19/01/2011 à 12h07

Classement des établissements scolaires : le fruit défendu

Hugues Serraf | Chroniqueur


« Les Sous-doués » (Claude Zidi, 1980), élèves de la « boîte à bac », le cours Louis XIV.

Nous avons un sacré problème avec les thermomètres. Le classement de Shanghaï nous dit-il que nos facs sont larguées à l’échelle mondiale, que nos chercheurs ne trouvent plus rien et que nos étudiants doués leur préfèrent les grandes écoles : nous répondons qu’il s’agit d’une procédure biaisée, pire, anglo-saxonne !
Bon, les Allemands, les Suisses ou les Hollandais s’en tirent mieux que nous tout de même mais, pas de doute, la qualité de nos facs ne saurait être mise en cause… C’est juste ce classement crétin.

Le rapport Pisa nous prévient-il que nos écoles sont désormais sur la même planche savonneuse que nos universités, qu’élèves coréens et finlandais nous laissent littéralement sur place et que 25% de nos chères têtes blondes sont à la ramasse : nous répliquons que ses auteurs, qui émargent à l’OCDE, ne sont jamais qu’un gang d’ultralibéraux dont le projet est de fiche en l’air l’héritage de Jules Ferry !

Mais même nos propres classements, nos propres échelles au mercure tricolore, nous les regardons de travers… Quoi, un classement des lycées par le taux de réussite au bac ? Quelle horreur ! D’abord, ça ne veut rien dire, puisque les critères d’évaluation sont forcément non-pertinents ; puisque le concept même d’évaluation est non-pertinent ! Et en plus, ça fait fuir les bons élèves vers les bons établissements et ça, c’est totalement inacceptable !

Et ces affreux classements hospitaliers, hein, c’est pas un scandale ?

Chaque année, les grands hebdos nous les servent pourtant sur un plateau, se permettant de critiquer le service de cardiologie de Trifouilly, où l’on meurt trois fois plus qu’ailleurs. Tsss, comme si c’était la faute des gentils fonctionnaires qui y œuvrent alors que chacun sait que c’est parce que Sarkozy ne leur donne pas assez de sous ! Ils font ce qu’ils peuvent, les cardiologues de Trifouilly. Et s’ils font quelques erreurs de temps en temps, que celui qui n’en a jamais commis leur jette le premier caillot…

Que tout soit pareil partout

Aujourd’hui, c’est l’idée d’un classement des écoles primaires qui nous fait frémir. Juste l’idée, d’ailleurs, car il n’en est absolument pas question. Bah, heureusement que les syndicats d’instits sont là pour empêcher cette terrible catastrophe de se produire même si personne n’en parle à part eux !

Vous vous rendez compte : si les parents se mettent à connaître le niveau de qualité des écoles dans lesquelles ils mettent leurs gosses, mais ils vont les enlever illico presto des plus pourries, comme ils l’ont déjà fait pour les facs et les lycées !

Pas question ! Nous ne les laisserons pas faire ! Et comme il se trouve que la principale organisation de parents d’élèves s’est associée à nous pour empêcher les Français de goûter au fruit de l’arbre de la connaissance, on joue sur du velours.

Bon, j’exagère, évidemment. Les syndicats enseignants ou hospitaliers ne sont pas contre les classements parce qu’ils veulent que les enfants restent analphabètes ou que les cardiaques meurent d’une mauvaise manip effectuée par un toubib incompétent pendant un pontage coronarien. Non, ils veulent juste que l’on respecte l’égalité républicaine et que tout soit pareil partout.

« OK, c’est super comme idée, mais ce n’est pas la même chose partout, forcément…
– Ben ça devrait !
– OK, ça devrait, mais dans le monde réel, à moyens égaux, il y parfois de bons et de moins bons spécialistes du double-bypass, de bons et de moins bons profs de maths, des établissements avec une meilleure ambiance que d’autres pour mille facteurs différents…
– Et bien nous changerons tout ça !
– D’accord, mais en attendant que vous ayez changé le monde, les gens vont continuer à mettre leurs gosses en difficulté dans des écoles bidons alors qu’ils réussiraient peut-être mieux avec de meilleurs profs dans l’école d’à côté. Et des gens vont mourir qui auraient pu être soignés à un quart d’heure de bus de Trifouilly... Pourquoi ne pas leur permettre de savoir où ils mettent les pieds ?
– C’est le prix à payer en attendant le Grand Soir…
– Ah, et comment on le saura, que le Grand Soir est enfin arrivé ? On fera une évaluation ?
– Jamais ! Ça me briserait le cœur !
– Vraiment... Ecoutez, je connais justement un excellent cardiologue. C’est juste à un quart d’heure d’ici, du côté de Trifouilly en fait... »

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  • Tippi_Toes
    Tippi_Toes
    cadre
    • Posté à 13h37 le 19/01/2011
    • Internaute 141465
      cadre

    Il est vrai qu’en France, il existe une certaine méfiance envers les évaluations surtout lorsqu’il s’agit d’éducation (pourtant la pédagogie utilisée est essentiellement centrée sur des evaluations...).
    Dans le cas présent ce qui choque les parentes et enseignants c’est la notion de classement des ecoles, des lycées, des facs...et effectivement un classement n’apporte pas beaucoup d’information par contre il a l’avantage de prendre des raccourcis bien utile à ceux qui les diffusent.

    A mon sens les médias ne développent pas assez cette culture de l’analyse de l’évaluation (des chiffres ! ! !) et voir en abuse...(en particulier à la tv) c’est bien regrettable et là je rejoins le journaliste, car il serait tout de même intéressant de se comparer en France et à l’Etranger afin de chercher des pistes de progrès.
    Toutefois, un élément essentiel de l’intérêt de toute évaluation, c’est la confiance entre l’évaluateur (ou son commanditaire) et la croyance que l’évaluation est destinée à amélirorer le système (ou ses acquis pour les élèves). Du moment où le lien de confiance est rompu et que la perception de l’évaluation n’est perçue que dans le sens de d’une dévalorisation. Dans ces cas les institutions (les personnes) refusent de répondre ou à répondre de manière conforme aux normes sociales (en trichant sur les chiffres ou sur la manière de .

  • Lemanic
    • Posté à 13h47 le 19/01/2011
    • Internaute 26767

    La France aime les classements qui flattent son orgueil, c’est pourquoi il ne lui reste plus que le guide Michelin !

  • Scotian
    • Posté à 14h03 le 19/01/2011
    • Internaute 71808

    J’ai « subi » les évaluation nationale en CM2 (si mon souvenir est bon) au début des années 90, et d’autres en 6e ou 5e je crois. Je ne pense pas que cela ait fait un grand scandale à l’époque. Quelle est la différence aujourd’hui ? Ah oui, c’était un gouvernement de gauche à l’époque, donc gentil.

  • Alain Provist
    • Posté à 14h11 le 19/01/2011
    • Internaute 19517

    Classez donc si vous voulez les bonnes écoles et les mauvaises, les bons professeurs et les mauvais, les bons élèves et les mauvais, les bons quartiers et les mauvais… et cela vous avancera à quoi ? Vous voulez mettre votre enfant dans une bonne école pour le protéger de la lie de la plèbe analphabète et de la dégénérescence des fonctionnaires publics archao-statiques ? Choisissez le privé, cher Monsieur qui vous en empêche. Le critère distinctif de l’argent qui permet de trier ceux qui ont forcément réussi de ceux qui ne savent pas profiter de notre formidable société libérale, vous permettra de jouir chaque jour de votre perspicacité et de votre supériorité en habituant vos étalons à participer à cette grande compétition permanente que sont la formation, la professionnalisation et la consommation. Classez donc ces reliques anachroniques d’un temps où la nation avait une ambition commune d’éducation, de santé et de solidarité commune du haut de votre modernité de classe et de classement et de votre condescendance omnisciente.

    Pour moi qui suis enseignant depuis plus de trente ans et qui ai pratiqué divers milieux sociaux et sociologiques, je continue à essayer d’adapter mon enseignement à l’extraordinaire variété du public que je rencontre. A certains, j’essaie de donner les savoirs et les compétences pour participer au jeu de piste de ce long labyrinthe du parcours intellectuel avec cela comporte de pièges et de défis. A d’autres, j’apporte ma passion et ma conviction pour essayer de les réconcilier avec l’épouvantail du système scolaire qui les effraie. A tous, futurs ingénieurs ou magasiniers j’accorde un maximum d’attention et de rigueur. Et je forme des vœux pour que l’école reste un sanctuaire du dialogue et de la connaissance protégé des grands courants d’air du temps qui voudraient tout formater, tout classifier, tout étalonner, tout concurrencer, tout codebarriser. J’enseigne pour les derniers comme pour les premiers. La vie, fort heureusement ne se limite pas à un hit-parade.

  • Jaguar_
    Jaguar_
    Félin
    • Posté à 14h11 le 19/01/2011
    • Internaute 125154
      Félin

    L’éducation finlandaise c’est un peu moins d’évaluation OK (en tout cas une évaluation plus intelligente, progressive avec la maturité des enfants), mais c’est aussi plus d’éducatif et moins d’administratif central (plus de profs moins de rectorat), c’est l’élève au centre du système, c’est une plus grande autonomie des écoles et une évolution poussée de chaque établissement (que les élèves peuvent noter), c’est une liberté pédagogique pour les professeurs, ce sont des élèves actifs et impliqués, ce sont des profs qui participent activement à la vie scolaire, ce sont des profs qui continue de se former pendant leur carrière, ce sont des profs valorisés mais pas mieux payés, c’est la revendication tolérante de valeurs morales et religieuses fortes. Un système tout à fait intelligent, bon mix entre les conceptions caricaturales gauche-droite typiquement françaises.

  • VinceDeg
    • Posté à 14h52 le 19/01/2011
    • Internaute 36941

    D’habitude je suis plutôt indulgent par rapport à tes billets, cher Hugues, d’autant que parfois tu es diablement pertinent. Là, sur le fond, j’aurais tendance à te rejoindre (que classer des établissements publics par performance, en faisant attention au choix des critères, est utile). Sauf que malheureusement tu commences en disant de la très grosse merde sur la question du classement de Shanghaï.

    Je ne sais pas si tu es au courant, mais souvent en France, la recherche et l’enseignement sont séparés (du moins administrativement), contrairement à ce qui se passe aux USA, en GB et aux pays qui ont copié leur système. Donc essayer d’évaluer des universités du point de vue de leur performance en recherche va logiquement donner de mauvais résultats aux facs françaises.

    Car ce qui se passe le plus souvent, c’est que les enseignants-chercheurs bossent dans des UMR (unités mixtes de recherche), situées physiquement dans les facs mais en étant officiellement employés par un organisme national de recherche (CNRS, INRA...) avec un contrat d’enseignement avec la fac. Les résultats de leurs recherches sont donc imputés au centres de recherche et non aux facs.

    Mais puisque tu es si friant de classements, allons-y. Quel est l’établissement au niveau mondial qui est le plus performant en termes de recherche (en mélangeant facs à l’américaine et organismes de recherche) ? Le CNRS : Lien
    Et si on essaye de classer les pays par performance de leur recherche, en prenant comme critère les citations des articles ? La France arrive 4ème (Lien). Pas si mal vu la taille du pays, et beaucoup moins catastrophiste.

    Après ça rejoint le ressenti qu’on a quand on est à l’étranger. Globalement les français (en termes d’enseignement et de qualité de recherche) sont plutôt bien vus, mais sont plaints quand aux moyens dont ils disposent. Le niveau de vie d’un bon chercheur à l’étranger et en France est incomparable. Et souvent il faut faire avec des bouts de ficelle ici. Un autre truc marrant (ou pas) : les facs au niveau mondial se comparent la taille de la bite sur la qualité de leurs bibliothèques (ouvertes 24/24, postes informatiques à gogo, méga base de donnée académique, etc). En France on est minables.

    Sinon, sur le système scolaire dans son ensemble, le gros problème c’est que on a décidé en France de ne former correctement que les élites, mais sans l’assumer ouvertement, de façon hypocrite. Du coup il faut savoir, et ce sont ceux qui savent qui s’en sortent . Inscrire son gamin dans les bons collèges-lycées (par exemple en vivant dans le bon quartier), enchaîner prépa-grande-école ou fac mais en s’accrochant jusqu’au master ou doctorat... Et faut dire que le niveau de nos élites est pas trop dégueulasse. Le problème, c’est que comme officiellement l’école est la même pour tous et que tout ça est non dit, le programme scolaire (unique) est fait pour ces élites, donc dans la plupart des écoles les 3/4 de la classe sont largués et les cours ne leurs servent pas à grand chose mais c’est pas grave.

  • Hugues Serraf
    Hugues Serraf répond à kevangel
    Auteur(e) de l'article Chroniqueur
    • Posté à 15h31 le 19/01/2011
    • Internaute 26641
      Chroniqueur

    Je ne pense pas que l’on puisse parler du bilan de la suppression de la carte scolaire dans ces termes, d’autant plus qu’elle n’est pas non plus évaluée...

    Mais (et je me rends bien compte que ces propos seront paradoxalement évalués négativement à coups de boules rouges par les ennemis de l’évaluation) je vais préciser ma pensée en quelques points.

    En premier lieu, je ne pense pas que l’on puisse décider qu’il y a des informations que le public ne doit pas connaître, parce que des élites ont décidé qu’il n’était pas suffisamment évolué pour les comprendre.

    Ce genre d’attitude, c’est ce qui conduit au Médiator ou au sang contaminé dans l’univers de la santé, lorsque l’on permet à des gens qui ne sont pas les premiers concernés de calculer le ratio coût-bénéfice à la place des malades.

    Dans le cas contraire, c’est justement une évaluation comparative qui a permis de fermer le service de cardio de l’hôpital de Metz où l’on mourait davantage qu’ailleurs des mêmes maladies (vous n’avez pas envie de savoir si le type qui va vous opérer est bon ? Moi si.).

    Dans le cas des écoles primaires, les gens savent déjà plus ou moins où se trouvent les bons établissements. Résultat, dans mon quartier de Paris, qui est un bon mix de bobos et de prolos, 100% de mes amis progressistes anti-évaluation fabriquent des fausses quittances de loyer pour envoyer leurs gosses dans les « bons » établissements. Pas juste certains d’entre eux : 100%.

    Moi, j’ai mis mes gosses dans le privé et les mêmes m’ont dit que c’était une terrible trahison. Et pas de confusion : le problème n’était pas d’éviter les autres gosses, mais bien des instits sans motivation ni enthousiasme.

    Bien entendu, on peut (et l’on doit même) désirer que tous les établissements soient de qualité égale. C’est une exigence démocratique. Mais dans le monde réel, ils ne le sont pas pour un tas de raisons.

    On peut espérer qu’ils le deviennent un jour, mais nos enfants, c’est ici et maintenant que nous les avons. Et il faudrait une détermination politique que peu de gens possèdent véritablement pour dire, ok, je ne vais pas donner à mes gosses la meilleure éducation possible parce que ce serait faire le jeu d’un terrible système compétitif.

    Donc, plutôt que de laisser les parents arbitrer sur des rumeurs, laissons arbitrer sur des critères concrets et, si des écoles sont inférieures en qualité à d’autres, servons-nous de ces évaluations pour les hisser au niveau des meilleures en reproduisant ce qui marche. En reproduisant ce qui est efficace.

    Dans le cas contraire, avec ou sans carte scolaire, les bourgeois informés fréquentent les bonnes écoles et les prolos abandonnés les mauvaises : c’est d’ailleurs l’exacte description du système actuel, celui de l’opacité, pas du système ouvert et transparent que vous semblez pourtant craindre.