Liberia: les ombres des jeunes filles en guerre

Dans la voiture qui allait chercher celles qui vivaient trop loin (F.Drogoul).

Lorsqu’on évoque les 22 000 femmes qui ont été désarmées au Liberia, on oublie les milliers d’autres jeunes filles enlevées dans leurs villages, forcées de suivre les factions dans leurs périples meurtriers. Esclaves domestiques et sexuelles, elles ne portaient pas d’armes et n’ont donc pas bénéficié des avantages destinés aux combattantes et aux femmes des chefs de guerre lors du désarmement.

C’est dans les villages que nous avons rencontré ces jeunes femmes, le plus souvent au marché. Trainant avec elles leurs séquelles physiques, leurs douleurs intimes, leurs peurs et leurs cauchemars toujours tapis. Racontant leur évasion après des semaines ou des mois de terreur, violées, battues, obligées à commettre des actes qui les hantent encore, comme de cuisiner des cœurs humains… Ainsi Kemo, 16 ans:

« Ils m’ont enlevée quand j’étais près de Zovienta, avec mes parents, à la ferme. J’avais 12 ans, ils ont voulu avoir du sexe mais j’ai refusé, alors ils m’ont torturée. Ils rapportaient des morceaux de chair humaine de leurs victimes sur le front et je devais les cuisiner. Ils voulaient que j’en mange aussi, mais j’ai dit non. Ils m’ont attaquée et battue toute une nuit, en insistant pour que je mange de cette soupe, mais j’ai toujours refusé. J’étais leur esclave, mais après deux mois, je me suis échappée et j’ai retrouvé ma famille. Je fais des cauchemars sur eux tout le temps, ça n’est pas humain! A présent, je vois parfois certains d’entre eux dans les rues, ils se moquent de moi, ils me rappellent ce qu’ils m’ont fait. J’ai honte et j’ai tellement peur de les rencontrer, ça me rappelle le passé, mon cœur bat tellement vite, je suis terrifiée de penser que cela peut recommencer… »

Groupe thérapeutique avec la psychologue et l'équipe Santé mentale (F.D.).

Rares sont cependant celles qui ont été rejetées à leur retour par un entourage horrifié. Au Liberia, pas un village n’a été épargné par les violences, et les souvenirs honteux sont partagés collectivement. « This was time of war » permet de n’en plus parler, de se protéger. Les filles, comme les garçons qui ont été enlevés par la force, ont retrouvé des familles simplement reconnaissantes à la paix de leur avoir rendu leur enfant.

Devenir des filles sauvages pour que cesse l’humiliation

Mais dans les bandes armées, toutes les femmes n’étaient pas restées des esclaves. Et si elles ont toutes été violées et brutalisées les premières fois, certaines, pour sauver leur peau et être protégées, pour ne pas être anéanties, pour se venger des humiliations subies avant leur enrôlement, sont devenues les femmes attitrées des commandants.

Plus rares étaient les combattantes, endossant les attributs masculins et la violence liée. Lawuo, une jeune fille de quinze ans nous l’expliqua un jour:

« Quand on a rencontré les combattants la première fois, ils nous avaient attrapées et violées. Dix fois, vingt fois, je ne me souviens pas combien ils étaient, car je me suis évanouie. Ça a duré toute la nuit. Mais quand on a essayé de s’enrôler dans l’autre faction et d’aller sur le front, les combattants ne nous respectaient pas, ils nous laissaient derrière et nous violaient aussi. Alors, on s’est organisées en un petit groupe, et on est devenues les ‘filles sauvages’. Tous avaient peur de nous et on est devenues fortes au combat. Au moins, ils ne nous violaient plus. Tu deviens comme un homme, plus personne ne te défie… Tu es respectée… Pas moyen d’être une femme si tu veux survivre… On était organisées et moi je suis devenue ensuite commandant de toute une faction, tant j’étais brave. »

Sous la protection des bourreaux

De ces récits affreux, émerge un constat terrible: la plus part de ces jeunes filles à présent démobilisées racontent une enfance durant laquelle les violences, en particulier sexuelles, étaient déjà la règle. Des familles maltraitantes, des communautés qui les rejetaient. D’où cette capacité à abandonner leur ancienne identité, au profit d’un attachement recherché et trouvé au sein des groupes armés.

Nous avons rencontré Princesse au marché. C’est une très jolie jeune femme, mais son visage est triste, ses vêtements négligés. Elle se plaint de maux de ventre mais n’a pas osé consulter à la clinique pourtant proche. Elle a peur de tous ces gens qui savent « qui » elle était, et qui se moquent d’elle, à présent… Accompagnée par Henrieta à la consultation médicale, Princesse est vite soulagée, et surtout rassurée. Dés lors, chaque semaine, elle retrouve l’équipe, préférant être seule pour se confier. Son histoire est typique, tristement emblématique.

Princesse a été violée et emmenée, à 16 ans, par un des chefs de guerre proches de Taylor. Elle était son esclave, mais il la préférait aux autres. Elle est ainsi devenue sa femme de la nuit, de toutes les nuits, sa princesse, et elle raconte avec une certaine fierté qu’il était prêt à tuer tout homme qui l’aurait approchée. Mais ce général est mort, pendant une bataille.

L’évocation de son enfance est douloureuse, elle a du mal à en parler, comme si la nostalgie pour sa vie chez les combattants servait de rempart à une douleur encore plus enfouie, insupportable et indicible: son père a été tué en 1994 pendant une attaque, elle avait dix ans quand elle a assisté, ensuite, au viol de sa mère.

Comme nombre de ces jeunes filles perdues, Princesse ne trouve pas de place sociale, elle ne sait pas comment se situer, cherche à séduire mais échoue à trouver une nouvelle protection, se prostitue parfois. Elle est souvent triste, semble avoir parfois envie de mourir tant elle se juge sans espoir, misérable.

Deux ados suivies au centre de Gbanka (F.Drogoul).

Donner la vie pour s’accrocher à l’existence

Et comme nombre de ces jeunes femmes, c’est par une grossesse que Princesse va s’accrocher à la vie. Certaines recherchent désespérément un statut de mère, mais sont incapables de s’occuper des bébés qu’elles confient à leurs mères peu après la naissance. D’autres, comme Princesse relèvent ainsi la tête:

« Je me sens mal d’avoir été abandonnée par le père de mon enfant pendant la grossesse… mais je prendrai soin de mon fils, je ne peux pas lui en vouloir, ça n’est pas de sa faute! Il ne dort pas la nuit, mais ça va. Je me sens très fière de lui. Je suis plus responsable, je tiens un petit commerce au marché, je vends des petites choses. Ça va mieux avec les gens, car je ne fais que m’occuper de mon fils. C’est le sens de ma vie, à présent… »

Les jeunes filles rencontrées avaient besoin que l’on prenne soin d’elles, au sens où il fallait d’abord les reconnaitre dans leur existence désaffiliée, dans leurs identités suspendues, dans leur initiation traumatique au monde des combattants, dans leur jeunesse et leur vulnérabilité extrême lorsque des transgressions impensables ont eu lieu. Identifier la dépendance à ce qui leur a tenu lieu de famille, source d’ambivalence, de souffrance, de nostalgie, permet de mieux comprendre leur sexualité déstructurée, leurs désirs de mort, de disparition, d’anéantissement.

Tel a été le sens de notre travail avec ces jeunes, filles et garçons, tout juste démobilisés, des jeunes auteurs de « bad, bad things », dans une communauté dont ils partagent à présent la vie quotidienne: tenter de les aider à vivre (donc à penser) dans un monde en paix, qui n’était pour eux qu’un présent incertain et hostile. Et pour cela, gagner leur confiance, les écouter sans les juger, en proposant un espace d’accueil ouvert, ludique mais suffisamment contenant et stable. Etre à leurs côtés, tout simplement. Pour qu’ils puissent, petit à petit, trouver une nouvelle appartenance dans groupe social, celui des humains, dont ils ne faisaient plus partie.

Allah n’est pas obligé de Ahmadou Kourouma - éd. Seuil, coll. Points - 223p., 7,50€.
American Darling de Russell Banks - éd. Actes Sud, coll. Babel - 570p., 10,50€.
Lire aussi la note de lecture sur « The Mask of Anarchy », de Stephen Ellis, magistral travail de recherche.


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13H31 25/03/2008

bonjour,

nous organisons, dans le cadre du 23ème festival international du scoop et du journalisme à Angers, un colloque le 27 ou 28 novembre sur le thème de la femme et des migrations.
nous sommes à la recherche d’infos,d’intervenants, de documentaires, ….
me contacter à pdebray@france-terre-asile.org

 
ex-riverain | x
15H22 25/03/2008

merci beaucoup pour cet article.
il semblerait que dans ce pays du moins, peut-être dans d´autres en Afrique ? - le cannibalisme ait été pratiqué pour détruire psychologiquement les gens, un peu comme avec le viol. est-ce une nouvelle tendance, et comment l´expliquer ?

 
klauspas | Réalisateur
15H26 25/03/2008

Bonjour,

je suis réalisateur et je viens de terminer « Back to Christopolis », un documentaire que nous avons tourné au Libéria en 2007.

Nous y suivons surtout trois anciens enfants soldats qui cherchent à trouver leur place dans cette nouvelle société. Dorris est une jeune femme qui nourrit sa fille de 4 ans en se prostituant. Elle explique, elle aussi, comment elle a rejoint le front et comment ces années d’horreurs l’ont changée.

Pour voir la bande annonce, clickez ici: http://fr.youtube.com/watch?v=OHker4QGr4M

Pour plus d’information sur le film, clickez sur:
http://www.pasmania.com

Vous pouvez aussi rejoindre le groupe facebook:
« Back to Christopolis » pour être tenu au courant du parcours du film.

Nous cherchons à faire distribuer ce film. Si vous avez des contactsqui peuvent nous y aider, n’hésitez pas à m’écrire sur:
klaus.pas@pasmania.com

Il faut que les gens se rendent compte que l’histoire des ces jeunes femmes au Libéria n’est pas unique, qu’elle n’est pas réservée aux femmes et à l’Afrique.
Mais surtout, il faut savoir qu’il y a de l’espoir pour leur reconstruction. Ca ne tient pas du miracle mais bien d’efforts communs et de moyens d’éducation. Au Libéria l’école est payante.

Mme. Drogoul, si vous vous rendez encore au Libéria, je serai ravi de vous donner un DVD du film afin que vous puissiez le montrer autour de vous, et ainsi ouvrir la discussion et accéder aux solutions.

Sincères salutations et félicitations pour vos efforts.
Klaus Pas

 
15H36 25/03/2008

C’est un article très instructif, merci d’avoir souligné cette zone d’ombre, ce tabou, de la guerre : les femmes. La cruauté des hommes à leur égard est imprononçable tant nous sommes ici plongés dans une humanité terrifiante. Les camps de regroupements de femmes bosniaques destinées à satisfaire les militaires serbes, les femmes emmurées dans les tchadris en Afghanistan et contraintes à la mendicité… Merci Frédérique Drogoul pour votre travail.

 
naturalisée328 | gestionnaire paye à Antibes
15H43 25/03/2008

Dr. votre travail est admirable, je vous remercie pour toutes ses femmes que vous aidez.

Se libérez par la parole est essentiel lorsqu’on a subi des violences(et pas seuleument au Libéria)
C’est important ce que vous écrivez : »la plus part de ces jeunes filles à présent démobilisées racontent une enfance durant laquelle les violences, en particulier sexuelles, étaient déjà la règle… »

Les violences ne se (re)-prodisent pas par hasard sur une personne. C’est une psychologue qui s’occupent des femmes battues au sein d’une association niçoise qui me l’a appris.

Alangaja,

Vous faites des recherches sur le cannibalisme en Afrique?

 
ex-riverain | x
15H56 25/03/2008

@ naturalisée328
non, pas du tout. je crois que je m´intéresse plutôt aux attitudes antisociales en général, comme celles que (ré)génerent les guerres.

 
ex-riverain | x
16H01 25/03/2008

les bouquins proposés par Frédérique Drogoul en fin d´article ont l´air super intéressants, je tenais a le signaler…

 
16H11 25/03/2008

Depuis que quelques illuminés se sont auto-proclamés créés par un Dieu unique, masculin évidemment, et se sont attribués toute légitimité, tous pouvoirs, sans la moindre justification, sans même qu’ il soit permis de s’ interroger sur ce diktat, sous peine de menaces, d’ agressions, et même de tortures, de mises à mort, de l’ Inquisition au Jihad, et autres, la Femme a été la première victime de ce coup d’ état religieux. Tout a été fait pour la maintenir en esclavage, la réduire à être la propriété du mâle triomphant, la réduire au silence, à la soumission, et ça dure depuis des siècles, et ça continue, pour ne pas dire que ça s’ aggrave. Qu’ avons-nous fait, nous les pseudo mâles triomphants pour croire en notre supériorité. Rien dont nous puissions être fiers, des sociétés plus injustes et cruelles les unes que les autres, des guerres, des boucheries, sans nous poser la question, de savoir quel aurait été le destin de l’ Humanité si les femmes nous avaient assistés, à part égale, et avaient eu autant de droits que nous.
Honte à nous, pour le passé, pour le présent, et sans doute hélas pour l’ avenir, car rien ne semble annoncer une prise de conscience de notre folie aveugle et des conséquences de notre infinie prétention et de notre mépris pour celles qui sont au minimum nos égales, voire même nos supérieures dans bien des domaines.

 
Thorgal46 | Informaticien dans le Lot
16H11 25/03/2008

Je vais peut-être faire du hors sujet mais le mot « esclave » qui revient plusieurs fois dans l’article m’incite à lacher ce commentaire :
J’ai vécu plusieurs années en Guadeloupe et j’ai souvent pu constater la rancoeur que manifestent assez facilement les Antillais vis à vis des blanc au sujet de l’esclavage.
Récemment, on a même entendu parler de devoir de mémoire, de repentance…
Très loin de moi l’idée de défendre la période d’esclavage qu’à perpétuée la France au temps des colonies.
Mais j’ai parfois envie de dire à mes concitoyens antillais que si en France l’esclavage a été depuis longtemps aboli, il EXISTE TOUJOURS en Afrique !
Excusez moi, mais l’image des méchants Blancs qui asservissent les pauvres Noirs est un peu trop manichéenne.
L’esclavage est une horreur et une honte. Il doit être dénoncé partout et quelquesoient ceux qui le pratiquent.

 
Gouthe dô | para legal Défense
09H47 26/03/2008

je suis assez choquée de votre réflexion. je suis moi même antillaise et je sais que le souvenir de l’esclavage est trés douloureux. je vous rappelle que les esclaves des Antilles viennent d’Afrique pour la plupart.
oui l’esclavage existe encore en Afrique et dans d’autres pays d’ailleurs et même en France. La rancoeur et le comportement des antillais vis à vis des Blancs se comprend lorsque l’on observe les blancs touristes et békés se comporter dans ces îles.
et ce n’est pas parce que l’esclavage existe encore dans d’autres pays que les Antillais doivent être réduits au silence sur leurs souffrances. Au contraire, ,ils sont les plus à même à comprendre ce qui se passe dans les pays où l’esclave se pratique encore et témoigner afin que l’on n’oublie pas
Si vous pensez que l’esclavage de la France a été et est une honte et bien commencez par respecter la douleur des Antillais

 
Thorgal46 | Informaticien dans le Lot
11H36 26/03/2008

Chère Riveraine,
Je suis désolé de vous avoir choquée.
Je respecte complètement la douleur qu’éprouvent les Antillais au souvenir des années tragiques de la colonisation et des békés.
J’ai vécu et travaillé en Guadeloupe et n’était ni touriste ni béké.
Je voulais juste dire que je ressens de l’amertume lorsque systématiquement on associe le terme Esclavage et Blancs.
C’est un peu comme lorsqu’on nous parle de la Shoa, la Shoa et encore la Shoa et qu’on ne s’offusque jamais qu’il existe des Israeliens qui rêvent d’exterminer les Palestiniens.

 
naturalisée328 | gestionnaire paye à Antibes
16H48 25/03/2008

Thorgal vous êtes hors sujet.

Cet article rend compte d’une action en faveur des enfants soldat, de l’opression encore et toujours des enfants et des femmes, exarcerbée en tant de guerre.

On parle de crimes contre l’humanité et de viols systématiques. Mais aussi de reconstruction, de paix retrouvée grâce à la parole, grâce au don de la vie, grâce aux liens renoués la famille lorsqu’il en reste une.

Et vous venez nous faire part de vos observations sur vos rapports avec les Antillais, le racisme antiblanc, l’esclavage pendant la colonisation et les revendications d’aujourd’hui ???

Le livre du défunt Kourouma est un roman terriblement émouvant et superbement bien écrit, parfois drôle (prix Renaudot 2000)

Allez voir aussi ce site, vous avez certainement entendu parler d’Ismaël…
http://www.unicef.fr/accueil/sur-le-terrain/pays/afrique-de-l-ouest-et-c…

 
21H17 25/03/2008

encore un nouvel article qui donne à comprendre ,et montre qu’il est possible d’agir , sans misérabilisme . MERCI MADAME.

 
00H53 27/03/2008

Je recommande très chaleureusement le livre « Johnny, chient méchant » de Emmanuel Dongala. Histoires croisées d’une jeune fille qui fuit le conflit et d’un jeune combattant. Superbe.

On peut également aller voir « war babies, nés de la haine » qui est projeté dans le cadre du Festival des droits de l’Homme à Paris en ce moment.

Je vous recopie le communiqué de presse
 » Depuis que les hommes se font la guerre, les femmes sont un butin pour les armées conquérantes.
Au 20 ème siècle, que ce soit au Nicaragua, en Corée du sud, au Rwanda, au Bangladesh ou en Bosnie, le même drame s’est répété inlassablement, les mêmes sanglots ont étouffé les milliers de femmes violées. Ces femmes ne sont malheureusement pas seules à vivre leur drame : plusieurs entraînent souvent avec elles des enfants nés de ce crime haineux, perpétré par des soldats ivres de pouvoir et de violence.
Qu’ils aient pour prénoms Ryan, Hayling ou Akimana, qu’ils soient blancs, noirs ou métissés, leur histoire est un survol douloureux de la carte des dernières guerres qui ont ravagées notre planète.
Et rien n’indique pour le moment que le nouveau siècle qui s’amorce sera bien différent de celui qui vient de se terminer. »