22/06/2010 à 17h25

Apéro de la Goutte-d'Or, manif de Belleville : relativisme et confusion

Hugues Serraf | Chroniqueur

Je crois que c’est à Dounia Bouzar, et à son livre « L’Islam des banlieues », que l’on doit les réflexions « de terrain » les plus pertinentes sur la confusion qui règne souvent entre un désir sincère, légitime, de lutter contre le racisme et la justification de comportements inacceptables.

Dans cet ouvrage déjà ancien –il date de 2001– la sociologue évoque l’attitude de travailleurs sociaux non-musulmans intervenant dans des familles maghrébines mais ne condamnant pas ce qu’ils perçoivent comme des « comportements déviants » (violence, sexisme, etc.) au nom d’un relativisme culturel absurde.

Pour résumer : battre sa femme ne serait un délit que dans l’étroit contexte français, mais une « tradition » et même un « droit » dans le pays d’origine des familles visitées…

De quoi décourager les militantes féministes qui, au Maroc ou en Algérie, prennent de vrais risques en luttant contre leurs versions respectives du « code de la famille », cette charia à la mode maghrébine. De quoi aussi faire bondir les militantes féministes françaises qui se souviennent que tabasser « son » épouse n’a pas toujours été aussi universellement réprouvé dans l’hexagone.

Mais cette manière d’entériner ou, même, de légitimer les comportements les plus objectivement condamnables va souvent bien au-delà du cercle de familles dysfonctionnelles, comme le montrent ces deux affaires récentes : l’apéro-saucisson de la Goutte-d’Or et la révolte des commerçants asiatiques de Belleville.

« Croquer du Justin Bridou à l’heure de la prière ! »

A la Goutte-d’Or, une nébuleuse d’associations indiscutablement racistes décide de provoquer un peu de buzz en organisant ce qu’elle présente comme sa version moderne de la Reconquista.

« Les musulmans ont pris le contrôle du XVIIIe arrondissement et chassé les charcutiers à la face rubiconde de notre enfance, expliquent-ils à longueur d’interviews complaisamment accordées, allons leur rendre hommage en croquant du Justin Bridou à l’heure de la prière ! »

On pourrait se contenter d’ignorer ces mouvements racistes « classiques » et en quête d’affrontement, le recours à Facebook ne leur conférant ni la modernité ni la nouveauté que certains croient déceler chez eux.

Mais non : on ne les ignore pas, on ne les traite pas par le mépris et, mieux, on se croit même forcé de clamer que le blocage des rues par les prieurs est une chose normale, banale et, à tout prendre, la conséquence logique d’un racisme institutionnel empêchant les musulmans de la rue Myrha de disposer de lieux de culte dignes de ce nom.

Les musulmans qui prient dans la rue dans le XVIIIe ou, du moins ceux qui organisent les prières du vendredi soir en bloquant les trottoirs et la circulation depuis des années, sont pourtant bel et bien des « militants » dont la démarche marketing est aussi transparente que celles des Identitaires et autres « ultralaïques ».

Et de la place dans les 75 mosquées et salles de prière parisiennes, il y en a. Dalil Boubakeur, le recteur de la Grande Mosquée du Jardin des Plantes invite d’ailleurs les fidèles à le rejoindre en fin de semaine s’ils se sentent vraiment trop à l’étroit !

Sans parler de l’absence de nécessité d’un lieu spécifique pour prier chez les musulmans, ou encore du fait que la plupart des personnes qui déploient un tapis sur la chaussée ont parcouru des kilomètres en voiture ou en métro pour se livrer à ces dévotions en plein air.

La manifestation des Chinois taxée de racisme

Un peu plus à l’est, à Belleville, où manifestent des commerçants asiatiques exaspérés par les agressions dont ils sont quotidiennement les victimes, l’observation des réactions à ce mouvement est encore plus caricaturale.

Clairement, ces immigrés-là n’ont pas droit à la même considération que les autres. Et leur souffrance ou leurs difficultés peuvent bien être observées à travers le prisme des pires clichés xénophobes, rares sont les voix pour s’en offusquer.

En gros, s’ils se font attaquer, c’est parce qu’ils transportent de l’argent liquide vraisemblablement gagné de manière illicite et ce n’est jamais qu’un juste retour des choses.

Leur manifestation, décrite comme « réactionnaire » par les plus grotesques des anars anonymes du Web (ils demandent la protection de la loi, rendez-vous compte !), en vient même à être taxée de racisme au prétexte qu’ils avouent un problème avec les trois ou quatre bandes de loubards bien identifiées qui pourrissent la vie de leur quartier.

Pas avec les « Arabes » ou les « Noirs » génériques que certains bons esprits décident, par pure paresse intellectuelle, de définir comme les homologues des caïds, mais bien avec ces trois ou quatre bandes de loubards !

Les prieurs en plein air de la rue Myrha, comme les voyous de Belleville ne sont pourtant pas les porte-parole de minorités opprimées : ils en sont les ennemis. Ce que leurs amis ont manifestement beaucoup de mal à comprendre, aussi sincères qu’ils soient.

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  • Laurent-Weppe
    • Posté à 18h55 le 22/06/2010
    • Internaute 32921

    Même en retirant la part d’activisme et de marquage politique de la mosquée, la proximité d’un marché et la fermeture d’une mosquée en bordure des 18èmes et 19èmes arrondissements font qu’il y a effectivement un manque de place dans les mosquées existantes. L’existence d’arrières pensées politiques chez les activistes du secteur est évidente, mais la demande d’origine d’un lieu de prière supplémentaire reste malgré tout recevable, ce qui n’est pas du tout le cas de l’apéro « cassez-vous » voulu par les identitaires

  • Hugues Serraf
    Hugues Serraf répond à Laurent-Weppe
    Auteur(e) de l'article Chroniqueur
    • Posté à 19h09 le 22/06/2010
    • Internaute 26641
      Chroniqueur

    Et comment « retirer la part d’activisme » en question ? Peut-être en considérant qu’on ne peut pas privatiser la voie publique pour des raisons religieuses de manière régulière et pendant des années.

    Tout a déjà été dit et écrit sur les gens qui prient dehors ces vendredis, et qui n’habitent pas sur place et s’y rendent en métro ou en voiture. C’est justement tout l’enjeu d’une approche qui refuse le manichéisme auquel nous renvoient les prosélytes fondamentalistes de la rue Myrha et les « identitaires ».

    Il est peut-être temps de ne plus faire semblant de confondre des minorités extrémistes avec les majorités qu’elles ne représentent pas. Les barbus qui prient dans la rue ne sont pas pas les représentants des Français musulmans, pas plus que trois bandes de loubards à Belleville ne représentent la jeunesse française issue de l’immigration.

    Il s’agit d’évidences, mais on ne les énonce plus.

  • lancetre
    • Posté à 19h18 le 22/06/2010
    • Internaute 18658

    Pour la première fois, je tope un article de Serraf !

    Est-ce grave, docteur ?

     : -))))

    A lire également : Jours tranquilles à Belleville, par Thierry Jonquet, avec une préface de Gilles Perrault.

    Flic, par Bénédicte Desforges.

    La loi du ghetto, par Luc Bronner.

    Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, par Thierry Jonquet.

    Festins secrets, par Pierre Jourde.

  • mick69
    • Posté à 21h37 le 22/06/2010
    • Internaute 2907

    Bon article, avec un point de vue qui prend du recul.

    Ce qui serait intéressant, c’est de pousser la réflexion : pour quelle raison psy une certaine gauche a-t-elle tendance à piétiner ses propres valeurs pour défendre des trucs indéfendables ?

  • gouz
    gouz
    imposteur
    • Posté à 23h08 le 22/06/2010
    • Internaute 58723
      imposteur

    « la sociologue évoque l’attitude de travailleurs sociaux non-musulmans intervenant dans des familles maghrébines mais ne condamnant pas ce qu’ils perçoivent comme des “ comportements déviants ” (violence, sexisme, etc.) au nom d’un relativisme culturel absurde. »

    Alors mon bon Serraf, toujours aussi en forme ?

    Bon, le fait que des travailleurs sociaux imaginaires ou marginaux (plus probablement imaginaires) acceptent des comportements inacceptables au nom du relativisme culturel discrédite, selon toi, le dit relativisme. Allez bim ; il est ’absurde’.

    Donc nous, occidentaux, avons raison sur tous les points, et nous sommes au plus grand bonheur de l’humanité présent pour apporter notre lumière au monde, via les bienfaits de la colonisation, la guerre contre l’axe du mal qui libère les opprimés et leur offre sur un plateau la démocratie, le bonheur et le coca cola, ect, ect..

    Allez, c’est pas tous les jours que ça m’arrive, mais pour une fois, je vais te remercier. Parce que oui, après tout ce temps que j’ai passé à honnir tes articles, j’ai enfin compris la vrai raison : c’est a cause du positivisme cher à Mauras qui hante tes articles.

  • Atlantis
    Atlantis répond à gouz
    Etudiant apolitique
    • Posté à 01h19 le 23/06/2010
    • Internaute 39710
      Etudiant apolitique

    On peut penser au moins qu’on a raison sur le sujet de ne pas battre sa femme.

  • Docteur Panel
    Docteur Panel
    Sondologue
    • Posté à 11h12 le 23/06/2010
    • Internaute 43290
      Sondologue

    Il est grand temps de relire l’Affaire du Voile de Pétillon, pour apprendre à parler de ces choses-là avec perspicacité et bienveillance...
    Pas facile, ce sujet, vous êtes courageux de vous y coller, Hugues !