20/07/2010 à 21h26

L'invitation d'une Israélienne fait annuler un colloque


A Aix-en-Provence, des universitaires ont dû annuler une série de manifestations littéraires pour en éviter le boycott par plusieurs écrivains arabes.

Jean-Raymond Fanlo, professeur de littérature espagnole à l'université de Provence, est très ennuyé. Ce spécialiste de Cervantès, plus au fait des conflits opposant son héros à la longue figure à des moulins à vent qu'aux subtilités de la diplomatie moyen-orientale, est en effet plongé, depuis quelques semaines, dans un conflit qui le dépasse :

« Nous avions prévu d'organiser, en mars 2011, un colloque intitulé “Ecrire en Méditerranée”, dans le cadre d'une série de séminaires et de réunions devant se prolonger sur plusieurs mois. Une écrivaine israélienne avait donc été approchée, de même que de nombreux auteurs arabes du pourtour méditerranéen.

Mais certains d'entre eux nous ont fait savoir qu'ils n'y participeraient pas dans ces conditions, nous demandant de ne plus l'inviter. »

L'universitaire est lui-même totalement révolté par une telle idée :

« Nous avons été surpris par cette exigence et, sur les quatre co-organisateurs de ces manifestations, au moins trois étaient totalement hostiles à tout boycott. Mais nous étions coincés, dans la mesure où l'un des auteurs boycotteurs est un écrivain majeur, autour duquel nous allions organiser une vaste opération dans les écoles marseillaises à la rentrée prochaine. »

Repousser l'invitation en catimini

Cet auteur, Jean-Raymond Fanlo s'est formellement engagé à ne pas le nommer pour éviter d'envenimer la situation, mais il déplore que les choses en soient arrivées là, d'autant plus qu'il avait un temps été question de « ménager la chèvre et le chou en repoussant l'invitation de l'écrivaine israélienne à une date ultérieure plutôt qu'à l'occasion du colloque ».

Mais c'est justement ce qui indigne Esther Orner, une auteure de Tel-Aviv dont les textes, essentiellement de l'autofiction et de la poésie en prose, n'ont pas grand chose à voir avec le conflit israélo-palestinien.

Contactée par Anne Roche, également professeur de littérature à Aix et membre, avec Fanlo, du comité organisateur, elle était très intéressée par l'idée de faire partie du panel :

« Je l'avais rencontrée lors d'un colloque consacré à Georges Perec il y a quelques années, et nous nous étions intéressées à nos œuvres respectives. Mais j'ai été très choquée par l'idée que l'on puisse me demander de ne pas être présente, en me présentant hypocritement la relégation à une autre date, dans un contexte où je ne rencontrerais pas les autres écrivains, comme un moindre mal. »

La direction de l'université de Provence, par la voix de son président Jean-Paul Caverni, assure d'ailleurs n'avoir jamais considéré la possibilité d'un boycott. Dans un communiqué publié ce mardi après-midi, il insiste sur « l'universalité de l'université » et rappelle qu'on « ne colloque pas avec qui refuse le dialogue », d'où l'annulation pure et simple des manifestations.

Jean-Raymond Fanlo, qui s'offusque avec ses collègues de ce que la proposition initiale de ne plus inviter Esther Orner au colloque ait été mal comprise par certains, est surtout atterré par la tournure des événements :

« Cette écrivaine n'a bien entendu rien à voir avec la situation israélo-palestinienne. Et l'université est dans son rôle en organisant des colloques qui réunissent tous les acteurs concernés par la dimension académique des thèmes choisis. Mais nous n'avions plus vraiment de choix, sauf à vider les différents séminaires de leur substance ou accepter de nous voir imposer un boycott.

Marseille est une ville où est installée une forte communauté arabe, explique-t-il, ce qui rendait intéressant de parler, dans les collèges, du grand auteur autour duquel tout un programme de lecture de l'œuvre avait été élaboré mais qui menaçait de ne plus venir en cas de maintien de la présence d'Esther Orner. Mais j'abhorre de mon côté toute idée de nationalisme ou d'antisémitisme et il me semble que notre projet académique aurait dû prévaloir. »

Autour de « mare nostrum », on est forcé de constater qu'il reste plus facile de se noyer que de débattre courtoisement entre écrivains et poètes. Et dans cette affaire, tout le monde est clairement perdant, qu'il s'agisse de l'écriture ou de l'université.

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  • maitasunezko
    maitasunezko
    Universitaire
    • Posté à 22h04 le 20/07/2010
    • Expert
      Universitaire

    Dommage que l'auteur fasse l'économie d'expliquer les motivations de ces écrivains, pas tous arabes il me semble, et pour la plupart largement reconnus. Ces écrivains adhèrent à un mouvement à l'échelle méditéranéenne au moins, la campagne de Boycott de l'État Israélien. Il ne s'agit donc non pas d'un boycott de l'auteur en soi, mais bien de la nation à laquelle elle appartient, à l'image de ce qui se fit en Afrique du Sud. D'autres festivals culturels ont subi des perturbations en raison de cette campagne, certains artistes « boycottés » soutenant parfois l'initiative, car contester la politique de l'État israélien est, sur place, de plus en plus difficile.

  • Kurtz
    • Posté à 22h19 le 20/07/2010

    Cette prise en otage de la culture tend à se banaliser, un peu comme ce festival qui avait annulé la projection de films israéliens après l'abordage de la flottille...

  • in_rainbows
    • Posté à 22h32 le 20/07/2010

    Autant je trouve que d'appeler au boycot de produits Israélien provenant des colonies est plutôt « légitime », autant là je suis époustouflé par un tel niveau... de conneries (Et je suis un expert en ce domaine)

    Boycotter tout les ressortissants d'un Etat sans chercher à savoir ce que la personne avoir avec la politique de son pays,...c'est même un peu douteux...

  • in_rainbows
    in_rainbows répond à Weatherboy
    • Posté à 22h45 le 20/07/2010

    Je ne connais pas l'auteur donc je ne parle pas d'un cas en particulier, mais le principe du truc me choque, boycotter les Israeliens par principe...pour prendre un cas volontairement caricaturale pour les besoins de la démonstration, on boycotterai Chomsky parce-que son pays a envahi l'Afgh. et l'Irak ?

    bon peut-être que je reverrais mon jugement après avoir révisé l'histoire de l'Afrique du sud...

  • Lauvergnate
    • Posté à 00h02 le 21/07/2010

    Boycott culturel d'Israël à Aix-en-Provence Lundi, juillet 12th, 2010 Mon amie Esther Orner, écrivaine israélienne de langue française, était sensée participer à un colloque à l'Université de Provence, Aix-Marseille I, organisé à l'initiative du département de Lettres modernes, intitulé : Ecrire aujourd'hui en Méditerranée et prévu en avril 2011. Dimanche dernier, Esther, enfant caché, a participé à un témoignage filmé pour Yad Vashem. Elle a accepté avec beaucoup de réticence bien que la Shoah et ses conséquences sur sa biographie soient au coeur de son écriture ou peut-être à cause d ça. A la fin de son témoignage, (drôle de coïncidence), elle a ouvert son courrier et lu une lettre provenant de l'un des organisateurs du colloque d'Aix. En voici un extrait : Je t'ai parlé à plusieurs reprises du colloque « Ecrire aujourd'hui en Méditerranée ». Au to début, il avait été entendu que seraient invités des écrivains de tout lepourtour méditerranéen, dont entre autres quelqu'un d'Israël ; j'avais alors proposéton nom, parlé de ton travail, et apparemment aucune objection n'avait été formulée. Mais tout récemment, lors de notre dernière réunion du comité scientifique, il a étédit que certains écrivains arabes, invités, ne viendraient pas si un(e) écrivain(e) israélien(ne)était présent. Esther, malgré le choc, a répondu avec son humour habituel : Si je comprends bien, Israël ne fait pas (ou plus) partie du pourtour de la Méditerranée. (…) Je ne m'inquiètepas pour moi-même mais pour la délégitimation d'Israël qui est en marche et que les Européens puissent participer à cela montre qu'ils n'ont rien appris de l'Histoire. Le professeur, qui a annoncé la nouvelle à Esther Orner, a décidé de démissionner du comité scientifique de ce colloque. Elle a été la seule à le faire. Combien d'auteurs, de scientifiques israéliens boycottés dans le secret des comités ?

    Moi je suis inquiète.

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  • Papayuf
    Papayuf répond à Nemo091
    • Posté à 00h08 le 21/07/2010
    • Internaute

    Vous oubliez qu'il s'agit d'un état aux lois discriminatoires, qui, depuis très longtemps et cette année même a commis les pires crimes de guerre sans soulever de grosses protestations de la part des responsables politiques.
    Il s'agit d'un boycott parfaitement justifié de l'état Israélien et de sa production, qu'il s'agisse de jus d'orange ou de littérature revient au même.
    Elle n'a rien a voir avec le conflit ? peut être. Pas si sur. Peut-on vraiment écrire de la poésie comme si de rien n'était pendant que ton cousin et le fils de ton voisin rasent des maisons, bombardent des hopitaux et tirent sur des gamins a quelques dizaines de kms de la ? Qui ne dit rien consent.

  • Srgvlt
    Srgvlt répond à Nemo091
    Twitter @srgvlt
    • Posté à 00h08 le 21/07/2010
    • Internaute
      Twitter @srgvlt

    l'annulation est un terrible aveu : que des intellectuels ne peuvent pas se réunir pour discuter du thème « (Ecrire aujourd'hui en) Méditerranée : échanges et tensions ».

    ce n'était pas forcément une illusion à la base.

  • Nemo091
    Nemo091 répond à Papayuf
    perso
    • Posté à 00h27 le 21/07/2010
    • Internaute
      perso

    l'importation de ce conflit dans ce colloque est par l'annulation de ce dernier évident. C'est là l'erreur des organisateurs. Le manque « d'ouverture d'esprit » des différents partenaires (arabes dans ce cas ci est évidents), une désolation pour l'intelligence et est « petit ». Quand au conflits Israëlo-palestiniens, il est trop complexe et trop éloigné de nous pour en comprendre parfaitement tous les tenants et aboutissants. Toutefois, si l'Israël n'est pas un saint, les arabes ne le sont pas non plus.....leurs opérations d'envoi « humanitaire » sont-elle si au dessus de tout soupçon que ça ? ? ? Je n'en suis pas si sûr...Je reste toujours méfiant face aux version un peu trop « noir et blanc / gentils et méchants »....

  • jonathan.raleigh
    • Posté à 03h54 le 21/07/2010

    Tout à fait d'accord, je rajouterai qu'un jour, cela arrivera aussi bien aux Français : Entre le Pakistan qui manifeste contre la loi anti-burqa votée en france, l'Algérie qui accuse le pays d'arrogance colonisatrice, le Liban d'ingérance (tout du moins le Hamas), et la cote d'ivore d'invasion. Qui sait, le CNRS ne pourra plus faire de colloque dans le monde....

  • steed1
    • Posté à 09h41 le 21/07/2010

    Je ne comprend pas bien le motif du boycott. ne s'agissant pas d'un colloque ayant pour sujet la littérature israélienne, ou ne recevant pas directement ou indirectement de subvention d'israel, j'ai du mal à saisir l'atitude de ces écrivains qui décident de ne pas faire le déplacement si l'écrivaine israelienne est présente, voir de demander à ce qu'on ne l'invite pas.
    Il s'agit d'un colloque sur le thème de l'écriture dans le pourtour méditérannéen, rien à voir donc avec la choucroute kacher !
    Quand bien même, j'ai toujours cru qu'une poignée d'intellectuels pouvaient dépasser certains clivages et aller vers l'autre, que les rencontres étaient nécessaires et que de toute façon on le sait bien que tous les Israéliens ne cautionnent pas la politique de leur gouvernement sur la question palestinienne.

    Enfin, l'auteur boycotteur qui ne veux pas qu'on donne son nom ne se grandit pas à ne pas assumer son geste.

  • Hugues Serraf
    Hugues Serraf répond à a déménagé le 18 octobre 2010
    Auteur(e) de l'article
    • Posté à 11h46 le 21/07/2010

    Si une fac française annule un colloque littéraire sous la pression d'auteurs finlandais refusant de dialoguer avec un écrivain bulgare, je vous promets d'en parler.

    Je pense moi aussi que le Moyen-Orient est couvert de manière disproportionnée par la presse française, mais Aix-en-Provence, ce n'est pas au Moyen-Orient. Des universitaires organisant un colloque littéraire qui finit par être annulé à la suite de pressions, ce n'est pas une information banale et qui ne mérite pas d'être traitée comme actualité.

  • Ftannenberg
    Ftannenberg répond à Papayuf
    • Posté à 18h07 le 21/07/2010

    Littérature = jus d'orange ? Celle-là est particulièrement croustillante ! Si l'on doit filer la métaphore, j'espère qu'à chaque fois que vous buvez un jus d'orange, vous vérifiez bien qu'il provient d'un pays qui a votre agrément en termes de respect de droits de l'homme ! Et je ne parle pas du jus de goyave ou d'ananas ….Et à chaque fois que vous lisez de la poésie, un roman historique ou un policier, vous prenez soin de contrôler que son auteur – même extrêmement talentueux – n'est pas détenteur d'un passeport d'un Etat peu scrupuleux en matière de démocratie….ce qui aurait pour conséquence, à vos yeux, d'annihiler son talent….

    Même si je conteste évidemment qu'Israël puisse être comparé à une dictature, avec votre raisonnement, vous ne pouvez plus voir aujourd'hui un film iranien ou chinois, vous ne pouviez pas lire de livre d'auteurs sud-africains au temps de l'apartheid, s'ils ne produisent pas des œuvres de combats contre leur régime….

    Donc, pour vous, un citoyen est responsable de la politique de son gouvernement….attention, si vous êtes français, vous ne mettrez plus les pieds en Algérie, en Afrique noire, ou en Indochine…..On vous reprocherait bien des crimes du passé. Heureusement, il n'en est rien car cette logique n'y est pas partagée….

    Non, cette affaire est tout simplement désolante parce qu'elle montre que des intellectuels – dans ce cas - arabes ne peuvent pas dialoguer avec des intellectuels israéliens en terrain neutre. C'est pas nouveau. Cela arrive parfois. Cela arrivera de nouveau.

  • Hugues Serraf
    Hugues Serraf répond à Mr.White
    Auteur(e) de l'article
    • Posté à 20h36 le 21/07/2010

    Je répondais simplement à cette personne, qui demande pourquoi un sujet connexe à la situation moyen-orientale est abordé à nouveau.

    Mais sur le reste, et indépendamment de nos opinions respectives sur la question israélo-palestinienne, que ce conflit soit davantage couvert par les médias français que d'autres n'est pas exactement une constatation fracassante.

    Il y a certainement de bonnes raisons pour ça, comme la présence de communautés juives et musulmanes importantes en France ou l'intérêt historique pour une région qui est le berceau des trois religions monothéistes, mais cette couverture médiatique disproportionnée et la passion spécifique avec laquelle les Français en débattent est bel et bien quelque chose de spécifique.

    Il vous suffit de jeter un coup d'œil au nombre de visiteurs et de commentateurs des articles concernant les conflits africains sur Rue89 ou, plus récemment, les massacres des Ouzbeks par les Kirghizes qui ont fait 300 morts en juin, dans l'indifférence générale.

    Je ne dis pas qu'il faut se désintéresser de la question israélo-palestinienne parce que tout le monde se fiche des conflits de ce genre, mais force est de constater que nous sommes bien face à une réalité dans le choix des causes à défendre. Ce n'est d'ailleurs pas illégitime et personne ne peut s'intéresser à tout ce qui se passe.

    Pour le reste, je trouve toujours absurde la manière dont les noms d'oiseaux et les insultes se mettent à voler dès que l'on aborde ce sujet. D'abord, cet article ne parle pas du conflit mais évoque la question des conséquences d'un boycott dans une université française. Mais surtout, nous ne sommes ni les uns ni les autres des soldats de l'un ou l'autre camp et il devrait être possible d'exprimer opinions, sentiments et points de vue de manière civilisée, y compris en cas de désaccord.

    Si des gens qui ne sont pas impliqués dans un conflit sont incapables d'en parler, on voit mal comment les parties en guerre y parviendront. L'annulation du colloque est d'ailleurs une magnifique illustration de cette situation.