
Côte d'Ivoire : des guérisseurs à la médecine de l'homme blanc

Toutes les langues du monde ont un mot, et souvent plusieurs, pour désigner la folie. En Côte d'Ivoire, comme ailleurs, il y a des malades mentaux, des personnes qui, brutalement ou plus insidieusement, décrochent et sont comme enfermées dans un rapport aux autres et au monde radicalement bouleversé. La souffrance psychique profonde que produit l'effraction psychotique, au-delà de ses expressions singulières, semble partout la même. Sous ses différentes formes, elle donne un même reflet aux regards, et les visages, qu'ils soient noirs ou blancs, sont marqués par la même douleur.
Mais quand chez nous les larmes coulent, en Afrique, c'est plutôt une frayeur, intense et agitée, qui s'exprime. Plus que les troubles eux-mêmes, ce sont les croyances culturelles sur leur origine qui varient considérablement d'une culture à l'autre. Dans les cultures animistes, comme celle des Yacouba, mais aussi les cultures musulmanes traditionnelles, comme celle des Dioula, les gens pensent que la maladie mentale vient de l'extérieur, fruit d'un mauvais sort, d'une attaque sorcière ou d'un empoisonnement. Ces croyances s'inscrivent dans une cosmogonie fascinante.
Mais dans la région de Trinle-Diapleu, seuls les vieux en portent encore les récits et la mémoire. Les transmissions initiatiques n'ont presque plus court et les générations d'aujourd'hui s'inscrivent dans une modernité qui s'éloigne peu à peu des traditions et des croyances anciennes. Les accusations sorcières sont moins fréquentes qu'il y a dix ou quinze ans, lorsqu'une vieille mère pouvait être rejetée par sa famille car désignée sorcière du fait de la mort étrange d'un fils.
Le « bois de folie », la contention forcée comme remède aux crises
En décimant les enfants du village partis réussir à la ville, le sida semble avoir débordé les habitudes culturelles, qui voyaient dans la mort des adultes jeunes le signe d'une malveillance. Mais la peur d'un monde occulte et puissant reste prégnante, avec sa magie noire et ses festins de sorciers.
Victime d'un sort ou de malchance, celui ou celle qui est frappé(e) de folie n'est pas craint par son entourage familial : le groupe social fait preuve d'une capacité de tolérance et de compassion qui a été oubliée chez nous. Ce qui n'est pas supporté, ce sont les états d'agitation, les propos et les comportements incohérents qui font des histoires avec le voisinage, la violence, qu'elle soit physique ou verbale, dévoilant souvent ce qui ne se dit pas.
« Il a été mis dans le bois de folie », « oui, on la tient fermée dans la case » : ces phrases, combien de fois les avons-nous entendues ? Une chaîne à la jambe du fou, accrochée à un billot de bois : « le bois de folie », c'est la contention physique, sous toutes ses formes. Et si moins d'un quart des malades arrivent au centre Victor Houali attachés, presque tous ont connu le bois de folie dans leur village. Et comment s'en étonner ? Peut-on même s'en indigner ? Ces hommes et ces femmes, souvent jeunes, comment les contenir lorsqu'ils perdent brutalement la raison et se mettent à tout casser ? Ça fait palabres avec la cour voisine et ça coûte très cher car il faut rembourser. Alors quelques fois, ou plus durablement, c'est la contention forcée pour ceux qui présentent des troubles mentaux bruyants et violents.
Rituels, breuvages, exorcisme, neuroleptiques et antidépresseurs
Bien sûr, les familles se tournent vers les guérisseurs. Des interprétations sont données, des rituels sont observés, des breuvages sont administrés aux malades, mais certains retournent au bois de folie. Les familles rencontrent beaucoup de charlatans, mais aussi des vrais guérisseurs qui aident nombre de malades, parfois en les accueillant chez eux plusieurs mois. Les nouvelles Eglises semblent par contre souvent très maltraitantes car pour elles, c'est le diable qu'il faut chasser. Les méthodes sont brutales.
La contention reste un traitement très répandu dans le monde, où, partout, des malades mentaux sont attachés. Il y a des cages en Tchétchénie, des cellules mouroirs à Kaboul, et dans certains villages rescapés de la région d'Aceh, en Indonésie, seuls les fous entravés dans les cases ont été emportés par la vague du tsunami.
Je ne vais pas faire ici l'apologie de la camisole chimique qui prévaut dans le monde occidental, et qui est, à juste titre parfois, décriée. Sans un accompagnement soignant adapté, les traitements psychotropes sont de peu d'effet thérapeutique. La question qui se posait à nous était donc plutôt de savoir quel accompagnement soignant mettre en place, tout en utilisant des neuroleptiques simples et à doses faibles, et aussi, plus tard, des antidépresseurs.
Je n'ai pas connu les grands asiles dans lesquels nos sociétés enfermaient leurs fous et les laissaient mourir. Mais depuis la fin des années 50, les neuroleptiques ont de toute évidence changé le pronostic terrible des malades atteints de psychoses, qu'elles soient aiguës ou chroniques. Alors pourquoi ailleurs, là-bas, faudrait-il laisser les gens attachés, faute d'autre solution ? Interroger les fonctionnements asilaires qui répètent l'aliénation sociale
C'est comme ça que l'activité du centre de santé a commencé : avec Jeannette, Zopecita, puis six mois plus tard avec Michel, Shérif et Annie. Le bruit a vite circulé dans la région qu'à Trinle-Diapleu, « il y a un centre de santé soignant la folie, avec les médicaments des Blancs ».

Les antibiotiques et les antipaludéens ont été adoptés par toutes les cultures du monde et c'est heureux. Et si les antirétroviraux, qui stabilisent le sida, ne sont pas utilisés, c'est tout simplement parce que les firmes pharmaceutiques et les Etats occidentaux refusent de le décider : les Africains, même dans les villages, savent que les Blancs ne meurent plus du sida mais que pour eux, il n'y a pas d'espoir.
Cependant, les psychotropes ne sont qu'un des outils du soin psychiatrique. C'est donc le pari d'une « psychothérapie institutionnelle transculturelle » que nous avons relevé ensemble, avec les gens du village de Trinlé-Diapleu, en intégrant dans un lieu de soins les savoir-faire traditionnels de l'accueil des étrangers (et dont les Labordiens avaient bénéficié) aux outils diversifiés de la psychothérapie institutionnelle.
Pour résumer, il s'agit d'un courant qui cherche à placer le malade au centre de l'organisation du travail de soins et interroge pour cela les fonctionnements asilaires, les cloisonnements et les hiérarchies, le pouvoir sur les malades et leur assujettissement, qui répètent, dans les lieux de soins, l'aliénation sociale du dehors. C'est cette aliénation qui écrase l'expression, et donc l'apaisement, de l'aliénation mentale des malades psychotiques. Avec des outils divers qu'il faut renforcer sans relâche, on peut alors les accueillir et les soigner.
Un lieu accueillant, rassurant et contenant, ouvert à la circulation du village
Or les méfaits de cet écrasement semblent moins intenses avec les malades d'Afrique, car l'ossature culturelle y est plus contenante. Les personnes un peu bizarres, improductives, qui ont été frappées par la folie, ne sont pas stigmatisées ou exclues et chacun trouve encore sa place dans un groupe familial et social beaucoup plus solidaire.
Au détour d'hospitalisations assez courtes, les malades vont mieux, souvent plus rapidement et plus durablement que chez nous. Le centre reçoit des hommes et des femmes, jeunes et vieux, plus rarement des enfants : certains sont agités et confus, d'autres méfiants et opposants, quelques autres sont repliés sur une douleur qui paraît sans fond, tandis que beaucoup partent dans tous les sens.

Il fallait penser un lieu accueillant, ouvert à la circulation du village, un lieu rassurant et contenant, avec une équipe vigilante et disponible pour construire de l'apaisement, animer des temps d'accueil collectif et des entretiens plus singuliers. Les malades sont hospitalisés avec un membre au moins de leurs familles, et ces derniers ont un grand rôle dans la vie quotidienne, qui démarre chaque matin par le « kwamam » (« quelles sont les nouvelles » en yacouba).
Un couturier, un cordonnier et un sculpteur sont installés en bordure du centre. Dans les deux cuisines, tenues par les femmes, se tissent de jolies solidarités entre des familles d'ethnies différentes qui cohabitent sans tension. Avec le village aussi, des liens se créent et contribuent à donner à l'ambiance du centre de santé cette teinte indéfinissable mais indispensable pour un lieu de soins. Il a fallu beaucoup de travail de compréhension, de formation et d'évaluation, beaucoup de réunions et d'échanges. Tout cela s'est construit doucement mais après la fragilisation apportée par la crise ivoirienne, le centre ne désemplit plus. L'histoire continue…
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De eburnia.com
15H51 | 28/06/2008 |
Je dois vous dire chapeau pour vos articles parus sur ce site et plus precisement pour vos reportages dans nos pauvres regions de l'ouest (je suis moi-meme originaire du Moyen Cavally donc tout ceci me touche beaucoup).
Vos sujets à propos de nos « fous » nationaux m'ont rappellé,moi qui suis noyé chaque jour dans un ocean d'infos,cette question qui m'avait totalement echappée.
D'autre part,je dois vous tirer mon chapeau pour votre simple presence dans ces regions qui sont plus ou moins oubliées ces derniers temps dans le debat national,alors qu'elle auraient bien besoin qu'on s'en occuppe serieusement (et je ne veux bien sur pas denigrer votre courageux travail en disant cela) !
Tiehi S. de www.eburnia.com
De patrick du 14
toujours naze et qui cotises pas | 16H00 | 28/06/2008 |
essayer d'hospitaliser un malade avec un des membres de sa famille en françe si il en a une , trops fort ,pour le restes vous m'étonner que sa désemplit pas ici aussi y'aurait un système de vases communiquant plein de gens irait mieux , bon courage
moi aussi je penses qu'on m'a jetés un mauvais sort c'est le mektoub , alors c'est comme ça , inch'alla
De bader
Etudiant activiste | 21H11 | 28/06/2008 |
@Patrick du 14, n'essayez pas de jouer l'indigène, c'est vraiment déplacé… Surtout que incha allah n'a pas de sens dans la façon dont vous l'employez. Et le mauvais sort n'a que peu de rapport avec le mektoub. Enfin bon dès qu'on parle d'Afrique, les vieux clichés coloniaux ressortent. Et quel rapport svp entre la Cote d'Ivoire et le Maghreb ? Encore une fois tout ce qui se trouve en Afrique est amalgamé dans un grand tout d'altérité…
De patrick du 14
toujours naze et qui cotises pas | 09H10 | 29/06/2008 |
comme je sais pas quoi faire je vais répondre a bader l'étudiant , j'ais passé un bon quart de ma vie dans les hopitaux psy a travers la françe un moment je me suis dit que j'allais en faire un guide genre michelin et laborde aurait une 5 étoiles vu déja le cadre un chateau avec son parc et si ma mémoire est bonne tu pouvais même y faire du cheval et très peux de malade un peu réservé a une élite parisienne , rien a voir avec les villes de fous comme maison blanche avec ses milliers de malades ou perret vaucluse idem ou ville évrard idem d'ailleurs tout ses hopitaux souvent hospices aussi ne sont pas jumelés avec un centre en cote d'ivoire ni ailleurs si ils l'avait été ça aurait plutot avec des goulag de l'ère soviétik et enfin avec la dose de neuroléptique qui vont avec et pas a faible doses en françe ça coute pas cher et les gens font pas chier j'ais même u droit a çe qu'on appelle les contentions l'équivalent du bois de folie mais tes sur le dos pieds et poing lié sur un lit maxi trois jours bref pas grave
laborde j'y suis passé une fois par hasard a une fête dans les années 70 et c'était bon enfant
ensuite pour toujours répondre au pseudo bader rien que ça
dans mes jeunes années quand j'allais en tunisie pour y bosser l'avion passait au dessus de la sardaigne et je me disait c'est de là que je suis le cul entre deux chaises
ensuite le mektoub c'est le destin il me semble
et inch « alla dieu le veut
pour simplifier mon destin dieu le veut et les cachtons n'y pourront rien
ensuite je ne fais aucun amalgame entre magreb et afrique bien que le premier soit dans le second
j'ais aussi passé pas mal de temps entre dakar et la casamançe et ça ma fait du bien les doux dingues ne sont pas méprisés
pour le reste je ne suis ni vieux ni cliché ni OAS ni nostalgique
et avoir pris bader comme pseudo faut en avoir j'imagine
en plus j'aimes bien lire les papiers du docteur drogoul qui sont toujours simple et avec un chouia d'humanité vu çe que je traverses je les trouves apaisant
quand a vous mon p'tit bader bonnes études
à patrick du 14
De bader
Etudiant activiste | 14H14 | 29/06/2008 |
Incha Allah c'est Si Dieu le veut, et non Dieu le veut…
Bader n'est pas mon pseudo, je n'ai pas de nostalgie quant à la bande à baader que je n'ai pas connu. Je ne vous remercie pas de la comparaison peu flatteuse…
De patrick du 14
toujours naze et qui cotises pas | 09H20 | 29/06/2008 |
et a l'époques ou il était de bon ton d'aller a laborde si on n'était malade je me suis permis de vendre cette histoires
http://cinema.encyclopedie.films.bifi.fr/index.php ? pk=47431
De dalun
11H37 | 29/06/2008 |
toujours aussi instructif vos écrits , merci beaucoup !
De Chou marin
kiné | 15H05 | 29/06/2008 |
Beaucoup de respect pour votre action, tant dans son intention, sa forme et ses résultats. Loin des blablas des psys pseudo-humanistes Parisiens se disant ethno-psychanalystes, ethno-bidule etc, vous êtes là-bas, en vrai, et vous faites quelque chose !
L'intérêt que vous portez aux méthodes et à la culture locale démontre votre intelligence dans l'approche de vos patients. Le manque de moyen et la solidarité dont vous parlez, que cela soit un exemple pour d'autres qui peut-être devraient voyager plus, et parler moins ! Le monde va mieux grâce aux femmes comme vous. Vous me redonnez l'espoir non seulement dans l'idée derrière votre action, mais dans son efficacité. Merci et bonne continuation !
De Network 23
identité perdue dans mes papiers | 14H28 | 29/06/2008 |
Je me joins au concert de remerciements !
Nuançons juste les effets de la « révolution chimique » dans le traitement de ce que la psychiatrie dénomme « maladie mentale » : les prisons françaises enferment aujourd'hui, si ma mémoire est bonne, plus d » 1/4 de détenus souffrant de troubles psychiatriques. L'enfermement est loin d'avoir été dépassé !
Concernant les nouvelles Eglises (je suppose évangélistes pour la plupart) qui veulent « chasser le diable », on retrouve le même phénomène au Brésil (voir Eliane Contini, Un psychiatre dans la favela ).
Enfin, je ne sais pas quelle expérience Chou marin a des ethno-psychiatres parisiens, mais il ne me semble pas que le Centre Georges Devereux de Paris-VIII ( http://www.ethnopsychiatrie.net/home.htm ) ne fasse que du « blabla » en prêtant attention au traitement de certaines populations immigrées. L'ethnopsychiatrie a une raison d'être en France et pas seulement en Afrique ou au Brésil.
à Network 23
De Chou marin
kiné | 16H50 | 29/06/2008 |
Si vous parlez de Tobie Nathan et son équipe alors je ne peux que vous donner raison. Je me suis peut-être un peu laisser emporter, en effet - j'ai en conséquence corrigé mon post.
Merci aussi pour « une psychiatre dans la favela » - je vais y jeter un coup d'œil.
à Chou marin
De dalun
17H27 | 29/06/2008 |
d'accord..
De patrick du 14
toujours naze et qui cotises pas | 15H14 | 29/06/2008 |
et pour répondre encore a bader l'étudiant activiste dieu n'a que faire des SI , il le veut ou ne le veut pas suivant son bon vouloir.
mais bon je suis plutot athé d'ou mon peu d'humilité face a dieu
De patrick du 14
toujours naze et qui cotises pas | 16H08 | 29/06/2008 |
et si ça peu faire plaisir voilu
http://www.deezer.com/track/365358
De starsss
18H34 | 29/06/2008 |
Il suffit d'avoir voyagé dans ces pays où les soi-disant médicaments sont difficilement accessibles faute de moyens, pour constater que la Côte d'Ivoire n'est pas un cas isolé. En Asie, en Amerique latine, ailleurs en Afrique (compris le Maghreb), au Moyen Orient… les croyances héréditaires sont encore très présentes et apportent des fois des solutions pour vivre avec la maladie sans la stigmatiser et encore heureux ! Et qu'il y ait des personnes pour agir et témoigner dans le respect de ces cultures, on ne peut être que reconnaissant ! Cependant, il y a tellement de cas d'escroqueries _mentales_ faites par des _blancs-occidentaux-qui-vous-veulent-du-bien_ que je me réserve de toute éloge à l'égard de ce genre d'initiative. Je peux me tromper !
De calimero4175
retraité | 13H09 | 30/06/2008 |
Ayant vecu 7 ans en COTE D IVOIRE ET AU BURKINA , je trouve votre article tres tres proche du vrai . L'AFRIQUE est et sera toujours surprenante et il faut la respecter, surtout la respecter.