Ententes cordiales et renvois d'ascenseurs

Si l'ascenseur social est en panne, les fabricants de monte-charge ne connaissent pas la crise.

Sur un chantier à Singapour, en mai 2006 (Reuters)

Croyez-le ou non, il n'existe dans le monde que quatre sociétés capables de renouveler le parc d'ascenseurs de mon immeuble : l'Américain Otis, l'Allemand Thyssen, le Suisse Schindler et le Finlandais Koné. Quatre, ce n'est pas beaucoup, surtout pour un immeuble qui n'est pas exactement un méga-complexe à la Parly 2, tout juste une « résidence » moyenne de 250 appartements.

Et alors que le marché de l'ascenseur est en pleine effervescence, compte tenu de l'introduction de nouvelles normes impliquant, avant 2018, le remplacement ou la rénovation majeure de la presque totalité des cabines de France, on imagine que la concurrence est rude entre ces quatre-là…

On l'imagine, mais on se trompe. La concurrence, ce concept au nom duquel des entreprises s'affrontent pour obtenir un marché, ne fait pas partie du lexique des fabricants de monte-charge à l'heure du boom -surtout à l'heure du boom.

Les représentants des copropriétaires, associés au syndic, c'est-à-dire la boîte à laquelle nous rétrocédons un pourcentage de toutes les dépenses qu'elle nous convainc de faire, ont pourtant rédigé un appel d'offre impeccable, propre à faire rougir n'importe quel Gérard Dallongeville.

Mais ça n'a pas ému Koné, le Finlandais, qui n'a même pas daigné répondre à toute une série de sollicitations. Une opération d'un peu plus d'un million d'euros ne fait manifestement pas vibrer ses forces commerciales, qui ont d'autres chats à fouetter à coups de câbles d'ascenseurs.

Chez l'Helvète Schindler, on répond. Mais avec une proposition totalement hors-sujet, apparemment susceptible de convenir à des immeubles de grande hauteur et sur la base d'une technologie ultra-avancée dont la Nasa raffole… Avec nos 10 étages par bloc, inutile de dire que cette offre est difficile à retenir. Un peu comme si le gestionnaire du parc de vélos de La Poste se voyait proposer des Ferrari au moment de renouveler les bécanes de ses facteurs.

D'autant plus que tout ça nous amène à une facture de 50% plus élevée que celles des deux derniers candidats de cette StarAc du septième ciel ! Toutes les tentatives de conduire Schindler à proposer quelque chose de plus en phase avec le cahier des charges seront d'ailleurs vaines : ce sera les ascenseurs de la tour de Burj Dubai ou rien.

On l'a compris, le Suisse, comme le Finlandais, de nos cages d'ascenseur, il ne veut pas entendre parler ; il nous le fait simplement savoir de manière un poil plus polie que son homologue nordique.

Reste les deux larrons dont on a déjà suggéré qu'ils étaient plus raisonnables : Otis le Yankee et Thyssen le Teuton. Leurs offres à eux sont, à un pouillème près, rigoureusement identiques et il ne nous reste plus qu'à arbitrer entre leurs factures clonées.

« Mais ça a tout d'un marché bidon, s'exclame un copropriétaire qui sort manifestement d'un déjeuner avec Adam Smith. Quatre acteurs seulement, un marché forcé par la mise en place de normes obligatoires, une entreprise qui ne soumissionne même pas, une autre qui propose une solution délibérément décalée et deux finalistes dont les prix sont identiques… C'est dingue ! »

« Oui, renchérit un autre de mes voisins, c'est complètement scandaleux ! Refusons de nous laisser avoir et repoussons ces travaux qui, de toute façon, ne sont pas obligatoires avant 2018 ! »

« Impossible, rétorque le directeur du cabinet-conseil que le syndic a mandaté pour nous aider à choisir entre ces deux offres à raison d'une commission supplémentaire : si vous attendez, vous paierez encore plus cher car les prix augmentent de 15 à 20% par an dans ce secteur et on peut même prévoir que vous n'aurez plus qu'une seule offre la fois suivante… »

Ah, dans ce cas… Une pièce d'un euro, admirablement dotée de deux faces, permet alors de finaliser ce choix cornélien : pile c'est machin, face c'est truc.

« De toute manière et avec l'un ou l'autre, prévient le spécialiste en se marrant presque, les délais de construction du devis seront dépassés, il faudra attendre que des pièces introuvables soient usinées et vous resterez sans ascenseur pendant deux mois minimum… »

Bon, c'est face alors. Point suivant à l'ordre du jour ?

Photo : sur un chantier à Singapour, en mai 2006 (Reuters)

2 commentaires sélectionnés

Portrait de Waldeck

De Waldeck

Naufragé en Sarkoland | 10H20 | 13/04/2009 | Permalien

Bravo Hugues !

Vous découvrez ( enfin ) le vrai visage du libéralisme, où la concurrence est bidon, les marchés sont biaisés, et nous…baisés…

Tout cela, nous les anti-libéraux, cripto-gauchistes, nous le savions depuis longtemps, vous, vous ne le découvrez qu'en lisant votre C.R. d » A.G. de copropriété.

Vous avez mis le doigt sur le fond du problème (hormis celui de la vétusté réelle des ascenseurs et du risque réel d'accident sur le quel surfent nos « entrepreneurs » ).

Mais c'est valable partout : exemple, sur les autoroutes où Leclers et Carrefour devaient faire baisser le prix des carburants par leur seule présence !

Et pendant ce temps là, on nous explique que l'inflation diminue et qu'il est extrême urgent de baisser le taux des livrets « A », responsables majeurs de la crise actuelle !

Serraf, docteur ?

Portrait de Hugues Serraf

De Hugues Serraf (auteur)

Chroniqueur | 10H41 | 13/04/2009 | Permalien

Je n'ai rien découvert du tout avec cette histoire. Et je ne savais pas que la constitution d'un oligopole visant à mettre un marché en coupe réglée était la preuve que le libéralisme ne fonctionne pas.

Dans mon esprit de libéral de gauche, il appartient justement à un État régulateur d'empêcher la mise en place d'oligopoles et de rebattre constamment les cartes pour leur rendre la vie impossible.

En tout état de cause, je me console en imaginant que, dans un modèle marxiste, j'aurais droit à un ascensoriste unique qui serait de toute manière incapable de répondre à la demande et dont les cabines seraient constamment en panne parce que les quotas de production de câbles (fabriqués dans l'usine A) seraient déconnectés des quotas de production de portes (fabriquées dans l'usine B). Sans préjudice d'une production régulièrement interrompue par l'effort du complexe militaro-industriel dans le cadre de la lutte contre l'impérialisme capitaliste…

A moins, évidemment, qu'il n'y ait pas d'ascenseurs du tout parce qu'il s'agit d'un élément de confort bourgeois dont il faut apprendre à se passer.

Mais, puisque vous proclamez à nouveau la faillite du libéralisme, que proposez vous concrètement en lieu et place de la concurrence à la suite d'une histoire démontrant que c'est, précisément, l'absence de concurrence qui pose problème ?

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