26/03/2009 à 17h45

Continental à Clairoix : une usine pour l'éternité ?


Qu'un ouvrier se fiche comme de sa première salopette des raisons qui amènent son entreprise à fermer le site qui l'emploie, on le comprend aisément.

Lorsque vous avez des traites à payer, des gosses à nourrir et très peu de chances de retrouver du boulot dans un délai raisonnable, la perspective d'une inscription à Pôle Emploi a tendance à vous rendre assez peu indulgent à l'égard de votre futur ex-patron…

A Clairoix, près de Compiègne, les « Contis » sont en colère. Leur usine fermera ses portes dans deux ans et le sentiment qui domine, au-delà de l'inquiétude, est celui d'avoir été trahi par une direction cynique au moment de l'abandon des 35 heures il y a deux ans.

Mais y a-t-il vraiment eu trahison ? Et la décision de fermer une usine est-elle forcément inacceptable quel que soit le contexte dans lequel elle est prise ?

Continental, comme la quasi-totalité des entreprises de l'univers automobile depuis quelques mois, est en difficulté. C'est logique : lorsque l'on vend moins de voitures, on vend moins de pneus.

Et la firme de Hanovre, qui avait déjà pas mal de problèmes de compétitivité avant que le ciel des subprimes ne nous tombe sur la tête, a vu son activité se réduire encore plus rapidement que celles des petits copains en caoutchouc vulcanisé.

Des marges frôlant les 8% pour un chiffre d'affaires de 24 milliards d'euros

L'an dernier, ses ventes en « première monte », c'est-à-dire les ventes aux constructeurs qui équipent directement leurs autos avant de les expédier chez un concessionnaire, ont baissé de 10%. Sur le marché de la rechange, elles ont reculé de 8% et 2009 s'annonce d'ores et déjà comme une année noire.

Bon, jusqu'ici, pas de quoi faire pleurer dans les chaumières du compiégnois : un groupe international solide, dont les marges frôlent encore les 8% pour un chiffre d'affaires supérieur à 24 milliards d'euros, est parfaitement capable de traverser une crise en serrant les dents.

Des voitures, on en fabrique encore et il faudra bien que les automobilistes désargentés qui n'ont plus les moyens d'acheter une voiture neuve changent les gommes usées jusqu'à la corde de leurs vieilles guimbardes.

D'autant plus que les pneus ne représentent plus qu'un gros quart de son chiffre d'affaires depuis qu'il s'est diversifié dans la conception et la fabrication d'équipements électroniques pour le compte des grands constructeurs…

La direction n'a pas d'autres choix que celui de baisser la production

Sauf que, à y regarder de plus près, Continental n'est pas un groupe si solide. Il vient même de faire l'objet d'une OPA hostile de la part d'une entreprise deux fois plus petite que lui, laquelle est à la limite de la cessation de paiement et tente actuellement d'obtenir l'appui du gouvernement allemand pour le renouvellement de ses crédits bancaires.

Et ce n'est pas tout : non seulement les capacités de production de la division « rubber » (« caoutchouc ») de Continental sont supérieures à la demande et son actionnaire de référence à deux doigts de le revendre par appartements pour se refaire mais, en plus, toutes ses usines de pneus pour voitures sauf une sont implantées dans des zones à faible croissance et à coûts élevés, quand la concurrence s'organise de plus en plus rapidement dans les pays émergents, notamment en Chine.

Forcée de réfléchir au coup d'après, la direction a-t-elle d'autres choix que celui de ramener la production à un niveau plus raisonnable et, pour y parvenir, de fermer ceux de ses sites dont les coûts de revient sont les plus élevés pour se concentrer sur les plus compétitifs ?

Cette logique-là, exposée sans fard, est naturellement inacceptable lorsque l'on s'intéresse aux hommes plutôt qu'aux comptes d'exploitation, bilans et autres parts de marchés. Continental ne pourrait-il pas, simplement, répartir ses volumes sur l'ensemble de ses usines pour donner du travail à tous ?

Au pays des 35 heures comme remède au chômage, ça tombe sous le sens. Et ne peut-il pas se résoudre à perdre de l'argent sur un site dont les coûts sont plus élevés que les standards du marché, puisqu'il en gagne par ailleurs ? La péréquation, ce n'est pas fait pour les chiens…

En revenant aux 40 heures, le management n'aurait pas pu promettre autant

Le hic, c'est qu'une entreprise qui se comporterait de cette manière finirait fatalement par être larguée par ses concurrentes. Quant aux profits qu'elle génère encore, et qui lui sont renvoyés à la figure par Christine Lagarde « herself », ils fondraient aussi rapidement que les pneus que brûlent les salariés de Clairoix sur leurs piquets de grève.

Ah, évidemment, il y aurait bien un moyen de délivrer Continental de ces contraintes absurdes, comme la nationalisation des grands pneumaticiens mondiaux et leur transformation en un immense Kombinat produisant des pneus à des quantités planifiées pour des constructeurs également réunis en un consortium public aux quotas déterminés par un comité de hauts-fonctionnaires.

Las, on a déjà essayé, ça ne marche pas non plus…

En demandant aux salariés de Clairoix, il y a deux ans, de revenir aux quarante heures pour accroître la compétitivité, le management ne prenait donc pas l'engagement de garder l'usine ouverte pour l'éternité.

On voit mal, d'ailleurs, comment il aurait pu faire une promesse pareille ; et encore moins comment les Contis auraient pu la prendre au sérieux. Il promettait en revanche d'investir dans de nouveaux équipements qui, associés à une hausse du nombre d'heures travaillées, permettrait peut-être de combler le différentiel de coût avec les autres sites.

Fin 2008, et en dépit de ces efforts, le différentiel restait pourtant supérieur de 12% à ceux de Sarreguemines -l'autre usine française du groupe.

Comment concilier une dimension libérale et une dimension sociale ?

Pour quiconque accepte, mais il ne s'agit manifestement pas d'un consensus universel, les principes d'une économie de marché laissant les entreprises libres de développer les activités correspondant à leur « objet social » (produire, vendre, etc.), la fermeture d'une usine est un événement concevable.

Tout comme son ouverture, d'ailleurs. Moi, j'accepte ça : c'est ma dimension libérale.

Mais pour quiconque refuse l'idée d'une société où les hommes ne seraient que les instruments de cet « objet social », une fermeture doit obligatoirement se passer dans les meilleures conditions sociales et financières, l'Etat garantissant qu'aucune des obligations légales et morales de l'entreprise ne sera ignorée (indemnités de départ, plans de formation et de reclassement, délais de cessation de l'activité...).

Un Etat dont le rôle est aussi de veiller à ce qu'un territoire ne soit pas dévasté par le départ d'un acteur économique trop dominant, de faciliter un retour rapide à l'emploi et, surtout, de fournir un vrai revenu de remplacement aussi longtemps que nécessaire aux salariés licenciés.

Ça c'est ma dimension de gauche. La même, d'ailleurs, que celle des syndicats de Clairoix qui, parce qu'ils ont depuis longtemps entériné la fermeture de l'usine, se battent aujourd'hui pour un « plan social quatre étoiles ».

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  • eXistenZ
    eXistenZ
    Arracheur de dents
    • Posté à 19h15 le 26/03/2009
    • Internaute
      Arracheur de dents

    Quand on prend la mesure de votre dimension « libérale » et de votre dimension « de gauche », il apparaît que vous êtes hémiplégique. Ca vous fera 50€ pour le diagnostic (honoraires libres, c'est ma dimension libérale).

  • Herrera
    Herrera
    Etudiant
    • Posté à 19h27 le 26/03/2009
    • Internaute
      Etudiant

    Résumons donc : premier point, il est possible de laisser migrer les gentils entrepreneurs mi-mi tout plein vers des cieux socialement moins taxés pour satisfaire la fibre libérale.

    Mais en même temps, deuxième point, parce qu'on a un coeur gros comme ça, on se dit qu'il faut graisser un peu pécuniairement les « salopettes » des p'tit gars de Continental. Il faut donc hausser un ch'tit peu les prélévements sociaux sur les mêmes entrepreneurs.

    Et puis, étant donné les conséquences de cet accès de socialisme, revenir au premier point libéral, et les laisser se tailler. Parce qu'on est libéral, et qu'on ne soupçonne même pas qu'il puisse y avoir d'autres solutions. Car : le protectionnisme, c'est la guerre.

    Chaque jour apporte la démonstration qu'on ne peut pas être à la fois social et libéral économiquement. A moins, bien entendu, d'avoir une troisième dimension stupide.

  • Sophie Verney-Caillat
    Sophie Verney-Caillat répond à Hugues Serraf
    Journaliste Rue89
    • Posté à 19h43 le 26/03/2009
      rédacteur
    • Journaliste
      Journaliste

    Salut Hugues, je n'attendais pas d'autre analyse de la part du libéral que tu es : ) Pour m'être un peu plongée dans le dossier, ce qui choque, c'est :
    - la compétition entre les usines qui a consisté à spécialiser Clairoix dans le « complément » sur le marché, et en fabriquant plus de 900 références de pneus différents, nécessitant beaucoup de changement dans les machines, pas étonnant que l'usine se soit trouvée moins compétitive que celle de Sarreguemines qui en faisait dix fois moins (et qui au passage bénéficiait d'aides publiques liées à son sinistre de région minière déjà décimée). Bref, Hanovre avait depuis longtemps je pense, choisi Sarreguemines contre Clairoix.
    - d'apprendre à la télé que tu vas perdre ton boulot dans une région où il y en a plus, et alors que ça fait quinze ans que la rumeur circule et qu'elle est démentie pied à pied par la direction.
    - enfin que tous les politiques se gorgent de promesses alors qu'on sait qu'ils feront que mettre un pansement sur un conflit s'il fait trop de bruit.
    Voilà pour l'instant, je comprends néanmoins qu'en ce moment il ne fait pas bon fabriquer du pneu !

  • Hugues Serraf
    Hugues Serraf répond à Sophie Verney-Caillat
    Auteur(e) de l'article
    • Posté à 11h10 le 27/03/2009

    Plusieurs choses.
    D'abord, sur la nature des commentaires. J'en ai pris l'habitude ici mais j'ai tout de même envie de préciser la chose suivante : je ne suis pas le patron de Continental. Je ne suis pas non plus actionnaire de cette entreprise et je ne profiterai en aucun cas de la fermeture de Clairoix.
    Je me contente d'observer ce qui se passe et d'émettre un point de vue fondé sur la situation spécifique de l'usine, mon expérience du secteur automobile et de l'industrie en général et mes convictions.

    Mais le fait que je puisse simplement concevoir qu'une usine ferme est perçu comme si je devenais responsable de sa fermeture, d'où cette série d'insultes ridicules de la part des « gentils » qui se sont trouvé un « méchant ». L'émission de mon point de vue n'ayant de toute manière pas plus d'impact sur l'avenir du site que les insultes qu'il me faut essuyer, pourquoi n'est-il pas possible de l'accepter comme un élément d'un débat civilisé, une base de discussion permettant à des arguments d'être confrontés ?

    Vous pouvez ne pas être d'accord avec moi, mais les « ça pue », « je gerbe », etc. sont les éructations de décervelés ayant décidé une fois pour toute que tout point de vue hors normes était interdit. Je suis de mon côté tout disposé à entendre des arguments, voire à modifier complètement ma façon de voir s'ils sont plus convaincants que les éléments dont je dispose pour me forger une opinion. Pour l'instant, ici, ça n'est pas le cas.

    Mais sur le commentaire de Sophie, je dirais que la sympathie naturelle que l'on peut éprouver pour les gens qui vont perdre leur job ne doit pas empêcher une analyse plus objective dans un média : ainsi, si l'on évoque des rumeurs de fermeture depuis 15 ans, ça n'a évidemment rien à voir avec ce qui se passe aujourd'hui. 15 ans, pour une boîte de ce genre, c'est une éternité et la stratégie et les hommes qui la font ont eu le temps de changer cinquante fois. Les entreprises sont gérées à court-terme (ce qui est malheureux) et ce n'est qu'en 2007 que Continental a racheté l'électronique auto de Siemens et vraiment éloigné son centre de gravité de l'activité pneus. Et s'il avait vraiment été décidé de fermer l'usine, ça aurait été fait sans passage par une période intermédiaire de retour aux 40 heures et d'investissement. Tiens, sais-tu toi-même où tu bosseras dans 15 ans, si Rue89 se sera développé au point de recruter autant de journalistes qu'un quotidien papier ou s'il ne sera plus qu'un souvenir dans l'histoire des médias en ligne ? Personnellement, dans 15 ans, je ne sais pas où je serai...

    Mais selon toutes probabilités, la fermeture de l'usine a été envisagée il y a deux ans et le groupe a effectivement cherché des moyens d'en accroitre la productivité. Ca n'a pas marché, la crise est venue, le rachat par Schaeffler a mis la pression sur le management et la décision est tombée.

    Au-delà de la crise, au-delà de Continental, la question est de savoir si l'on accepte qu'un site industriel soit mortel ou s'il doit durer pour l'éternité quelles que soient les circonstances. Une usine qui fabrique des pneus, quand tout l'univers auto est sens dessus-dessous et que l'on ne sait même pas dans quoi et comment on circulera dans 10 ans, peut-elle ne pas être affectée par tout ça ?

    Je ne pense pas que les gens qui fabriquent des pneus à Clairoix le fassent par vocation et qu'ils soient particulièrement attachés à Continental. A leurs collègues, à leurs habitudes, oui. Mais pas à leurs pneus et à Continental AG. C'est la raison pour laquelle une vraie approche de gauche de la question de l'emploi ne passe pas par l'idée qu'il faille s'acharner à freiner des choses qui n'ont pas à l'être, qui ne peuvent pas l'être, mais plutôt par l'aménagement d'une société où l'on fournit du travail à tous dans des conditions confortables. Si le bassin d'emploi de Compiègne risque d'être dévasté par la fin de Clairoix, est-ce la faute de l'état-major de Continental à Hanovre ? Quid des politiques de l'Oise, de Picardie, de Paris, qui n'ont rien fait pour développer ces territoires ?

    En tout état de cause, les points de vue binaires et manichéens de la petite clique de « gerbeurs » ne redonneront certainement pas du boulot à qui que ce soit.