Liberia: enfants non-désirés, adultes indésirables

A l'orphelinat Esther Wleh à Monrovia en 2005 (Tim Hetheringhton/Reuters).

Revenir dans un monde en paix, n’est pas chose facile… Pour les anciens enfants-soldats, la vie dans les bandes armées a introduit une radicale discontinuité d’avec la vie d’avant, la vie des autres; ils semblent se tenir sur le bord, comme s’ils n’avaient rien à en attendre. Et s’ils ont besoin d’être entre eux, c’est souvent parce qu’ils n’ont nulle part où aller… Très vite, nous avons identifié à quel point leurs difficultés actuelles prennent racine dans leur histoire d’enfance, avant leur enrôlement.

Trop souvent, ce sont des histoires d’enfances déjà dévastées, sans liens affectifs stables, sans autre choix qu’une marginalité de survie. Et en Afrique, sans doute plus qu’ailleurs, ne pas avoir d’appartenance à un groupe social équivaut à une sorte de mort psychique. Faut-il dès lors s’étonner de retrouver, parmi les enfants démobilisés, une si forte représentation de ces enfants indésirables?

Les enfants enlevés par la violence à des familles stables n’ont pas eu les mêmes trajectoires dans les forces armées que ceux qui se sont enrôlés volontairement pour trouver un groupe d’appartenance. Cette évidence mérite d’être détaillée car elle permet de comprendre les défis posés par leur retour dans la vie civile.

Comment se réintégrer quand on n’a jamais été intégré? De quel retour est-il question quand on ne sait où aller? Quelle va être l’empreinte laissée par ces années de guerre sur des enfants enrôlés à un très jeune âge, comme l’ont été les Small boys units (SBU) de Charles Taylor?

Trouver du sens à la vie en famille

Ce groupe concerne les jeunes, filles et garçons, qui ont été enlevés par force lors d’attaques de villages. D’évidence, ils ont été psychiquement protégés par les liens solides auparavant construits dans leur famille et leur communauté, et cette identité enfouie, qu’il fallait cacher pour survivre, les a aidés à ne pas être totalement possédés par leurs commandants.

Ils occupaient des positions basses dans les forces armées, porteurs de munitions, cuisiniers, "bush wife", des esclaves domestiques et sexuels, mais qui parvenaient à ne pas prendre part aux pires actes de violence commis par les autres. Pour autant, leurs retours n’ont pas été toujours faciles, car beaucoup d’entre eux restaient envahis de confusion, de souvenirs traumatiques, de peur que tout recommence.

Dans les groupes de parole, ils avaient surtout besoin d’être rassurés, d’éprouver intimement le fait que la guerre était finie. Ensuite, peu à peu, ils ont réussi à mieux comprendre leurs frayeurs, à mettre des mots simples sur ce qui leur était arrivé, à trouver du sens à leur vie quotidienne en famille.

Les familles qui sont elles-mêmes souvent traumatisées par ce qu’elles avaient vécu, sont aptes à les accueillir comme des victimes, mais peu enclines à entendre ce que les jeunes avaient besoin de partager.

"J’ai toujours senti que ma mère me détestait"

Ainsi, Morris, 17 ans, est désespéré que son père ne veuille plus lui parler. Peu à peu, l’équipe a compris que cet homme refusait l’argent du désarmement, rapporté par son fils à la maison. De l’argent maudit, dangereux, un prix pour ces mangeurs d’hommes auxquels son fils avait été associé…

La majorité des jeunes qui ont été suivis dans le programme de soutien psychologique étaient des enfants indésirables, et c’est même ce qui les a conduit, les garçons surtout, à s’enrôler auprès des combattants. Un choix de survie, d’opportunité, à la recherche d’une appartenance…

Joseph, 16 ans, en témoigne:

"J’ai toujours senti que ma mère me détestait, comme sa famille. Mon père me punissait pour n’importe quoi qui n’allait pas. […] Mes quatre frères et sœurs sont allés à l’école, mais pas moi. A la place, je devais nettoyer, préparer la nourriture. Pourquoi, pourquoi pas moi?"

Des enfants indésirables, souvent orphelins, laissés pour compte et en général maltraités, misérables et sans aucune éducation, livrés à eux-mêmes sans transmission de valeurs culturelles, dans une société elle-même très fragilisée et déstructurée par la durée de la guerre.

Faire le deuil d’une puissance passée

Lors de l’intensification des combats dans les années 2000, avec la multiplication des bandes armées rivales, surtout occupées à piller les civils, ces jeunes se sont enrôlés sans trop savoir pour quelle cause, et il n’était pas rare qu’ils changent pour une faction rivale, à la faveur d’une trahison ou d’un conflit.

Volontaires ou entraînés de force, ces jeunes semblent avoir été vite adoptés par les combattants, dont les chefs s’imposaient comme des figures paternelles. La plupart ont donc eu un rôle actif dans les combats et les exactions, cherchant à consolider leur appartenance, à se faire reconnaître et apprécier.

Pour eux, la démobilisation a été une épreuve très difficile, car ils ne pouvaient se résoudre à faire le deuil de leur puissance passée, mais surtout le deuil de ces liens d’appartenance qui structuraient leur fragile identité. L’abandon, la trahison, la solitude, éprouvés comme envahissants et insupportables, voilà ce que la paix semblait leur avoir apporté.

"Nous sommes vos enfants, nous aussi"

A l’atelier de drama, un groupe de garçons avait choisi de représenter un conflit actuel, entre des anciens combattants et un groupe de victimes. Certains d’entre eux devaient donc endosser un rôle de victime… Et avec une authenticité qui les a eux-mêmes surpris, ils ont su trouver les mots justes!

La représentation a été conclue de façon extraordinaire: l’un d’entre eux est entré en scène avec beaucoup de majesté, jouant le chef du village à qui il a fait dire: "nous sommes tous responsables de cette guerre, car vous êtes nos enfants…", "yes, yes, we are your children too!", lui répondaient les autres…

Allah n’est pas obligé de Ahmadou Kourouma - éd. Seuil, coll. Points - 223p., 7,50€.
American Darling de Russell Banks - éd. Actes Sud, coll. Babel - 570p., 10,50€.
Lire aussi la note de lecture sur « The Mask of Anarchy », de Stephen Ellis, magistral travail de recherche.


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11H51 28/04/2008

C’est un article bouleversant sur la déshumanisation et le vol de l’enfance. Merci Frédérique pour ce récit.
Où était l’Arche de Zoé?
Il y avait mieux à faire que d’inventer des orphelins au Darfour…

 
Tinhinane | Médiatrice scientifique
12H12 28/04/2008

Merci Dominique pour ces éclairages fins et respectueux des personnes dont il est questions. Merci également pour le respect que vous avez de vos lecteurs, nous.

 
snipoza | décroissant sang d'Angers antipyramidal
15H46 28/04/2008

C’est vraiment dingue cet acharnement de Tinhinane bâté à prétendre diminuer reformuler corriger réinterpréter modérer triturer transformer qualifier les propos des autres: « éclairages fins »!…

Jusqu’à transformer l’identité de Frédérique Drogoul en « Dominique »! La normalisation à Rue89 est impossible? Non: la normo-médiatrice alibi scientifique abreuve nos sillons insurrectionnels salvateurs de sa désertification mentale

Pour ma part je communie pour la seconde fois et foi à l’esprit de Frédérique, me nourrissant sans dénaturer son propos essentiel. Ce pays Africain créé par l’ordre étazunien totalitaire, sujet/objet de toutes transgressions: esclavage sexuel, anthropophagie ritualisée, vol de l’enfance, ce pays est un laboratoire de l’inhumanité totale. Frédérique Drogoul, antidote d’un Hubert Artus intello-onaniste, agit, nourrit, répare. Son humanité/compréhension/attention/parole est considérable et ,hélas, exceptionnelle. Frédérique Drogoul est sans doute un maillon de la crême de l’Humanité. Témoin de l’enfer et actrice de la réparation de l’espèce humaine, elle porte en elle cette foi que je n’ai pas mais promeus: l’auto-destruction de l’espèce humaine n’aura pas forcément lieu, c’est pourquoi il importe tant de restaurer les enfances démolies, parce que l’embryon ne meurt jamais tout à fait, parce que la mémoire infantile est porteuse d’espoir/survie, et qu’il faut cultiver sa propension sauvage et illimitée, pour dépasser l’adultère culture obsédée par la peur de mourir et donc de grandir. Rue89 doit choisir son camp et cesser de se réfugier derrière son alibi: si Rue89 a vraiment déserté Rothschild, on ne peut pas être résistant et collabo à la fois. Le courage réel de Frédérique Drogoul ne peut être altéré par l’entreprise proto-médiatrice d’une burne virtuelle masquée Inique tanne. Quand on choisit de parler de la guerre, on ne laisse pas Pétain ou l’occupant en paix, on le condamne.

 
Tinhinane | Médiatrice scientifique
16H57 28/04/2008

Ce que vous penser de moi, m’importe peu.

Je préfère de loin la finesse et subtilité et donc la consistance de la pensée et des écrits de Frédérique Drogoul, d’Hebert Artus et de tous les intellos de cette Rue à vos éructations.

 
22H29 01/05/2008

« ce pays est un laboratoire de l’inhumanité totale »

moi je suis liberien je parle pas tres bien mais je comprend tout.
voila pourquoi moi le liberien vivant et humain je t’emmerde !!!

GBELAHO de GBARNGA

 
13H06 28/04/2008

Frédérique Drogoul nous donne ici un article sur la « Condition Humaine », la vraie, celle où tout le monde trouve ou retrouve son identité.

A longueur d’année nous sommes confrontés à nos petits problèmes franco-français et nous ne savons plus ce qui fait de nous des êtres humains.

Et pire, ne sachant plus ce qui peut nous faire perdre notre essence nous sommes préts à céder aux petits avantages que nous proposent nos dirigeants.

 
castorpolitique | Chercheur
13H50 28/04/2008
 
snipoza | décroissant sang d'Angers antipyramidal
15H53 28/04/2008

exactement: Frédérique Drogoul nous ramène à l’identité

 
castorpolitique | Chercheur
13H16 28/04/2008

Voila un excellent article, merci !

Ce texte prouve aussi que le travail journalistique est boiteux, il manque souvent un travail d’analyse sans lequel, nous autre béotiens, ne comprenons rien.

Sans vouloir vexer les journalistes, les articles que je préfere sont souvent écrit par des spécialistes ou des amateurs éclairés. Est-ce que ça ne devrait pas remettre en question votre style d’écriture et la manière dont vous rapportez les informations ? A moins que le système des écoles de journalisme ne formate trop.

http://castorpolitique.wordpress.com

 
snipoza | décroissant sang d'Angers antipyramidal
15H58 28/04/2008

Effectivement les journalistes boîtent la plupart du temps. Frédérique Grodoul n’est pas journaliste, mais humaniste, c’est pourquoi elle n’est pas formatée, mais nourricière.

 
16H42 28/04/2008

Vous voulez parler de Frédérique Drogoul?

 
Phil2922 | Retraite invalidité
15H13 28/04/2008

Merci frédérique Drogoul pour ce magnifique papier…

Que vont-ils devenir ces enfants…? Car là, vous parlez du Libéria mais la situation est identique dans de nombreux autres pays d’Afrique…

L’Afrique était, jusqu’ici, montrée en exemple pour son esprit de famille avec ses Conseils d’Anciens pour règler les litiges du village. Avec tous ses enfants embringués dans la violence, tout cela va voler en éclat…!

http://phil195829.overblog.com

 
snipoza | décroissant sang d'Angers antipyramidal
16H24 28/04/2008

Nul ne l’ignore: le village est désormais global, la violence est le mode social privilégié des amères loques créateurs de l »Etat africain dit Libéria, laboratoire de destruction totale. VOLER c’est leur business revendiqué: enfance/innocence, âme, sens, éducation, tout trépasse lorsque le WASP passe. Pour ce qui est de l’ECLAT, Frédérique Drogoul est porteuse.

 
22H37 01/05/2008

« Etat africain dit Libéria, laboratoire de destruction totale »

qu’est-ce que tu connais toi du LIBERIA hein ?
tu parle des americains, pour toi il n’y a qu’eux ?
pourquoi tu parle pas de la cupabilite des ivoiriens, lybiens, gambiens, burkinabés, nigeriens, sierra-leonais, guinéens, sud-africains, maliens, francais, russes, ukrainiens, hollandais, indiens, sri lankais, belges, anglais, libanais etc etc…

éspèce de trompette va !! retourne ecrire des poemes !!

 
15H57 28/04/2008

Madame .Comme l’écrit castor politique ,ce soucis d’analyse qui caractérise vos articles , donne à réfléchir .vous démontrez qu’il est possible d’agir , d’aider ;non seulement en soignant (pansement) mais également ,en mettant en » forme » des soins nécessitant une sacrée dose d’humanité , et de partage,de recul .ce travail car c’est de cela qu’il s’agit ,demande un sacré taf de préparation avec sans doute une forte équipe …donc à la fois ,professionelle sur le terrain ,et passeuse éclairée par vos écrits ..sensée quoi !.le contraire de l’enfermement ..

 
snipoza | décroissant sang d'Angers antipyramidal
16H05 28/04/2008

magnifique, Dalun! Effectivement: à partir de l’horreur humaine relatée de parole libérée, Frédérique Drogoul ouvre l’espoir de la dépasser.

 
14H08 29/04/2008

ce matin , ai achetté « américan darling » ..pour tenter de comprendre l’origine de ce « drame » singulier .

 
patrick114 | psychiatre à st anne
16H04 28/04/2008

et oui ya des choses comme ça qu’on traine toute une vie

 
squalitou | travailleuse sociale
21H18 28/04/2008

Je ne saurais que vous conseiller la lecture du récit d’Ishmael Beah, « le chemin parcouru, mémoires d’un enfant soldat » aux éditions Presse de la Cité… un témoignage poignant de ce très jeune homme sur son vécu d’enfant soldat au Sierra Leone….

 
Gouthe dô | para legal Défense
08H36 29/04/2008

j’aime beaucoup les articles de Frédérique Drogoul qui nous ouvrent les yeux sur ce qui se passe ailleurs.
c’est horrible ce qui se passe au Libéria mais en même temps nous avons une touche d’optimisme grâce à ce travail effectué avec les enfants…
Bravo à toutes ces personnes qui s’investissent auprés d’eux…
La remarque de servais Jean est tellement vrai!!!

 
18H55 29/04/2008

Autre référence indispensable selon moi sur ce sujet:

EZRA film de Newton Aduaka

à voir sur

http://fr.youtube.com/watch?v=RoWwpbbimrM

et

http://www.imdb.com/title/tt0923688/

Sinon merci pour ce très bel article