03/02/2010 à 15h20

De Georges Frêche, de l'URSS et des morceaux de bifteck


Nous sommes à Moscou, dans les années 70, et les pénuries en tout genre sont le lot des Soviétiques. Mais voici qu'un important arrivage de viande est annoncé dans une grande boucherie de l'avenue Tverskaïa pour ce lundi matin et qu'une queue s'est formée, depuis la veille, devant l'établissement. C'est l'hiver, il fait froid, les gens grelottent depuis des heures leur cabas à la main en priant Lénine pour que la pêche soit bonne.

Mais voici que vers 9h, soit l'heure à laquelle la boucherie ouvre normalement ses portes, un commissaire du peuple débarque, grimpe sur une caisse en bois et dit :

« Camarades, je suis désolé mais l'arrivage de viande est finalement moins important que prévu. Nous ne pourrons pas servir tout le monde et c'est pourquoi je demande aux juifs parmi vous de rentrer chez eux. C'est regrettable mais c'est ainsi. Les passeports seront vérifiés. »

De la foule s'extirpent en grommelant quelques types en chapka. Ils réalisent qu'ils ont fait la queue pour rien depuis des heures, puisque leur passeport soviétique porte la mention « juif » à la ligne « nationalité ». Mais la boucherie n'ouvre toujours pas ses portes et le même cadre du parti réapparaît vers 11h, remonte sur sa caisse et déclare :

« Camarades, cet arrivage de viande est vraiment beaucoup moins important que nous le pensions et nous ne pourrons pas servir tout le monde. Je demande donc à tous les Soviétiques non-russes de quitter la queue : ils ne seront pas servis car les passeports seront vérifiés… »

Là encore, un petit groupe de personnes abandonne le combat en protestant discrètement, histoire de ne pas être trop remarquées non plus par les agents de la Guépéou sous l'œil desquels la scène se déroule. A 14h, la boucherie est toujours fermée et la foule s'impatiente de plus en plus. Mais voici que l'apparatchik est de retour :

« Camarades, la viande ne va plus tarder à arriver, mais en petite quantité. C'est pourquoi je me vois obligé de demander aux Russes non-moscovites de rentrer chez eux. Nous ne pourrons pas servir tout le monde et il faut bien arbitrer. Vérifiez bien que vos “ visas intérieurs ” sont en règle… »

Là, c'est en grand nombre que les gens doivent quitter la queue en protestant. Mais elle reste impressionnante et, lorsque le fonctionnaire communiste revient s'adresser à la foule, vers 18h, les manifestations de rage et de désespoir sont de moins en moins mesurées :

« Du calme, camarades ! Ce que nous prenions pour un arrivage important n'est finalement qu'une toute petite livraison, sans doute pour des questions de sabotage contre-révolutionnaire dont vous serez informés dès que possible. Nous allons donc limiter cette distribution aux seuls membres du Parti. Je suis aussi désolé que vous, mais c'est ainsi et les cartes d'adhésion seront contrôlées… »

L'immense file d'attente se disloque, mais dans un bon ordre relatif, les agents de la Guépéou se faisant soudain plus visibles et menaçants. Il ne reste plus devant le commissaire du peuple qu'une petite cinquantaine de communistes sinon fervents, au moins à jour de leurs cotisations. Il reprend :

« Camarades, à vous, je peux bien le dire : de la viande, il n'y en a pas. Il n'y en a même jamais eu. Mais il faut bien que nous entretenions le moral du peuple avec ces opérations d'agitprop. Je vous demande donc de vous disperser sans faire d'histoires et même de dire à vos voisins, amis et collègues de travail que vous avez été très bien servis ! C'est votre devoir à l'égard de la révolution et le camarade secrétaire-général Brejnev vous en sera reconnaissant ! »

Du petit groupe de militants déconfits, une voix s'élève alors pour répliquer :

« Boljemoï  ! C'est toujours les juifs qui sont favorisés… »

Parallèle contemporain

Je ne l'avais plus racontée depuis des années, mais c'est à cette vieille blague soviétique que me fait penser la dernière affaire Frêche en date, ou plutôt certaines des réactions qu'elle est en train de susciter. Un despote régional passe son temps à émettre des réflexions racistes, traite les harkis de sous-hommes, compte le nombre de joueurs noirs dans l'équipe de France, refuse de voter pour un type au faciès « pas très catholique » mais c'est à la dernière goutte qui fait déborder le vase qu'il faudrait en réalité s'en prendre…

Oui, Frêche aurait dû être fichu 100 fois à la porte du PS, son « humanisme » n'épatant plus que Peillon et Depardieu. Oui, l'expression « pas très catholique » est banale et anodine dans ma bouche ou dans la vôtre, mais l'est beaucoup moins dans celle d'un stratège populiste en conflit avec la maison-mère en pleine campagne électorale (après tout, le mot « détail » est aussi un mot banal : je m'en sers tous les jours). Et, non, les juifs ne sont pas des privilégiés parce que le PS décide enfin de montrer la porte à Frêche après qu'il les ait insultés…

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  • alfred le distrait
    • Posté à 00h47 le 04/02/2010
    • Internaute

    Une histoire comme on les aime : après la victoire de Martine Aubry en 2012 aux présidentielles, dans une prison de haute sécurité à Montpellier...3 détenus dans une petite cellule.. le premier demande à un autre « pourquoi t'es là ? », « j'étais pour Georges Frêche » il lui demande , « et toi ? » « j'étais contre Georges Frêche » répond-t-il ...les deux se tournent vers le troisième qui accablé leur dit d'une voix cassée « je suis Georges Frêche »....

  • Ishtar
    Ishtar répond à le soudanais
     ? ?
    • Posté à 00h57 le 04/02/2010
    • Internaute
       ? ?

    « et cette petite phrase esy-elle comme vous l'entendez une insulte faite aux juifs ou..... »

    D'ailleurs,je trouve l'explication de Freche à Fabius particulièrement apte à entretenir l'amalgame entre antisémitisme et critique vis à vis d'Israel.Il a fait dire à Fabius : « je ne suis pas antisémite,tu sais mon soutien à Israel ».
    Comme si les blagues douteuses sur les juifs(celle du « pas très catholique étant parmi les moins hard) pouvaient être pardonnées avec un soutien local à une entreprise israelienne ou encore oubliées par des déclarations enflammées sur le bien fondé de la politique israelienne.
    Ce qui lui a valu l'ire socialiste est insignifiant à côté de ses précédentes déclarations.Cela en dit long sur ce qu'encaisse sans problème le PS et ce qui le fait sortir vraiment de ses gonds.

  • Hugues Serraf
    Hugues Serraf répond à rumpus
    Auteur(e) de l'article
    • Posté à 10h42 le 04/02/2010

    D'accord, je vais être plus direct, puisque je n'ai pas le talent d'un autre grand « pas catholique » pour l'usage de la parabole. Il ne s'agit donc pas ici de réagir à une nouvelle réflexion raciste ou antisémite de Frêche (d'autres l'ont déjà fait et je n'ai pas besoin d'en rajouter), mais plutôt de réagir à la manière dont l'intervention du PS est perçue par une partie de l'opinion.

    Je ne sais pas si Georges Frêche est effectivement et intimement raciste ou antisémite, mais je sais qu'il est un populiste capable de surfer sur n'importe quelle vague au moment opportun. Il est de l'espèce des Siné ou des Hortefeux – même si Siné est sans doute plus sincère et sanguin dans l'expression de ses sentiments et Hortefeux plus calculateur.

    Donc, ce que je voulais dire en me servant de cette vieille histoire, c'est que les juifs ne sont pas favorisés lorsqu'ils sont éliminés de la queue en premier : ils sont bel et bien éliminés de la queue. Pas plus qu'ils ne sont privilégiés parce que le PS se confronte enfin à Frêche après qu'il ait lâché son truc sur Fabius : peut-être une autre goutte aurait-elle fait déborder un vase déjà bien rempli.

    Je me suis donc agacé d'entendre dire qu'Aubry ne réagissait que parce qu'il s'en était pris aux juifs, un peu comme si ces derniers jouissaient d'un statut spécifique dans la litanie des victimes (je dis « victime » mais je suis bien conscient que sur le coup, il n'y a pas mort d'homme, juste l'expression de la bêtise dont Frêche aime se parer).

    Je suis de toute manière toujours très attentif à ces affaires, parce qu'elles sont l'indice de la diffusion du poison dieudonnesque de la notion d'une « concurrence » entre groupes de victimes du racisme ou de discrimination : je suis d'une génération politique où la lutte contre le racisme était une lutte universelle et je n'en apprécie pas beaucoup la version moderne et communautarisée.

    L'histoire soviétique est donc juste un support exprimant l'absurdité de la perception d'une victime comme ultimement privilégiée.