24/06/2009 à 16h12

Impossible d'uriner au ciné UGC : la révolte des pisseurs en colère

Hugues Serraf | Chroniqueur


Je l’avoue, je ne déteste pas les méga-complexes dont UGC s’est fait une spécialité. Les fauteuils y sont confortables, les écrans taille XXL et la programmation fait voisiner un film d’auteur azerbaïdjanais avec un blockbuster hollywoodien.

Question atmosphère, on est bien loin du petit cinoche d’art et d’essai du Quartier latin mais, après tout, rien ne vous empêche de gratter quelques accords avec « Johnny Guitar » au Champo un soir et d’aller espionner « OSS 117 » aux Halles le lendemain.

Le Cinécité du Forum des halles, c’est un peu le navire amiral du réseau UGC. Dix-neuf écrans (sans compter les sept salles de l’annexe Orient-Express), des bornes d’achat automatiques, des comptoirs à bonbecs un peu partout...

Et quiconque s’est un jour laissé tenter par le gobelet géant de Coca Zéro (sur lequel l’établissement marge infiniment plus que sur la billetterie) s’en sera rendu compte : à une ou deux exceptions près, il n’y pas de toilettes dans les salles…

On pourra me reprocher en commentaire d’aborder un sujet aussi trivial quand la planète est à feu et à sang (après m’avoir accusé d’apprécier les multiplexes capitalistes, de consommer du Coca impérialiste et d’utiliser une caisse automatique génératrice de chômage), mais j’assume.

Rejoindre les toilettes après la séance, c’est miction impossible

Donc, au Cinécité des Halles, il vaut mieux, comme pour un voyage scolaire en autocar, avoir pris ses précautions avant le début du film. Car à l’heure du générique de fin, c’est un trio de cerbères en uniforme qui viendra vous empêcher de refluer vers les pipi-rooms planquées derrière les comptoirs à M&Ms.

« Non monsieur, pas par ici ! La sortie, c’est de l’autre côté », assène fermement l’ouvreur déguisé en steward Air France au spectateur que les clowneries de Jean Dujardin ont peut-être fait pisser de rire, mais qui n’en a pas moins besoin de se soulager avant de remonter sur son Vélib’.

« Hum, très bien… Mais moi, j’aimerais bien aller aux toilettes quand même, si ça ne vous ennuie pas… » Tu parles ! Autant pisser dans un violon : « Désolé. Vous pouvez retourner dans le hall après la sortie mais, ici, on ne passe pas… »

La première fois qu’un truc pareil vous arrive, citoyen modèle que vous êtes, vous obtempérez en grommelant avant d’attaquer les trois kilomètres de couloirs souterrains mal éclairés qui mènent à la sortie.

Faire valoir ses droits imprescriptibles de propriétaire de vessie

Mais une fois dehors, c’est-à-dire à huit étages de distance du hall du cinoche, vous commencez à vous demander si on ne vous a pas pris pour un vulgaire visiteur de province. (Quoi ! Il fréquente les multiplexes, boit du Coca et méprise la province par-dessus le marché ! Mais il n’a vraiment aucune conscience...).

Qu’importe, vous décidez d’aller jusqu’au bout de cette histoire et de tenter le trek vers l’entrée du cinéma, histoire d’y faire valoir vos droits imprescriptibles de propriétaire de vessie. En vain : là encore, on ne passe pas.

« Non monsieur, je ne peux pas vous laisser entrer dans le cinéma sans ticket pour la prochaine séance », indique un clone de l’ouvreur qui vous avait déjà interdit de toilettes -à moins qu’il ne s’agisse du même type ayant cavalé comme un dératé jusqu’à l’entrée.

Vous insistez bien un peu, mais rien n’y fait. Il ne vous reste plus qu’à repartir la queue basse (ok, elle était facile celle-là), en pestant contre l’inhumanité de cette société ultranéolibérale.

« C’est quoi ce cinéma où l’on a pas le droit d’aller aux toilettes ? »

La fois suivante, pour autant, vous vous êtes préparé. Et vous avez décidé de passer outre les interdictions de l’ouvreur en chemise blanche et pantalon bleu :

- « Mais monsieur, vous n’avez pas le droit ! Faites le tour !
- C’est ça, vous m’avez déjà fait le coup. Et de toute manière, je n’ai pas envie de vous demander la permission d’aller aux toilettes…
- Mais monsieur, c’est le règlement !
- Le règlement, c’est de mettre des toilettes à la disposition des clients…
- Ah monsieur, c’est comme ça ! Et si vous ne respectez pas les règlements, il ne faut pas aller au cinéma ! Qu’est-ce qui se passerait si tout le monde faisait comme vous ? »

Si tout le monde faisait comme moi ? Eh bien il deviendrait possible d’aller pisser quand on veut, ce qui me paraîtrait plutôt positif, comme on dit chez les fabricants de pellicules 35 mm.

Et d’ailleurs, « tout le monde » semble justement avoir envie de faire comme moi, ma rébellion n’étant pas passée inaperçue et provoquant même celle de toute une troupe d’objecteurs de conscience urinaire :

- « C’est vrai, ça, qu’est ce que c’est ce cinéma où l’on n’a pas le droit d’aller aux toilettes !
- Ouais, c’est dingue : il faut supplier et on vous envoie balader ! »

Un petit pas vers le toilettes, un bond en avant pour l’humanité

Un vieux monsieur très remonté brandit même sa canne en direction de l’ouvreur : « Mais vous croyez que je peux me retenir, à mon âge ! » Nous sommes maintenant à la limite de l’émeute et les trois serre-files, débordés, sont bien forcés de s’écarter pour laisser passer la horde de pisseurs en colère.

Clairement, quelque chose de plus grand, de plus fort qu’une simple réaction de clients mécontents vient de se produire. Plus jamais, nous ne nous laisserons interdire de faire pipi par un management inique et inaccessible aux impératifs de la physiologie humaine !

Plus jamais nous n’accepterons de nous soumettre aux diktats d’un architecte travaillant à l’économie pour l’implantation de ses tinettes, comme à ceux du manager chargé d’optimiser les flux de cochons de payants pour réduire l’intervalle entre deux séances !

Un petit pas vers les toilettes pour les cinéphiles, un grand bond en avant pour l’espèce humaine...

Mais bon, je vous laisse, j’ai un truc urgent à faire. Comment ça, il faut que je fasse le tour ?

  • 51218 visites
  • 136 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • debruxelles
    debruxelles
    De Bruxelles
    • Posté à 16h30 le 24/06/2009
    • Internaute 73286
      De Bruxelles

    et si je vous dis qu’à Bruxelles il faut payer 0,30€ pour aller aux toilettes des UGCs, vous venez faire la révolution ici ?
    Juste pour info, si vous avez un pass Illimité il est valable aussi en Belgique ! ;)

  • A déménagé le 9-8
    • Posté à 16h38 le 24/06/2009
    • Internaute 5710

    C’est votre première analyse politique de fond avec laquelle je suis entièrement d’accord...

    Comme quoi.

  • feusti
    • Posté à 17h33 le 24/06/2009
    • Internaute 28133

    un si long article pour si peu...
    la prochaine fois fais comme moi, un cerbere (ce doit etre le clone de celui qui te barrait le passage) m’a fait le meme coup. apres lui avoir demande 3 fois (tres poliment et tres calmement) la permission d’aller pisser (oupsss) je me suis heurte au meme refus. la solution a mon envie s’est vite resolue, apres avoir descendu ma braguette et sorti... la « bete » (toute modestie mise a part) le molosse croyant que je n’oserais pas a vite change d’avis puisqu’il m’a tres gentiement accompagne aux toilettes lorsque les premieres gouttes d’urine sont tombees sur la moquette imaculee.
    ce n’etais pas a l’UGC mais dans un cine de province dans le departement de l’oise (petite dedicace au molosse qui se reconnaitra peutetre)
    mon seul regret ? ? ? avoir mal vise et rate ses pompes.

    petite precision, de par ma taille et mon poids, le vigile a (je le suppose) prefere la negociation, je le depassais d’une tete et a vue de nez je devais peser a peu pres 25kilos de plus que lui...

  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 19h30 le 24/06/2009
    • Internaute 29846
      menuisier

    Soutenons Hugues Serraf dans a dure lutte urinaire ! !

    Tous ensemble, tous ensemble, psssss ! pssss !

    Ceci étant, j’ai personellement résolu le problème en n’allant plus en salle de cinéma.

    Non pas pour cause d’insatisfaction véssière (ajectif venant de « vessie »), mais pour incapacité à supporter mes contemporains spectateurs ET bouffeurs de saloperies sucrées (ça je m’en fous, ce ne sont pas mes artères qui sont en jeux) mais également bruyantes à mastiquer (et là je m’énerve).

    Ajoutez à cela les commentaires et j’ai l’impression de regarder la télé en famille, ce qui est humainement pas possible.

    Donc vidéoprojecteur, et lorsque d’aventure un copain fait du bruit ou m’emmerde je peux toujours lui intimer l’injonction de dégager de chez moi.
    Ce qui est compliqué dans une salle de cinéma.

    J’oubliais, la VF quasie obligatoire (en province) est également un argument définitif.

  • Caillera
    Caillera
    Gibier de gibet
    • Posté à 10h31 le 25/06/2009
    • Internaute 83736
      Gibier de gibet

    Chez UGC, ils prennent des vessies pour des citernes !
    (Désolé, je viens de me réveiller)

  • Brédala
    Brédala
    passons...
    • Posté à 11h08 le 25/06/2009
    • Internaute 63792
      passons...

    « Faire valoir ses droits imprescriptibles de propriétaire de vessie »

    Vous vouliez peut-être dire :
    Faire valoir ses droits incompressibles de propriétaire de vessie.

  • Artemisia.G
    Artemisia.G
    Lulucarabine
    • Posté à 12h19 le 25/06/2009
    • Internaute 39119
      Lulucarabine

    Je pense que ce sujet est important parce qu’il révèle le mépris profond de ces méga-hyper-super UGC pour leurs clients qui ne sont bons qu’à payer un prix absolument indécent pour une place de cinoche (si ce n’est pas une provocation au téléchargement illégal et au piratage, ça !).

    Cela me rappelle cette excellente comédie musicale américaine de Hollman et Kotis ( « Urinetown ») qui tacle le capitalisme et sa bureaucratie inhumaine à travers le sujet brûlant de la marchandisation de nos besoins naturels. Dans cette ville cauchemardesque dominée par une multinationale qui a fait son beurre grâce à des toilettes privés payants, il faut payer pour uriner, que l’on soit riche ou pauvre, et si on a le malheur de ne plus avoir un sou en poche et d’uriner sur le trottoir, on finit au cachot. Cette satire me paraît malheureusement de plus en plus juste... Luttons pour la liberté de pisser !

Verbes thématiques