30/09/2010 à 15h30

Ces « chiens » de journalistes conservent leur niche fiscale

Hugues Serraf | Chroniqueur


Baudry sur les niches fiscales.

Les plans de suppression des niches fiscales se suivent et se ressemblent... pour le plus grand bonheur des journalistes et de leur régime d’imposition spécifique.

La dernière fois que l’on s’est avisé de toucher aux « niches fiscales », ces aimables petits refuges disposés ça et là sur les sommets de Bercy à l’attention de contribuables épuisés par l’ascension de leur feuille d’impôt, c’était en 2005…

Souvenez-vous : Dominique de Villepin était Premier ministre et le PS s’était, comme de juste, déclaré scandalisé par un train de mesures épargnant « les riches » mais précipitant « les pauvres » vers toujours plus de précarité.

Clairement, faire passer de sept à quatre tranches le calcul de l’impôt sur le revenu et taxer davantage l’épargne-logement ne transformait pas exactement la France en utopie libertarienne mais, le rôle de l’opposition étant de s’opposer, on dira que c’était de bonne guerre.

Après tout, le même Villepin, désormais acquis à la cause du peuple, n’a pas de mots assez durs pour qualifier « l’aveuglement » du gouvernement et l’injustice du « coup de rabot » de la rentrée.

De la part de l’inventeur de la taxe sur les « résidences mobiles terrestres » -soit un impôt ciblant spécifiquement les gens du voyage, c’est sans doute un peu gonflé. Que celui qui n’a jamais hypocritement adapté son discours aux circonstances lui jette le premier sophisme…

7 650 euros pour les titulaires de la carte de presse

De mon côté, je constate simplement, comme bénéficiaire de l’une de ces fameuses « niches », que je ne suis, sous Fillon comme sous Villepin, toujours pas arasé par le fameux rabot.

Ainsi, à l’intention de ceux qui ignoreraient cette amusante spécificité du journalisme hexagonal, je rappellerai que les titulaires d’une carte de presse peuvent, au moment de remplir leur déclaration, déduire 7 650 euros de leur revenu imposable avant même d’appliquer les abattements standards des salariés lambda.

Bon, il faut préciser que ce privilège a eu tendance à s’éroder au fil des ans : à une certaine époque, il était en effet possible de déduire jusqu’à 30% de ses gains annuels sans plafond, avant que ne s’impose (sic) un maximum de 50 000 francs -je vous parle évidemment d’un temps que les souverainistes anti-euro de moins de 20 ans ne peuvent pas connaître.

Il convient également de rappeler que les journalistes n’étaient, alors, pas les seuls à bénéficier de la bienveillance du Trésor : toute une flopée de professions (près d’une centaine en fait), des pipiers de Saint-Claude aux hôtesses de l’air, jouissant également du clientélisme républicain et de l’amour du corporatisme sans lesquels la France ne serait plus vraiment la France.

La niche des journalistes a-t-elle une « légitimité historique » ?

De cette fameuse époque, parlons donc. A l’automne 96, Alain Juppé est à Matignon, Jean Arthuis est à Bercy et l’idée d’un nettoyage au Kärcher de ces multiples niches fiscales fait son chemin.

Pour la plupart des professions concernées, ce projet sera d’ailleurs mené à bien, la capacité de mobilisation des VRP n’étant manifestement pas de très haut niveau.

Les journalistes, eux, vont se lancer dans un combat acharné pour la préservation de leur ristourne, arguant de sa « légitimité historique » et de son « intégration objective à la rémunération » des plumitifs, prétendument mal payés

Pour la petite histoire, cet abattement avait effectivement été attribué aux journalistes au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre d’un dispositif visant à stimuler la reconstruction d’un paysage médiatique bouleversé par l’Occupation.

Une contrepartie existait, la ristourne étant censée couvrir les frais professionnels (déplacements, repas…) non-intégralement remboursés par des journaux impécunieux.

Pour autant, en 96, la situation a changé et les journalistes, exception faite des stars de la TV et des soutiers de la presse hebdomadaire régionale, sont désormais rémunérés sur des bases proches de celles de salariés comparables en termes de niveau d’études ou de responsabilités.

Et leurs frais étant totalement pris en charge, plus rien, au-delà de la classique défense d’un « avantage acquis », ne justifie qu’un journaliste, à revenu identique, paie moins d’impôts qu’un prof ou un comptable…

Le black-out médiatique, menace du quatrième pouvoir

Las, c’était compter sans la puissance de feu du quatrième pouvoir qui, se lançant dans une campagne de lobbying sans précédent, parviendra à échapper au couperet fiscal, bénéficiant dans son action du soutien sans faille des organisations patronales.

Ces dernières, considérant qu’un risque existait, en cas de disparition de l’abattement, d’une exigence de compensation sous forme d’augmentations de salaires, étaient en effet totalement hostiles au changement. De surcroît, le discount s’appliquant également à une partie des charges sociales, l’intérêt bien compris des Hersant, Hachette et autres Prisma était évidemment de soutenir leurs petits gars dans la terrible épreuve !

Les petits gars, en l’occurrence, avaient de la suite dans les idées et imaginèrent, en bons promoteurs de la déontologie sacrée à laquelle ils adorent se référer, d’imposer un black-out médiatique à tous les députés ayant l’outrecuidance d’envisager la disparition des niches fiscales, les menaçant de ne plus rien écrire sur eux, quelle que soit la nature de leur action...

Une grève de salariés soutenue par le patronat...

Cette période d’effervescence allait d’ailleurs culminer avec une journée de grève nationale au cours de laquelle des milliers de journalistes (dont votre serviteur !) marchèrent sur l’Assemblée, réussissant le tour de force de transformer ce banal conflit catégoriel en combat pour la liberté de la presse -quelques centaines de mes confrères, bravant le froid et le ridicule d’une journée de décembre, s’étaient d’ailleurs réunis au pied de la pyramide du Louvre pour y déclamer théâtralement un « serment de défense du statut de journaliste », le Jeu de Paume leur ayant scandaleusement été refusé par la préfecture.

Moi-même, à l’époque, et en dépit des réflexes moutonniers du jeune rédacteur encore acquis au dogme, je sentais bien que la défense syndicale de privilèges fiscaux avait quelque chose de bizarre. A fortiori lorsqu’elle recoupe les intérêts d’entreprises souvent florissantes (je travaillais à l’époque pour un groupe de presse à la rentabilité légendaire).

Formulant, ici et là, quelques réserves sur ce choix de censurer des parlementaires votant un texte en leur âme et conscience, attirant l’attention de certains de mes confrères les plus radicaux sur le fait qu’il n’appartenait pas à l’Etat de compenser le salaire des journalistes afin d’éviter à leurs employeurs de les augmenter, je frôlais l’hérésie...

Fort heureusement, ma déviance devait rester gérable et c’est avec détermination que je participais au grand raout de l’Assemblée, fier de battre le pavé aux cotés de milliers de confrères ultra-remontés.

Camille Desmoulins en blousons de cuir

Je me souviens, à ce propos, et alors que nous terminions la manif à la terrasse d’une brasserie du boulevard Saint-Germain, d’avoir été rejoint par le sympathique Henri Emmanuelli, échappé de la Chambre pour assurer les Camille Desmoulins en blousons de cuir de son soutien le plus ferme.

Bah, la démagogie du futur leader noniste, au bout du compte, était certainement moins surprenante que la manière dont nous fûmes accueillis au journal le lendemain de la grève : dans son infinie bonté, la direction du groupe avait décidé de nous payer cette journée afin de ne pas pénaliser les défenseurs d’une si juste cause…

Au final, le gouvernement revint sur sa décision d’inclure les journalistes dans son opération d’hygiène fiscale et négocia avec les organisations syndicales et patronales un système marginalement moins avantageux pour les journalistes, mais leur permettant tout de même de s’acquitter de leur noble tâche d’information et de dénonciation des turpitudes d’un gouvernement clientéliste sans risquer l’inanition.

Et c’est ce qui me permet, encore aujourd’hui, chaque année, de déduire l’équivalent de six mois de rémunération d’un smicard de mon revenu imposable… Ceux que François Mitterrand avait un jour qualifiés, un peu lestement tout de même et à l’occasion de l’enterrement de Pierre Bérégovoy, de « chiens » avaient conservé leur niche.

Bah, Juppé, Raffarin, Jospin, Villepin, Fillon... les Premiers ministres et les réformes fiscales peuvent bien passer comme passent les jours et les semaines, mon abattement canin demeure. Ouaf alors !

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  • Errance
    Errance répond à Asse42-
    écouteur d'histoires
    • Posté à 15h55 le 30/09/2010
    • Internaute 114729
      écouteur d'histoires

    Merci pour cet éclat de rire. Vous vous lancez quand dans le onemanshow.

    Sérieux vous auriez un succès considérable.

  • elmanol93
    • Posté à 16h13 le 30/09/2010
    • Internaute 31108

    Ou le nivellement par le bas…

    Cet avantage fiscal présenté de la sorte revient évidement à en faire un scandaleux préjudice pour les autres professions.

    il aurait été intéressant de faire dans le même temps une étude sur l’évolution des salaires et des technicités des différents métiers de cette corporation.

    Vous auriez constaté la chute libre des rémunérations doublée de la surcharge de travail imposé dans les rédactions, la disparition de métiers et la programmation d’une baisse qualitative directement décidée par les directions des entreprises d’information à des fins de rentabilité.

    Vous auriez constaté, aussi, que les entreprises d’information généralise l’embauche à des postes de journalistes des salariés proche du smig sans leur en donner le titre, particulièrement pour tout ce qui touche le web.

    Vous auriez constaté le nombre de mouton à 5 pattes dans les rédactions ;
    - rédacteur / photographe / SR / correcteur
    - rédacteur graphiste / cartographe / graveur / numérisateur
    - rédacteur / caméraman
    - ect… la plupart à des salaires inférieurs de 30 à 50 % de ceux pratiqués il y a 20 ans.

    Mais rassurez vous, Monsieur le privilégié, cet avantage finira par sauter. Et vous pourrez fièrement faire face à vos détracteurs.

    De se tirer de la chevrotine dans le pied. Pitoyable…

  • Hugues Serraf
    Hugues Serraf répond à elmanol93
    Auteur(e) de l'article Chroniqueur
    • Posté à 16h23 le 30/09/2010
    • Internaute 26641
      Chroniqueur

    Les situations que vous décrivez (comme la baisse relative des salaires des journalistes et leur relative déqualification) existent. Mais elles ne sont pas propres à la profession.

    On retrouve les mêmes phénomènes dans de nombreux secteurs et la solution n’est pas dans la préservation d’un bonus fiscal injustifié.

    Ce n’est pas au Trésor public de subventionner les salaires et les charges sociales des éditeurs de journaux, ce qui les place d’ailleurs dans une situation de dépendance économique vis-à-vis de l’État. Je crois que la presse française est suffisamment sous perfusion de fonds publics par ailleurs.

  • vince_51
    vince_51
    chef de projet
    • Posté à 17h12 le 30/09/2010
    • Internaute 37213
      chef de projet

    Ca fait du bien de lire un article comme ça, c’est bien écrit et en plus c’est vrai.
    je suis certain que vous conserverez votre abattement encore longtemps.
    J’ai vu que ça dériver vers les taxes injustes, alors que dire de la taxe d’habitation dont la dernière reforme date du début des années 70.
    Celle-ci aussi risque de ne jamais être revu, car toutes les anciennes maisons des centre ville (par définition celle des notables qui ont du pouvoir) sont taxées sur des bases de maisons sans confort (elles sont toutes rénovée à grand coup de subventions et d’incitations fiscales d’ailleurs), alors que les HLM, à l’époque tout neuf (et aujourd’hui tout pourris), avaient tout le confort requis et sont donc taxés au maximum. Aujourd’hui pour un appartement de 70 m² avec ascenseur, balcon, salle de bain avec baignoire et toilettes dans l’appartement je paye dans les 1200€ annuel, pour trouver une taxe d’habitation équivalente en centre ville pour une ancienne maison il faut que celle-ci fasse au moins 200 m².
    Mais comme pour les journalistes, le pouvoir des riches propriétaires des centres villes est très important aussi cette taxe ne sera certainement jamais recalculée.
    Enfin une petite question pour finir, pour bénéficier de votre abattement devez-vous justifier vos dépenses ?

  • Hugues Serraf
    Hugues Serraf répond à vince_51
    Auteur(e) de l'article Chroniqueur
    • Posté à 17h34 le 30/09/2010
    • Internaute 26641
      Chroniqueur

    Non. Il s’agit d’une déduction forfaitaire : donc pas de justificatifs. Certains journalistes indépendants sont aux frais réels mais pour les salariés, on n’en voit guère l’intérêt puisque tous les frais de mission sont remboursés (ou payés directement) par le journal.

  • PatriciaR
    PatriciaR
    journaliste free lance
    • Posté à 17h52 le 30/09/2010
    • Journaliste 127546
      journaliste free lance

    Cet abattement avait, en effet été attribué comme une aide à la presse d’après guerre qui ne pouvait pas rémunérer correctement ses journalistes. Si Hugues Serraf est mensualisé et a ses frais totalement pris en charge, il a de la chance mais qu’il pense un peu plus aux journalistes dits « pigistes », véritables mercenaires de la presse ! Est-ce qu’il connaît le prix d’un feuillet (il commence à 35 € et certains journaux refusent les bulletins de salaires pourtant obligatoires lorsqu’il y a carte de presse) ? Le journaliste pigiste travaille chez lui avec son matériel informatique, ses abonnements qu’il paye lui tout seul, et, lorsque son ordi est en panne, il est seul ! ! Il n’a aucune note de frais remboursée, pas de taxi, pas de déjeuner... Il se débrouille, en recherche permanente de piges. Le sort des pigistes n’intéresse pas les journalistes « en place » et c’est bien dommage ! Alors, oui, cet abattement, pour eux, n’est pas un luxe.

  • Féline
    Féline
    fée
    • Posté à 19h31 le 30/09/2010
    • Internaute 111221
      fée

    Voilà le genre d’article pour lequel Rue89 m’inspire du respect.

    Ils ne doivent pas être nombreux les journaux, magazines d’information ou autres de la presse écrites, internet ou audiovisuelle à rappeler à ses lecteurs les avantages fiscaux dont bénéficient les journalistes.

  • aubrac33
    aubrac33
    Informaticien
    • Posté à 09h03 le 01/10/2010
    • Internaute 127606
      Informaticien

    Les problèmes de rémunérations et précarité du travail touchent tous les métiers. Cela ne justifie pas les niches fiscales accordées pendant la guerre à certaines professions. Ce n’est pas aux smicards des usines de payer pour les avantages fiscaux des journalistes ou des fonctionnaires, mais bien à leur employeur. Donc on devrait tous se battre pour avoir les mêmes droits et demander des augmentations de salaire, une meilleure répartition entre capital et travail, une transparence sur les rénumérations des dirigeants et des actionnaires, ... ; mais faire pression sur le gouvernement en les menaçant de supprimer leur liberté d’expression, je trouve ça déplorable de la part de journalistes.
    Un informaticien en Freelance à les mêmes problèmes que le pigiste mais n’a pas droit à une niche fiscale.

  • Lapin Garou
    Lapin Garou
    Bonne
    • Posté à 10h26 le 01/10/2010
    • Internaute 103858
      Bonne

    Ne confondons pas tout :

    Les pigistes à la tache gagnant l’équivalent du SMIC, voire moins, sont ils imposables même sans l’abattement ?

    Comme pour les droits d’auteurs, on instrumentalise les petits salaires pour justifier les autres (pas dans les mêmes proportions, certes, l’avantage étant devenu heureusement forfaitaire et pas proportionnel).

    La lutte sociale doit-elle être remplacée par une sorte de trafic d’influence ?

    Les journalistes ne peuvent-ils vraiment pas être solidaires de la société française qui affronte le déclassement ?

  • Hugues Serraf
    Hugues Serraf répond à Lapin Garou
    Auteur(e) de l'article Chroniqueur
    • Posté à 12h33 le 02/10/2010
    • Internaute 26641
      Chroniqueur

    Excellente remarque : pour que l’abattement soit efficace, il faut effectivement être imposable. Un pigiste payé avec un lance-pierre ne l’est généralement pas ou très peu et la seule vraie bénéficiaire de l’avantage fiscal, c’est l’entreprise de presse dont les cotisations sociales sont également minorées.

    En tout état de cause, il est absurde de demander que soit préservé un avantage corporatiste au nom des plus mal-lotis parmi les journalistes, sachant qu’ils ont leurs homologues dans tous les corps de métier et que cette question du déclassement/déqualification est générale.

    Pour autant, et je ne suis pas certain que les commentateurs qui me suivent sur cette affaire parce qu’ils n’aiment pas les journalistes me suivraient sur les régimes spéciaux de retraite : ces régimes, souvent mis en place à une époque où ils compensaient effectivement des insuffisances de salaire ou un surcroît de pénibilité, ne sont pas plus légitimes aujourd’hui que les abattements de journalistes.

    Comment réagiraient les conducteurs de TGV si on leur proposait de renoncer à la retraite à 50 ans pour en faire profiter les maçons ?