12/02/2010 à 12h27

Comment j'ai perdu ma boucle d'oreille (et suis rentré dans le rang)


J'avais 25 ans et je venais tout juste de rejoindre la rédaction d'un hebdomadaire absurdement spécialisé. Il faut dire que j'avais mis toutes les chances de mon côté pour décrocher ce poste, préparant mes entretiens de recrutement avec autant de sérieux qu'un aspirant énarque s'entraîne à réussir son grand oral.

Tout, je savais tout des passionnantes questions de transport et de logistique sur lesquelles je serais amené à écrire : plateformes multimodales, libéralisation du cabotage terrestre en Europe, suppression de la tarification routière obligatoire, évolution des trafics conteneurisés dans les ports asiatiques… C'est bien simple, j'étais incollable.

Mais les entretiens d'embauche se concentrent rarement sur les seules compétences d'un candidat. Les compétences, en fait, il y a des CV pour ça.

Ainsi, non content d'avoir enfilé un pantalon propre et une chemise repassée, j'avais prudemment retiré l'anneau accroché au lobe de mon oreille droite depuis le collège, histoire de ne pas heurter l'éventuel conformisme vestimentaire de mon futur rédacteur en chef.

« Et ta mère ? Elle est d'accord ? Moi, c'est sûr, elle me tue »

Incidemment, je me souviens encore très bien du jour où je m'étais fait percer l'oreille, chez le bijoutier de la galerie marchande du Mammouth. Avec mon copain Christophe, nous avions gonflé la vendeuse un après-midi entier, incapables de sauter le pas. « Et ta mère ? Elle est d'accord ? Moi, c'est sûr, elle me tue dès que je passe la porte si je le fais ! », pleurnichait ce poltron en froissant et défroissant nerveusement son billet de dix francs.

« Moi, ma mère, ça va. C'est mon père qui va faire la gueule mais c'est pas ça qui va m'arrêter. C'est moi que ça regarde, merde ! Alors, on le fait ou pas ? », avais-je répliqué en authentique rebelle.

« Ben oui, vous le faites ou pas ? », avait justement ricané la vendeuse en écho, sans cesser de se limer les ongles. « Décidez-vous ou fichez le camp parce que je travaille, moi ! »

« A quelle oreille ça fait le moins mal ? » « La droite, c'est connu »

Bon, en réalité, elle n'avait pas l'air si occupée et je crois bien que étions les seuls clients potentiels de la boutique en cette moite journée de l'été marseillais, mais j'imagine qu'elle aurait préféré rigoler des vannes de Jean-Pierre Foucault et Léon sur RMC sans témoins. On la comprend.

- « Ok. Vous énervez pas madame. On y va, on y va…. A quelle oreille ça fait le moins mal ?
- A la droite, c'est bien connu : y a moins de nerfs…
- Va pour la droite, alors ! »

« Non ! Déconne pas ! A droite, c'est pour les pédés ! », s'était exclamé un Christophe non seulement trouillard mais également homophobe, en voyant la vendeuse appliquer son petit pistolet à ressort sur mon esgourde.

Las, un ploc d'air comprimé plus tard, mon lobe droit, celui des pédés, était transpercé par une « tige métallique hypoallergénique provisoire », qu'il me faudrait remplacer plus tard par une « boucle d'oreille permanente au design de mon choix ».

La boucle d'oreille de mon choix, celle que j'allais conserver jusqu'à mon intégration à la rédaction de ce magazine de transport, était une discrète petite « créole », l'un de ces anneaux dorés qu'affectionnent les vrais marins qui ont franchi les trois caps ou les faux matelots qui hantent les backrooms du Marais.

Je n'avais pas grand-chose à voir avec les uns ou les autres, mais j'en étais assez fier tout de même, de ma créole. Et je m'étais débrouillé pour ne jamais avoir à l'enlever jusqu'au jour de ce fameux entretien d'embauche.

« Moi, je m'en fiche. Mais Jean, il n'aime pas du tout »

Ma période d'essai achevée, néanmoins, je décidais de la ressortir de son tiroir et de la réassocier à mon oreille. « Mais dis-moi », devait me demander Jean-Pierre, mon rédacteur en chef, quelques semaines plus tard, « ça fait longtemps que tu la portes, cette boucle d'oreille ? Je ne l'avais jamais remarquée… »

- « Longtemps ? On peut le dire ! Depuis la quatrième et je ne l'ai jamais enlevée depuis !
- Je vois, d'accord... Mais tu sais, moi, je m'en fiche complètement... Tu penses bien ! Mais Jean, lui, il n'aime pas du tout…
- Ah bon. Et pourquoi ça ?
- Bof, tu sais, les vieux…
- Oui, je sais. Mais il faudra bien qu'il s'y fasse, non ?
- … »

Jean était le directeur de la rédaction, le boss de Jean-Pierre, mais également celui des rédacteurs en chef de tous les autres magazines de notre département.

Je subodorais qu'il avait bien quelques préoccupations plus stratégiques que mes histoires de lobes d'oreilles et que, s'il s'en était momentanément ému, ce serait sans conséquence. Peu de temps après, j'étais pourtant convoqué dans son grand bureau :

- « Alors Hugues, ça se passe bien à la rédac ? Avec Jean-Pierre, tout ça ?
- Absolument. Enfin, pour moi en tout cas tout va bien… Il y a un problème ?
- Oh non ! Tout va très bien et tout le monde est très satisfait de ton boulot…
- Ah…
- Il y a juste un petit truc…
- Oui ?
- C'est ta boucle d'oreille... Tu sais, moi, personnellement, je m'en contrefiche. Mais c'est Jean-Pierre, tu comprends. Il est un peu coincé comme type… »

J'avais compris. Je suis ressorti du bureau, j'ai enlevé ma boucle d'oreille, je l'ai mise dans ma poche et je suis retourné m'asseoir derrière ma machine à écrire.

Je venais officiellement de rentrer dans le rang. Je ne savais pas encore qu'un jour j'apprécierais Manuel Valls et que je me féliciterais de la manière dont Nicolas Sarkozy aborde la question des retraites mais, clairement, le ver était dans le fruit...

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  • webastien
    webastien
    Développeur
    • Posté à 13h29 le 12/02/2010
    • Internaute
      Développeur

    Je peux comprendre pour un poste en relation client (commercial par exemple), mais dans les autres cas...

    Perso, j'ai toujours pris un malin plaisir à faire pire quand on me faisait des remarques de ce type : Pas de boucles d'oreille pour moi, mais je laisse très souvent mes cheveux « vivre leur vie »...

    A ce sujet, lors de mon premier job en web agency, la directrice adjointe m'avait dit « pas très sérieux les cheveux ! » (période de rush, pas eu le temps de les couper) ... et toc je les ai laissé volontairement pousser pendant 6 mois et j'allais à des réunions ambiance costard-cravate en baggy-basquette.

    C'est mon savoir faire qui est rémunéré et heureusement, parce que pour faire de moi un top model, mes employeurs auraient fait faillite : -)

    Oui, Lien : -)

  • tOrDrE L¤RdRe
    • Posté à 13h40 le 12/02/2010
    • Internaute
      V2M

    Vous pouvez vous lever nous reprendrons la séance la semaine prochaine et nous parlerons un peu plus du rôle de votre mère dans cette histoire...laisser votre argent sur le bureau et à la semaine prochaine.

  • natoussia
    natoussia
    Intello à lunettes
    • Posté à 14h00 le 12/02/2010
    • Internaute
      Intello à lunettes

    Amusons-nous à répertorier les différents types d'excuses à sortir pour ne pas enlever sa boucle d'oreille lorsqu'on est un monsieur et qu'on travaille dans un bureau :

    Absurde : « c'est une malformation, je suis né avec »
    Parano : « je ne peux pas l'enlever, sinon ça s'infecte »,
    Pulp fiction style : « j'y tiens énormément, elle me vient de mon grand-père, oui oui, mort pendant la guerre, qui l'avait gardé dans un camp au vietnam pour pouvoir me la transmettre »,
    Spirituelle : « il me porte bonheur, j'ai échappé quatre fois à la mort depuis que je la porte »...
    Médical : « ya mon appareil auditif qui se cache à l'intérieur »
    Offensif : « aujourd'hui c'est la boucle d'oreille, demain ça sera quoi ? Mes boutons de manchette ? Vous voulez pas que j'enlève mon slip, non plus ? Et ma liberté individuelle, bordel ? »

    Comme dirait Clara Morgane, plus c'est gros, plus ça passe.

  • zazachavez
    • Posté à 14h05 le 12/02/2010

    Hugues, tu devrais la remettre cette boucle d'oreille ....
    je pense que ça t » irait bien une paire de créoles ...
    Mais fais gaffe, si tu suis mon conseil , tu ne peux plus te laisser pousser les cheveux ... (facile)

     ; -)

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 14h27 le 12/02/2010
    • Internaute
      Now future & karpe diem

    Il y a pire qu'un père qui voit rentrer son fils avec une boucle d'oreille : le fils qui rentre et voit son père qui s'est fait percer l'oreille à 45 balais...

    Moi j'ai toujours voulu en avoir une, j'ai jamais osé me faire percer l'oreille, et surtout je supporte pas les bijoux, déjà les fringues je trouve ça pénible à porter, mais vu le froid je risquerais de ne pas être à mon avantage à poil : D

    Ces histoires d'être habille bien comme il faut au bureau, ça m'a toujours fait rigoler. Plus d'une fois j'ai entendu certains de mes patrons critiquer ma tignasse, mais maintenant ils osent plus, ou s'en foutent. Il faut dire qu'il y a une différence entre des cheveux qui pousse depuis deux ans et donc ressemble à rien, et un catogan de dix ans d'age qui impose un peu plus le respect du à sa longévité : D

    Là où l'on me fait encore chier, c'est pour les fringues, je suis du genre à les porter jusqu'à la mort, même quand ils sont tout pourris et tout troués. Pas que j'ai pas les moyens d'en changer, juste pas envie et je suis très attaché à mes affaires.
    Mais j'ai trouvé une solution, j'ai acheté une femme. Le problème maintenant est de devoir porter des fringues que j'aurais jamais osé acheter...

    Et pour rigoler, je verrais bien le sieur Serraf avec une grosse boucle dans le pif : D

  • Firmin
    Firmin
    employé du mois
    • Posté à 15h31 le 12/02/2010
    • Internaute
      employé du mois

    Le diagnostic me paraît simple : ayant perdu sa boucle à l'oreille droite, Hugues à ressenti le besoin de compenser par ses idées politiques, et a opéré un glissement inexorable vers la droite qui ne s'assume pas, jusqu'au moment critique où il a pris Manuel Valls comme modèle.
    S'il l'avait portée à l'oreille gauche, il serait aujourd'hui encarté Lutte Ouvrière.

    Si seulement il avait écouté Christophe...

    (ça fera 200€, au fait)

  • thierry reboud
    • Posté à 19h00 le 12/02/2010
    • Internaute

    Y a pas de raison, hein : moi aussi, j'ai des souvenirs.

    Je me rappelle quand mon père m'a dit (avec un air de père, vous voyez le genre) que, le jour où je bosserais, il faudrait bien que je m'habille dans la ligne (vestimentaire, la ligne, pas celle du parti). Et je lui ai répondu que si je faisais correctement mon boulot, il n'y aurait pas de raison qu'on vienne me chier dans les bottes de mon choix.

    Je suis VRP. Mes clients n'ont aucun problème avec mes tenues pourtant pas très canoniques, ou s'ils en ont, ils les gardent pour eux. Mon patron tique un peu, mais il finira bien par s'y faire (ou pas, mais je m'en tape). Il fallait s'entêter un peu, m'sieur Serraf, ça vous aurait peut-être sauvé : qui sait si avec une boucle d'oreille vous n'auriez pas eu un poil plus de discernement sur les mérites de Valls. Blair hier, Valls aujourd'hui : si c'est pour battre votre coulpe (dans ce genre-là : Lien) dans quelque temps...

  • Pseudo
    Pseudo répond à Ben85
    • Posté à 19h40 le 12/02/2010

    Moi j'en ai perdu plus d'une des boucles d'oreilles et je ne fais pas autant d'histoires.

  • manasté
    • Posté à 10h44 le 14/02/2010

    Ha ! ha ! ha ! Les souvenirs.
    1970 le trou à l'oreille gauche, par un pote, à la barbare.
    Pas d'infection. Coup de bol.
    Je l'ai jamais quittée, sauf pour mon service, entre les perm'.
    Elle m'a valu des quolibets et des avanies. J'ai distribué mes premiers bourre-pifs.
    Et pis j'ai grandi....et grossi.
    J'ai du bleu qui est apparu sur la peau. Jamais caché pour ce qui est montrable.
    J'ai choisi de bosser indépendant.
    5 ans de salariat en 35 ans de boulot.
    Il n'est pas venu à mon patron l'idée de me faire l'ombre d'une remarque sur mes « signes ostentatoires ». Si ça avait été le cas, ça aurait tourné au vinaigre et j'aurai pris la porte.
    J'ai jamais voté à droite ( ha ! si ! pour Mittérand en 81)
    Je suis pas chef de choucroute.

    Anneau, tattoo, cheveux,baskets, portés par autrui n » ont plus jamais eu pour moi le moindre sens depuis qu'à dix huit ans j'ai vu un flic toper un mec dans le métro. Le mec avait une gueule de tous les jours et le keuf avait à peine l'air plus vieux que moi et beaucoup plus rebelle.

    Et ca me réjouis de voir que Coupat est un jeune homme propre sur lui maintenant que la rébellion court à la clandestinité.

    Je suis un souvenir désuet.

    ô tempora, ô mores !