31/07/2010 à 11h01

En banlieue, les délinquants sont de droite, et de droite dure



Des voies de chemin de fer à La Plaine-Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis (Groume/Flickr)

La bienveillance d'une partie de la gauche à l'égard des caïds des cités est un fameux paradoxe. A fortiori lorsque l'on observe que, plus l'on est radical dans son hostilité à la société marchande, plus l'on est solidaire des « cailleras » les moins critiques du « système ».

Témoin, les ponts jetés, tout récemment, entre les saboteurs ferroviaires (présumés) de Tarnac et les shooteurs de flics (avérés) de Villiers-le-Bel.

C'est sûr, si l'on a choisi de faire des casseurs le miroir des souffrances des milliers d'habitants qui les supportent bien plus qu'ils ne les soutiennent, on peut comprendre cette logique : un braqueur ou un dealer, lorsqu'il terrorise le prolo de l'étage du dessous, cherche en réalité à lui faire prendre conscience de l'impasse que représente la caricature de démocratie qui le soumet et le contraint.

OK, le prolo ne comprend pas toujours, aliéné qu'il est par sa télévision mais, hey, on n'a jamais fait d'omelette sans casser quelques œufs…

Les « cailleras » sont de droite et même d'une droite très dure

Pour autant, il est assez difficile de réconcilier les valeurs, la vision du monde et le mode de vie caillera avec l'Eden rural que nous promettent les auteurs (toujours putatifs) de « L'Insurrection qui vient », une fois l'insurrection derrière nous.

Car les cailleras, n'en doutons pas, sont de droite, et même d'une droite très dure, en comparaison de laquelle un Hortefeux, pour ne rien dire d'un Le Pen, font figure d'aimables sociaux-démocrates scandinaves.

Evoluant dans un univers centré sur le profit, la violence, les hiérarchies dominants-dominés et le sexisme, les cailleras n'ont qu'un projet : l'accumulation rapide et continue de biens de consommation coûteux qu'elles perçoivent comme les symboles de la réussite et du pouvoir (grosses cylindrées allemandes, bijoux en or, vêtements de marque…).

Leur vision des relations économiques n'est pas pour autant « libérale » -puisqu'elles préfèrent les monopoles à la concurrence entre bandes sur un territoire donné-, mais bien « ultra-conservatrice ». Plus proches du Comité des forges et des « robber barons » que de Wall Street ou de la Silicon Valley, elles n'inventent rien, n'innovent pas mais exploitent brutalement la faiblesse de toxicomanes en détresse et rackettent des artisans ou des petits commerçants que leurs revenus et leur mode de vie rapprochent davantage d'un prolétariat bon teint que des membres du Jockey Club.

Rejet du service public et patriarcat traditionnel

Hostiles à la notion de service public (elles tiennent la présence d'une autorité autre que la leur sur leur territoire pour illégitime) et à l'éducation (les bons élèves sont des bouffons, les études ne servent à rien), les cailleras croient à une société fondée sur le respect d'un chef aux prérogatives extrêmement étendues, allant jusqu'à la condamnation à mort et à l'exécution du contrevenant aux règles.

Dans leurs rapports avec les femmes, c'est l'expression d'un patriarcat traditionnel qui prévaut à l'intérieur du cercle familial, en parallèle de la réduction au rôle d'objet sexuel ou de trophée de celles qui ne sont ni des mères ni des sœurs.

De fait, rien n'est plus éloigné de leurs attentes qu'une révolution qui remettrait tout en question, l'idée même d'un changement leur étant insupportable au plan économique comme au plan sociétal.

Elles n'auraient que faire, ainsi, d'une démocratie apaisée où le cannabis serait en vente libre et les héroïnomanes approvisionnés et suivis par des structures sanitaires efficaces, pas plus qu'elles ne pourraient accepter la redéfinition du rôle de l'argent et de la puissance qu'il confère.

Dans ces quartiers, une société d'extrême droite authentique

Si elles ne sont pas les porte-parole, mais bien les tortionnaires du prolétariat immigré avec lequel elles cohabitent dans les banlieues, les cailleras ne sont pas non plus la cinquième colonne religieuse que certains voient en eux, à gauche comme à droite. A gauche dans le cadre d'un discours sur le fondamentalisme islamique comme réaction regrettable mais naturelle à l'oppression ; à droite comme la preuve éclatante d'une délinquance ethnique.

Leurs homologues encapuchonnés des « housing estates » britanniques sont pourtant plus souvent des Celtes « de souche » que des immigrés pakistanais et, aux Etats-Unis, l'islam est largement minoritaire chez les caïds des « housing projects ».

De fait, les « quartiers difficiles » sont autant d'illustrations de ce que serait une société d'extrême-droite authentique, autant de mini-laboratoires pour sociologues cyniques. Le problème, c'est qu'in vivo, il y a tout de même des victimes…

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  • E K
    E K
    quelqu'un quelque part
    • Posté à 11h21 le 31/07/2010
    • Internaute
      quelqu'un quelque part

    A mon avis, les racailles des cités ou les racailles des beaux quartiers ne sont ni de droite, ni de gauche. S'ils doivent choisir, ils seront du bord qui sert le mieux leur objectif de gagner plus de fric le plus sûrement.

  • Chimulus
    Chimulus
    Dessinateur de presse
    • Posté à 11h22 le 31/07/2010
    • Internaute
      Dessinateur de presse
  • Holocrate
    Holocrate
    Douteur plus que douteux
    • Posté à 11h29 le 31/07/2010
    • Internaute
      Douteur plus que douteux

    D'accord à 250% avec ces observations.
    Mais... pourquoi avoir utilisé le terme de « cailleras » tout au long de cette chronique, plutôt que le terme de « caïd », plus compréhensible et surtout, qui me semble quand même bien plus judicieux ?

  • amonhumbleavis
    amonhumbleavis
    2012, toujours pas de voisins, (...)
    • Posté à 11h31 le 31/07/2010
    • Internaute
      2012, toujours pas de voisins, (...)

    Vu votre connaissance des banlieues (voir votre article sur vootre passage en HLM) ; je me demande sur quoi vous vous fondez pour écrire ce ramassis de bêtises....

    Les chroniques de Zemmour ? Les commentaires de Pierrrrre ?

    Non sérieusement, des fois, il faut prendre le parti de se taire ou au moins prendre des précautions oratoires... d'ailleurs c'est quoi une caillera pour vous ?
    Un banlieusard sweat à capuches ? Un petit dealer ? Un gros dealer ? ... si vous disiez au moins de quoi vous parlez... pour moi une racaille c'est aussi quelqu'un comme vous et c'est vrai que vous êtes de droite, mais pas de banlieue.

  • laogong
    • Posté à 11h40 le 31/07/2010
    • Internaute

    Pour une fois l'article est interessant mais il fait semblant de croire que le mot « caillera » est clairement defini. S'il y a d'authentiques criminels en banlieue, qui doivent etre nommes ainsi et traites comme tels, il y a aussi tout un tas de jeunes « normaux », c'est a dire forcement un peu deconneurs qui se font traiter de « caillera » parce qu'ils n'ont pas le bon langage.
    Ca me rappelle une collegue qui me disait qu'elle n'avait jamais eu autant peur de se faire violer que lorsqu'elle etait eleve aux Mines de Paris, a l'issue des « soirees etudiantes ». Mais ca c'etait pas des caillera, la plupart des fauteurs de trouble m'a-t-elle dit ont fini dans la finance.
    Tout ca pour dire que lorsqu'on deconne un peu trop on finit plus facilement par se faire coffrer lorsqu'on est basane et qu'on n'a pas le bon langage. Et la raison d'etre du mot « caillera » est bien celle-la, identifier toute une categorie de la population aux authentiques criminels qui hantent les banlieues.

  • Xa_chan
    • Posté à 11h45 le 31/07/2010

    Merde, M. Serraf, c'est bien la première fois que je suis globalement d'accord avec vous ! Votre analyse me semble en effet intéressante, au-delà des sempiternels « déportons tous les basanés » beuglés par la droite et des « les pauvres, il faut les comprendre, c'est une réaction au colonialisme blanc » ânonné par la gauche.

    Car oui, les cailleras s'en tamponnent une rumba à fissurer la piste de danse, des analyses des sociologues de salon ! Elles, elles font du biz, dans la plus pure tradition de la jungle, où le fort bouffe le faible et nique ses femelles.

    C'est cru, c'est dur, mais c'est apparemment de plus en plus ce qui se passe dans certains coins de France. Et comme vous M. Serraf, je ne crois en effet pas que la religion y soit pour grand-chose, à part comme écran de fumée de la part de cailleras moins bourrins que la moyenne qui ont compris que balancer cet os aux médias leur fait un écran de fumée bien pratique pour leur bizness.

  • Hugues Serraf
    Hugues Serraf
    Auteur(e) de l'article
    • Posté à 15h56 le 01/08/2010

    J'ai l'habitude de répondre aux commentaires, mais ils sont bien trop nombreux sous cette chronique. Je vais donc me limiter à une réponse unique, abordant les principales objections des lecteurs à mes propos.

    1) Je trouve moi-même le terme de « caillera » insatisfaisant. Selon les acceptions, il peut ne désigner qu'un petit emmerdeur standard, sans vocation criminelle réelle. Ancien ado moi-même, je me rends compte de cet écueil mais il me semble que, mauvaise foi mise de côté, on aura compris que je fais ici référence à la poignée de crapules qui, d'une cité à l'autre, pourrit la vie de milliers de personnes et verse à l'occasion dans le grand banditisme. Je suis preneur d'un terme plus approprié.

    2) La conjonction de la parution de ce papier avec les dernières déclarations de Nicolas Sarkozy sur la déchéance de la nationalité permet à certains commentateurs d'amalgamer, sans le moindre argument, mes propos et les siens. C'est grotesque : je considère qu'un délinquant doit être puni pour ce qu'il a fait, mais je ne vois pas ce qui pourrait justifier que certains Français puissent ne pas jouir du même niveau de sécurité juridique que d'autres.

    Métèque, fils de métèque, petit-fils de métèque moi-même, je suis totalement hostile à toutes les mesures et idées de ce gouvernement sur ces différents thèmes – de la création du ministère de l'Identité nationale à cette notion stupide et anticonstitutionnelle de déchéance de la nationalité.

    En outre, et même si je passe mon temps à reprendre les amateurs de points Godwin pour lesquels toute initiative sarkozyste nous ramène nécessairement « aux heures les plus sombres de notre histoire », la dernière fois que l'on a déchu des gens de leur nationalité française, c'était sous Vichy, et il s'agissait de juifs.

    3) Je serais « raciste », selon certains. Évidemment non. Ou islamophobe. Toujours pas. Je suis en fait absolument et viscéralement antiraciste et je me refuse, justement, à ethniciser ce débat sur la violence.

    Ok, les caïds qui sèment la terreur dans les banlieues habillent parfois leurs crapuleries d'une vague référence à la religion, mais il serait absurde de considérer que le caillassage d'un bus, le braquage d'un casino ou la mise à sac d'une école aient la moindre justification religieuse. J'ajoute, et c'est déjà dans le papier, que des problèmes identiques se posent dans les cité britanniques où les caïds sont généralement British through and through – de « souche », quoi. C'est d'ailleurs ce qui me distingue d'un Finkielkraut, qui a tendance à ethniciser le débat alors que je me targue de faire le contraire.

    4) « Les cailleras ne peuvent pas être d'extrême droite, puisqu'elles ne le revendiquent pas et, mieux, ne savent même pas ce que ça veut dire. »
    Évidemment, elles ne revendiquent pas cette appartenance. Mais je me contente d'observer leur comportement face à la vie et l'univers mental dans lequel elles évoluent et se situent. Il s'agit bien, dans ce contexte, d'une vision du monde d'extrême droite.

    5) « La gauche, même partiellement, ne défend pas les cailleras ». La gauche « mainstream » ne dit évidemment pas que brûler des voitures est une bonne chose, ou que prendre le contrôle d'une cage d'escalier, tirer sur la police et mettre le feu à une concession automobile sont des comportements acceptables. Elle les légitime pourtant avec un discours du type de celui de Laurent Muchielli ici même (ou via certains commentaires), en expliquant à longueur de temps que ces comportements déviants sont provoqués par une société injuste et en niant la responsabilité individuelle des cailleras.

    Mais dans sa composante la plus radicale, la gauche peut bel et bien prendre fait et cause pour les casseurs et l'exemple de la manière dont les Tarnac se sont effectivement solidarisés des Villiers le Bel est un bon exemple.

    6) « Je suis un Zemmour-bis ». Lorsque l'on veut dire que quelqu'un est méchant, désormais, on l'accuse d'être un Zemmour. Mais Zemmour est un souverainiste économiquement conservateur et clairement de droite, que ses prises de position entrainent parfois sur les chemins de la xénophobie.

    Je suis moi-même tout le contraire de cette vision du monde. Je suis un libéral, je me situe à gauche, je suis universaliste, partisan d'une Europe fédérale, antiraciste... Je n'ai pas de problème avec la question de l'immigration (même si je pense qu'il faut l'organiser) et je ne crois pas que l'islam soit un problème en soi (à l'inverse de l'islamisme).

    7) « Se préoccuper des cailleras c'est faire diversion pour éviter de parler des vrais méchants (politiques, financiers, etc.) »
    Se préoccuper des cailleras, c'est penser au problème qu'elles représentent pour les milliers de gens qui les subissent. Ça n'empêche pas de s'attaquer aux turpitudes des puissants. On peut et l'on doit faire les deux.