17/11/2010 à 12h57

« Puis-je me permettre de poser une question, M. le Président ? »

Hugues Serraf | Chroniqueur


Nicolas Sarkozy interviewé le 16 septembre par David Pujadas, Claire Chazal et Michel Denisot (Audrey Cerdan/Rue89).

Sarkozy n’était pas si mauvais, ce mardi soir à la télé. Calme, pondéré, grave même… Un vrai Président ! Non, ceux qui étaient particulièrement affligeants, pas du tout à la hauteur de leur mission, c’était les journalistes. Trois serveurs de soupe déférents et obséquieux -carrément absent pour l’un d’entre eux…

Cette incapacité des stars de la télé ou de la radio à se montrer, sinon agressives, au moins pertinentes face aux puissants est une grande tradition française.

Je ne sais pas si c’était le cas ce mardi soir, les coutumes nationales se modifient parfois à la marge, mais il fut d’ailleurs un temps où le Président choisissait lui-même ses intervieweurs et avait un droit de regard sur les questions qui lui seraient posées. Mais ce n’est sans doute plus vraiment nécessaire tant le pli est pris.

Risquent-ils vraiment leur peau et leur job, les Chazal, Denisot et Pujadas, lorsqu’ils acceptent de recueillir la parole du boss en direct devant les « Françaises et les Français, nos chers compatriotes » ? Vivent-ils réellement sous la menace d’un passage chez « Paul Emploi » en cas de sortie de route ? Tu parles…


Dessin de Jul.

Le tic journalistique le plus répandu

De fait, la déférence et le refus de mettre son interlocuteur mal à l’aise est le tic journalistique le plus répandu, que le plumitif exerce dans un quotidien régional, dans un magazine culturel, dans une revue professionnelle ou dans la presse culturelle… Je suis bien placé pour le savoir : j’ai usé des fauteuils à roulettes dans à peu près toutes les catégories de rédactions.

Le journaliste, c’est triste à dire, se voit souvent comme une sorte de « pipole » de deuxième classe, de presque important, de demi-mondain dirait-on chez Maupassant, dont le but est davantage de se retrouver en face du Président que d’avoir une question à lui poser. Je veux dire, une vraie question, qui appelle une vraie réponse. Pas une question bidon du genre, à un DSK en visite à Paris et interviewé sur France Inter à 17 mois de l’échéance suprême, « Serez-vous candidat à la présidentielle ? »

Come on, Patrick Cohen ! Le type est directeur du FMI : il n’a pas le droit de répondre. Il est en train de mener une bagarre majeure dans la coulisse avec le reste de la troupe de pachydermes : il ne peut pas répondre. Le journaliste d’Inter le sait. Les auditeurs le savent. Même ma sœur, qui s’intéresse à peu près autant à la politique que moi à la pyrogravure sur bois, le sait.

Mais bon, c’est comme ça qu’on apparaît pugnace à la mode de chez nous.

Les journalistes étaient bons... sur Twitter

Ce qui est marrant, pour autant, au pays des journalistes domestiqués, c’est la manière dont une petite communauté de journalistes vraiment doués, vraiment courageux, vraiment compétents, vraiment risque-tout, se donne désormais rendez-vous sur Twitter les soirs d’intervention politique majeure (les soirs de matches de foot aussi, mais c’est une autre histoire).

Là fusent les questions, les sarcasmes, les précisions savantes, les chiffres qui embarrassent, les fulgurances iconoclastes, les rappels gênants, le quasi-persiflage salutaire… Tiens, c’est simple, on se croirait en prime time sur la BBC.

On se demande juste ce qu’ils font le reste du temps, sur leurs fauteuils à roulettes dans les rédacs, ces Woodward & Bernstein [journalistes du Washington Post à l’origine du scandale du Watergate, ndlr].

Remarquez, c’est peut-être qu’il est là, l’avenir du journalisme français : sur Twitter. Que Sarkozy s’y ouvre seulement un compte, s’abonne au fil des bonnes personnes, et on va voir ce qu’on va voir.


Dessin de Jul.

Photo et illustrations : Nicolas Sarkozy interviewé le 16 septembre par David Pujadas, Claire Chazal et Michel Denisot (Audrey Cerdan/Rue89) ; dessins de Jul.

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  • Fripouille Anglaise
    Fripouille Anglaise
    Journaliste
    • Posté à 13h42 le 17/11/2010
    • Journaliste 126550
      Journaliste

    « Cette incapacité des stars de la télé ou de la radio à se montrer, sinon agressives, au moins pertinentes face aux puissants est une grande tradition française. »

    Absolument d’accord. D’origine anglaise, je suis mort de rire - quand je ne suis pas affligé - de voir la complaisance des journalistes français envers les hommes politiques ici comparé à ce qui se passe dans mon pays.

    Néanmoins vous feriez fausse route de croire que ceci est uniquement du à la peur de se faire virer, que ce soit par les amis Sarkozy ou autrui. Les raisons sont profondément ancrées dans la culture et mœurs françaises et elles datent de la Révolution Française et ses suites.

  • delphdelph
    delphdelph
    documentaliste
    • Posté à 13h56 le 17/11/2010
    • Internaute 133387
      documentaliste

    « Que Sarkozy s’y ouvre seulement un compte [sur Twitter], s’abonne au fil des bonnes personnes, et on va voir ce qu’on va voir. »

    Nous aussi, on voudrait bien voir... Qui sont ces super bons journalistes qui n’ont pas froid aux yeux ? Où sont-ils cachés ?

    Faites-en profiter les lecteurs, s’il vous plaît, et ils en jugeront...

  • Hugues Serraf
    Hugues Serraf répond à delphdelph
    Auteur(e) de l'article Chroniqueur
    • Posté à 15h36 le 17/11/2010
    • Internaute 26641
      Chroniqueur

    A toutes fins utiles, il s’agissait d’un commentaire ironique.

    Les journalistes qui réservent leur pugnacité et leur sens de l’à-propos à ces parties de ping pong verbal sans enjeu sur Twitter ne sont pas exactement le réconfort qu’on espère...