéder le crédit public. Elle donnait à la circulation le télégraphe, à la vieillesse les hospices dotés, à la maladie les hôpitaux purifiés, à l'enseignement l'école polytechnique, à la science le bureau des longitudes, à l'esprit humain l'institut. En même temps que nationale, elle était cosmopolite. Des onze mille deux cent dix décrets qui sont sortis de la Convention, un tiers a un but politique, les deux tiers ont un but humain. Elle déclarait la morale universelle base de la société et la conscience universelle base de la loi. Et tout cela, servitude abolie, fraternité proclamée, humanité protégée, conscience humaine rectifiée, loi du travail transformée en droit et d'onéreuse devenue secourable, richesse nationale consolidée, enfance éclairée et assistée, lettres et sciences propagées, lumière allumée sur tous les sommets, aide à toutes les misères, promulgation de tous les principes, la Convention le faisait, ayant dans les entrailles cette hydre, la Vendée, et sur les épaules ce tas de tigres, les rois. »
ex : « Quatre vingt - treize » , Victor Hugo 1874.
De Keldan
Polytoxicomane à temps partiel | 15H11 | 29/06/2009 |
Au delà de la simple rhétorique, la catégorie D ne peut pas exister concrètement.
De la grotte au kolkhoze, de Rome à Wall Street, tout cela n'est que les diverses variantes d'un même système (=> catégorie C) avec un but final commun : produire ce dont l'humanité à besoin.
De Françaisehélas
15H31 | 29/06/2009 |
Personnellement, je conseille d'être partisan de la position E :
S'enfouir sous terre jusqu'à ce que ça passe.
Position égoïste s'il en est, mais qui permettra peut-être à certains de survivre tandis que les ambitieux se disputant la charogne crèveront tous les uns après les autres de blessures diverses et variées.
Tiens, vous n'avez qu'une vie, ce n'est pas pour la passer à essayer de restaurer un système qui vous fait crever aussi vite qu'il vous élève ou pour instaurer à la place les mêmes en pire, puisque eux n'ont même pas la prétention de vous sortir de cette m*****.
Quand on voit ce qui se trame, on souhaiterait être assez bête pour voter anarchiste. Puisqu'on n'est pas encore assez bête, on vote blanc, ou on se barre en corrèze faire pousser des chèvres, comme disait l'autre.
De Valdo Lydeker
journaliste, auteur | 17H30 | 29/06/2009 |
Quelques autres noms en vrac côté C et D : Paul Ariès, Edouard Glissant, Vandana Shiva, Frédéric Lordon, Jacques Rancière…
Et les signataires de l'Appel des appels (appeldesappels.org)
De affreuxjojo
19H58 | 29/06/2009 |
La crise ? « Elle résulte d'une défaillance généralisée de la conscience collective et de la raison humaine » (le yéti).
Deux clefs pour tenter de passer, peut-être, de la crise de conscience à la prise de conscience.
Un idéologie (qu'il est inutile de citer tant elle vous paraitra parfaitement identifiable) nous explique 1/que l'inégalité est une condition nécessaire à la vie sociale, 2/ que le libre choix individuel conduit inévitablement au bien être général.
Par la répétition ad nauséum de ces concepts, on aura amené les masses à consentir à l'injustice et à l'inégalité et à préférer l'individualisme à la solidarité.
Je ne veux pas être pessimiste, mais l'humanité paie généralement très cher ce genre d'arnaque.
à affreuxjojo
De Utilisateur désinscrit à sa demande 2
nc | 00H44 | 30/06/2009 |
Je cite : « Je ne veux pas être pessimiste, mais l'humanité paie généralement très cher ce genre d'arnaque. »
Ah bon ? Expliquez nous donc comment deux siècles de ce système ont rendu la condition du français moyen pire et plus injuste en 2009 qu'en 1800 ?
Histoire de rigoler deux secondes…
à Utilisateur désinscrit à sa demande 2
De tooms4444
p'tit con | 10H34 | 30/06/2009 |
La vraie force de la droite en France est de faire passer les luttes sociales pour des caprices auxquels « papa » De Gaulle aurait bien voulu céder. Il faut dire qu'il était si bon (et si grand)…
De Utilisateur désinscrit à sa demande 2
nc | 00H43 | 30/06/2009 |
Ce sera le scénario B, évidemment.
Bonnes vacances.
à Utilisateur désinscrit à sa demande 2
De Le Yéti
(auteur)
yetiblog.org | 00H51 | 30/06/2009 |
« Bonnes vacances. »
Merci. Vous aussi.
à Utilisateur désinscrit à sa demande 2
De freakfeatherfall
back to the primitive - fuck all yo... | 03H43 | 30/06/2009 |
moi jaurais pensé au A, officieusement, sous couvert de B…
j'aime pas trop « l'autorégulation par le système », ça pue l'enfume…
à Utilisateur désinscrit à sa demande 2
De Gotch
15306
ancien ouvrier de la banque | 12H19 | 30/06/2009 |
Le scénario B n'est qu'une emplâtre sur la jambe de bois. Le scénario A n'étant, lui, que de raccourcir la jambe de bois, celle qui est vermoulue en haut, en enlevant le bas sain. Et tant pis pour la majorité, celle qui peine à tenir en raison du poids de la minorité du haut.
De tooms4444
p'tit con | 10H51 | 30/06/2009 |
Concernant le rapport Stiglitz : C'est une bonne idée de donner les rênes de l'économie à l'ONU, mais comment espérer que QUOI QUE CE SOIT de bon puisse venir d'une assemblée où 5 pays ont un droit de veto féodal ?
L'« état C » (et a fortiori le D) ne peut pas exister sans remise en question de cet archaïsme révoltant.
à tooms4444
De Gotch
15306
ancien ouvrier de la banque | 12H09 | 30/06/2009 |
Et voilà ! Pourtant la solution « décroissance », liée à une remise en cause de toutes les hiérarchies, s'impose.
Première hiérarchie à faire voler en éclats, la prééminence de la finance sur l'humain, et sur le vivant en général. Cela oblige à remettre en cause les autres hiérarchies, le concept de patron, celui de propriété individuelle, celui de député ou représentant élu non pour représenter ponctuellement ses mandants sur UNE chose précise à une échelle plus grande, mais élu sur un vague programme qu'il n'appliquera même pas
Est-ce l'option D ? ou une option D parmi d'autres ? En tout cas, sur le long terme c'est certainement l'une de celles qui permettront à tous, ou du moins à une très grande majorité, de survivre.
De tlaloc
Retraité | 17H24 | 30/06/2009 |
Bon article mais un peu trop optimiste sur la capacité de l'homme à résoudre les problèmes : gaspillage des matières premières ( chaque homme ne peut pas consommer autant de matières premières qu » un américain des USA), pollution, réchauffement climatique.
à tlaloc
De tlaloc
Retraité | 18H25 | 30/06/2009 |
on en reparlera dans 10 ans de votre niveau de vie à celui qui naze