Au Liberia, l’effroi en embuscade

Frédérique Drogoul, médecin psychiatre, emménage sur Rue89. Elle initie son blog Turbulences par une série consacrée aux enfants soldats du Liberia dont elle a coordonné l’organisation de la prise en charge à partir de 2004. Dans ce premier article, elle expose la situation politique de ce pays ravagé par la guerre. Ses prochaines contributions détailleront son travail de terrain, à Gbanka, auprès des mineurs autrefois enrôlés par les milices.

"An uncivil war", pour reprendre le titre d’un reportage de la BBC en 2003. Telle est la guerre dans laquelle le Liberia a été plongé pendant plus de quinze ans. Une guerre abominable comme elles le sont toutes, embrasant l’Afrique de l’ouest (la Sierra Leone surtout, mais aussi l’Ouest de la côte d’Ivoire), et qui a pris fin lorsqu’à été déployé, au printemps 2003, le plus important contingent de forces de paix des Nations unies (16000 casques bleus).

Charles Taylor au Tribunal international de La Haye (Michael Kooren/Reuters).A plus d’un titre, la guerre au Libéria restera emblématique. Ne serait-ce que parce que Charles Taylor, chef de guerre devenu président du Libéria avant son exil au Nigeria en août 2003, est le premier ancien dirigeant d’un pays africain à être traduit devant un tribunal international pour crimes de guerre. Il est aussi le premier inculpé poursuivi pour avoir enrôlé des mineurs de moins de quinze ans. Le signal est fort  : une époque, celle de l’exil doré des tyrans, prend fin.

D’autant plus que Charles Taylor est jugé par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone pour son implication dans la guerre qui a aussi ravagé ce pays voisin. Son procès a repris en janvier 2008, entre Free Town et La Haye, où il a été emprisonné afin de préserver le calme précaire dans son pays.

Ellen Sirleaf Johnson (Luc Gnago/Reuters).Car au Libéria, la priorité politique des Nations unies a été celle des élections présidentielles de novembre 2005, qui ont conduit au pouvoir (et c’est heureux) la première femme chef d’Etat en Afrique, Ellen Sirleaf Johnson.

Dans un pays ruiné, où tout est à reconstruire, la commission libérienne de vérité et réconciliation, qui a peiné à s’organiser, a commencé les auditions publiques en janvier 2008. Les poursuites pénales contre les responsables de la guerre ne sont pas à l’ordre du jour, même s’il est prévu qu’elles fassent partie des recommandations finales de la commission (dans plus d’un an). Au Liberia, les chefs de guerre circulent encore en liberté, mais avec (un peu) moins d’arrogance. Et l’un des plus sinistres, Prince Johnson, siège toujours au parlement…

Emblématique aussi, le devenir de la première république d’Afrique fondée en 1847 par les anciens esclaves revenus des Etats-Unis. Seule enclave de protectorat américain sur le continent africain, le Liberia est devenu peu à peu une zone franche singulière, un pays d’apartheid (les Congos reproduisant la ségrégation dont ils avaient été victimes), pour finir dans une dérive mafieuse. Les trafics de diamants et de métaux précieux, d’armes et de drogues (la route de la cocaïne colombienne s’est réorganisée en Afrique de l’Ouest) obéissent à des logiques marchandes mondialisées, certes plus occultes et incontrôlables que d’autres, mais qui sont rarement explorées, interrogées et dénoncées. Le rêve américain a tourné au cauchemar, comme dans les films "gore" exportés par cette culture. Sauf qu’au Liberia, tout y est devenu réel, et le paravent de la "sauvage guerre interethnique" est encore plus improbable qu’ailleurs.

Enfants soldats du NPFL à Monrovia, en avril 1996 (Corinne Dufka/Reuters).Emblématique surtout, l’utilisation des enfants soldats. Revendiqué, macabrement organisé, exporté en Sierra Leone, le recrutement des enfants soldats libériens a été massif, pratiqué par toutes les factions armées. Comme la guerre basculait peu à peu dans le non-sens et l’horreur, le Liberia était parcouru par des hordes de très jeunes gens, pillant et martyrisant les civils, ivres de drogues et de mort. Plus qu’ailleurs, les enfants soldats du Liberia ont été poussés aux pires paroxysmes de violence et de déshumanisation, la leur et celle de leurs victimes. Taylor vantait ouvertement les mérites de ses "Small Boy Units", des garçons âgés de huit à douze ans, délibérément recrutés car plus malléables pour commettre l’indicible, et prêts à mourir pour lui.

A mon arrivée fin 2004, dans le conté de Bong, les armes se sont tues, le pays est quadrillé par les forces de maintien de la paix, des contingents de casques bleus venus du monde entier. Dans le Bong, de placides Bangladeshi tiennent les barrages routiers.

La phase de "post conflit" qui semble s’amorcer est encore volatile et incertaine. Après la fuite de Charles Taylor au Nigeria, le pouvoir gouvernemental s’est partagé entre des chefs de guerre corrompus et incompétents. Le DDRR ("désarmement, démobilisation, réintégration et réinsertion), programme mis en place un an auparavant, restaure un équilibre social incomplet (on estime qu’un tiers des armes n’ont pas été récupérées) et faussé, puisque les ex-combattants (mineurs compris) sont les seuls à avoir bénéficié de subsides conséquents. Au Liberia, la paix a été achetée, mais pouvait-il en être autrement  ? L’atmosphère est lourde, pesante. L’inquiétude se lit partout. Devant la clinique de Gbanrga, la file des consultantes s’étire. Des femmes silencieuses, le regard baissé. Même les enfants sont calmes. Pour qui connait l’Afrique en paix, le contraste est saisissant.

"Il s’est passé tant de choses, l’esprit n’est pas en paix…" Avec le volet santé mentale, dont il sera question dans un prochain article, nous sommes en permanence confrontés à l’empreinte d’une guerre civile dans laquelle la population a été massivement otage des factions armées et entraînée dans des transgressions inouïes, comme victime, témoin ou acteur contraint. La notion même de traumatisme psychique semble inadaptée, tant les repères sociaux et surtout culturels de toute une société ont été déconstruits.

Dans le village de Gbacon, ce sont les femmes traditionnelles, réunies autour de la "Chair Lady", qui vont nous aider à comprendre l’effroi des civils, mais à mesurer aussi l’extraordinaire force de vie, détermination et courage mêlés, qui les poussent à sortir du cauchemar. Pour la première fois depuis plus de dix ans, ces femmes vont danser et chanter ensemble, renouant avec des traditions et une fonction sociale délibérément ciblées et écrasées pendant les années de guerre.

Quatre ans plus tard, la paix semble consolidée au Libéria, et la vie est revenue, peu à peu. Les ex-combattants, que l’on repérait si facilement, avec leurs postures encore pleines d’arrogance, leurs motos flambant neuf, leurs bandanas et leurs lunettes noires, semblent s’être dilués dans la foule joyeuse et bigarrée qui circule à présent dans les rues animées de la ville. Les nouvelles églises prolifèrent et nombre d’anciens combattants ont trouvé avec le mouvement "born again" de quoi effacer leurs crimes.

Le pays est certes misérable, le taux de chômage est effrayant, les infrastructures peinent à se reconstruire, l’aide internationale consacrée au développement tarde, mais les armes se sont tues.
Une pensée reconnaissante pour ces femmes âgées, qui nous ont transmis un peu de leur sagesse, et une bonne part de leur optimisme  : leur courage et leurs espoirs ont eu raison de l’effroi.

Allah n’est pas obligé de Ahmadou Kourouma - éd. Seuil, coll. Points - 223p., 7,50€.
American Darling de Russell Banks - éd. Actes Sud, coll. Babel - 570p., 10,50€.
Lire aussi la note de lecture sur "The Mask of Anarchy", de Stephen Ellis, magistral travail de recherche.


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Sibyllin
16H25 18/03/2008

encore plus poignant le Livre « Allah n’est pas obligé » de Ahmadou Kourouma et concernant ces enfants soldats en Sierra Leone, au Libéria…

 
V comme vendetta | Ecrivain
17H17 18/03/2008

Superbe article.
Nonfiction avait fait une revue de deux livres d’enfants soldats, Senait Mehari d’Erythrée et Ishmael Beah du Sierra Leone. Tragique.

http://www.nonfiction.fr/article-780-retour_de_lenfer.htm

 
Enguerrand | poubellier au Zimbabwe
21H05 18/03/2008

Superbe article en effet.

Même si j’imagine que vous, V comme vendetta, c’est ce genre de phrase-là qui vous fait kiffer :

« Les nouvelles églises prolifèrent et nombre d’anciens combattants ont trouvé avec le mouvement « born again » de quoi effacer leurs crimes »…

 
Akan | de Kumasi
15H01 19/03/2008

C’est vrai que pour V comme vendetta, au Tibet comme ailleurs, la religion rend libre, lol!!!…

Il devrait aller faire un tour au Nigeria, c’est pas loin, ça lui ferait les pieds…

 
dalun
17H32 18/03/2008

re-superbe article. votre texte est fort , humain ,il ouvre à la réflexion ,au questionnement !au-dela du témoignage ,vous donnez une preuve que les mots ,servent à expliquer (et non seulement décrire)des situations trés compliquées. MERCI BEAUCOUP .

 
3-bastet | électron libre
17H57 18/03/2008

Tragique destin d’un pays nommé Liberia, retour « aux sources » pour les uns et mépris des autochtones, trafics en tout genre.
Comment rester indifférents?

 
patrick114 | psychiatre à st anne
19H26 18/03/2008

les chemins de laborde peuvent mener vers l’enfer et là c’est pas du cinéma
merci de nous faire découvrir çe chantier

 
Soff
21H13 18/03/2008

L’enfer prend toute son ampleur dans les 2 livres conseillés, très bien documentés.
N’oublions cependant pas dans cette liste un dernier grand livre, Ebène, du grand et regretté journaliste polonais Ryszard Kapuscinski, qui donne dans un de ses chapitres une introduction aisée mais non moins horrifique des guerres ayant déchiré Liberia et Sierra Leone.

 
perverpepere
23H44 18/03/2008

Vos annonces publicitaires a gauche de l’ecran sont assez
deplacees:desole,je n’irai pas passer mes prochaines vacances au liberia.

 
Nathalie Krafft | Journaliste
01H06 19/03/2008

Bravo, super article. Et n’oublions pas Russell Banks

 
FdT | En pleine décroissance
02H10 19/03/2008

Cette photo où l’on voit ce petit garçon avec une kalachnikov entre les mains est à pleurer…
Il est triste de constater avec quelle facilité des psychopathes et autres dégénérés ont pu accéder aux plus hautes sphères du pouvoir. Toutes les époques de l’histoire de l’humanité ont été touchées par ce phénomène. En fait il reste à savoir si c’est le pouvoir qui corromp les individus au point d’en faire des monstres ou bien est-ce une prédisposition partagée par ceux qui seraient naurellement attirés par le pouvoir…Je pense qu’il y a un peu de tout rentrant en ligne de compte, un soupçon d’innée et une grosse louche de facteurs environnementaux et voilà que des peuples se retrouvent avec à leur têtes des maniaques…à ce qu’il paraît il sommeillerait en chacun de nous un Pol Pot ne demandant que les bonnes circonstances pour se réveiller…

 
adico | ENTREPRENEUR AU LIBERIA
19H22 19/03/2008

La page se tourne mais lentement…
Il n’y a aucune charge contre Charles Taylor au Liberia, il bénéficie même d’une certaine « popularité » et a encore beaucoup de supporters.
D’ailleurs il est beaucoup moins dangereux de se proclamer supporter de Taylor qu’opposant dans les rues de Monrovia.
Je pense qu’il faut laisser les libériens via la TRC (Commission pour la vérité et la réconciliation) régler ces problèmes.
Il faut permettre aussi (et c’est le cas) aux investisseurs étrangers de participer à la reconstruction du pays.
Par contre il faut aller de l’avant et après avoir lu vos commentaires je peux vos dire que ce pays pourrait devenir un rêve touristique…tellement il est beau : découvrez le!

 
snipoza | décroissant sang d'Angers antipyramidal
17H09 25/03/2008

masque et anarchie, perversion globale

confondant le commentaire ethno sur les rites initiatiques et transgressifs du Libéria en guerre. Ils viendraient du bush? et cet état viendrait des USA?
on croirait une description microscopique du monde: des sociétés secrètes investissant les rouages visibles, le Libéria a-t’il une comission trilatérale? un bohémian club? un bilderberg group? son monde invisible rural est-il la main invisible du marché total global? la manipulation spirituelle des Eglises ressemble -t’elle à nos instituttions monothéistes et autres scientologiques? manger de la chair humaine, disposer de la vie de l’autre, être tout-puissant, c’est curieux comme les fantasmes psychaotiques épousent en tous points les délires des hommes qui gouvernent partout; les institutions supra-nationales, les banques, les multinationales, les églises, les états.
Il y a donc des rites sacrificiels bons, quand les états engagent l’industrie de l’armement et que les banques financent les guerres pour faire prospérer la croissance, et des rites sacrificiels mauvais, quand les conséquences donnent mauvaise conscience à l‘« humanité ». Pourtant, la barbarie est consubstantielle à toutes les civilisations, et il est inaproprié de qualifier de « sauvagerie » un comportement humain. En effet, L’HORREUR EST HUMAINE, et le monde sauvage ne jouit pas de la souffrance de l’autre, lire à ce sujet le dernier livre de l’historienne psychanaliste ELISABETH ROUDINESCO sur le rapport entre la perversion et l’humanité.
Madame Drogoul est bien placée pour savoir que les déviations mentales ne sont pas spécifiquement le fait stigmatisé des souffrants psychiques, car les plus grands crimes sont commis par des hommes hyper normatifs et structurants. le premier échelon de la perversion selon moi est le désir d’exercer une domination sur autrui, être doué de Raison et de QI ne fait que donner des moyens supplémentaires à la destruction de l’autre. le monde n’est pas séparé entre fous et normaux, ni entre pays en paix et pays en guerre. La guerre est totale et globale. Il faut juste espérer que « l’épisode espèce humaine » soit le plus court possible, puisque nous appartenons à l’espèce la plus stupide du monde vivant, à moins que nous ne soyons assez vivants, assez féministes, assez pacifistes, pour éliminer toute prétention à prendre le pouvoir sur autrui, le premier point étant de détruire toute arme de destruction, donc tout Etat, toute industrie ou fabrique d’arme, toute industrie chimique, toute organisation pyramidale, tout gouvernement, toute prise d’intérêt, toute activité spéculative.
Mais bien sûr, c’est impossible pour l’être humain empêtré dans ses contradictions, qui pense que la gangrène va se résorber avec des pansements: les réparations, l’espèce humaine adore les réparations, si la rémission doit passer par la disparition de l’espèce humaine, le monde ne s’en portera que mieux, car il n’aura jamais connu plus débile et devil, plus mortifère. En attendant tombons le masque: le désordre c’est l’ordre sans le pouvoir, la main-mise de l’espèce humaine étatisée financée armée perclue d’ordre d’ordonnancement et d’ordination/subordination créé le plus grand désordre.