Privatiser La Poste ? Pourquoi la gauche devrait l'accepter

La Poste est davantage un symbole qu'un service public. Mais un symbole de quoi au juste ?

Comparer La Poste à une vache sacrée n'est pas seulement recourir à un cliché pratique : l'attachement de la gauche à ce qui n'est jamais qu'une grosse boîte de transport de marchandises tient effectivement plus de la foi que du pragmatisme.

D'ailleurs, que l'on évoque une banale ouverture de capital et voici que l'idée d'un référendum se met à circuler. Oui, d'un référendum. Comme pour le fameux traité constitutionnel et autres dossiers consubstantiels à la marche en avant de l'espèce humaine…

Cela dit, une consultation démocratique sur cette affaire n'aurait rien d'absurde. Mieux : elle permettrait de déclencher un vrai débat sur cette fichue notion de « service public à la française ». Elle permettrait accessoirement de répondre à une question qui, une fois n'est pas coutume, appelle réellement un oui ou un non, et ça ne serait pas du luxe.

Mon sentiment, qui ne sera une surprise pour personne, est que La Poste peut parfaitement devenir une entreprise lambda cotée en bourse et dotée de concurrents sans que nous n'en souffrions le moins du monde.

Sait-on seulement que le courrier émis par les particuliers ne représente plus que 10% de son activité et que c'est la clientèle professionnelle qui justifie désormais son existence ? Tiens, je suis convaincu qu'Olivier Besancenot est un fiston modèle, soucieux de prendre des nouvelles régulières de sa vieille maman. Je veux pourtant parier que même le plus concerné par l'avenir de La Poste de tous nos « leaders » expédie la fête des mères d'un simple coup de fil…

Des prestations plus fiables

C'est que les choses ont tout de même un peu changé, ces dernières années, dans la manière dont nous correspondons les uns avec les autres. Et les facteurs, joufflus ou non, ne nous sont finalement plus aussi indispensables qu'autrefois. Voyons voir : il y a le téléphone fixe, le téléphone portable, les mails, les messageries instantanées, Skype…

Bref, tout un tas de moyens pratiques, écologiques et virtuellement gratuits (ou au moins forfaitisés) de communiquer. Bien entendu -et même s'il n'existe plus guère de foyers sans ligne fixe en France, si le taux de pénétration des mobiles dépasse les 85 % et si l'ADSL atteint enfin les patelins les plus reculés- le courrier papier demeure un mode d'expression majeur. Mais faut-il rappeler que personne ne parle de nous en priver (sic) ?

De fait, aucun des pays ayant dénationalisé son service postal et déréglementé le courrier ne se retrouve aujourd'hui sans boîtes aux lettres. Et le fantasme de la vieille dame isolée dans son fjord scandinave, ignorée des fonctionnaires à casquette, n'existe que dans la tête de ceux qui jurent qu'il est devenu plus cher ou moins facile de téléphoner depuis que la Direction Générale des Télécommunications s'appelle Orange SA.

Si la manière dont évoluent les services naguère rendus par l'Etat est la preuve de quoi que ce soit, il y a fort à parier qu'une privatisation progressive de La Poste entraînera bien la fermeture d'un bureau quelque part, mais aussi l'ouverture d'une agence ailleurs, en même temps qu'émergeront de nouveaux produits et de services sous la pression de la concurrence.

Les entreprises, ses premières clientes, y gagneront : elles paieront moins cher des prestations plus fiables, comme elles le font déjà sur les expéditions de plus de 50 grammes et sur le transport en général. Les particuliers, eux, bénéficieront peut-être d'un raccourcissement des délais d'acheminement, les performances de La Poste étant nettement inférieures à celles de la plupart de ses homologues privées (ou confrontées au privé) : chez nous, 82,5% des lettres arrivent à destination à J+1 contre 95,5% en Suède, 98% en Suisse et 97% aux États-Unis…

Une aubaine pour le relais postal-bar-tabac-épicerie-marchand de journaux

Mais il est également possible, à moyen ou long terme, qu'une société qui constituait un lien vital entre Français s'efface progressivement du paysage, au rythme de l'évolution des usages et des techniques. On livrera et l'on transportera toujours ce qui a besoin de l'être -et il semble justement que l'on livre et que l'on transporte de plus en plus de choses- mais les volumes de lettres à Mamie, de cartes postales de vacances et même de factures EDF continueront de décroître.

En tout état de cause, les services indispensables resteront assurés, ces crapules de chez Amazon ou La Redoute n'ayant aucune intention de prendre leur retraite dans l'immédiat. Bon, sans doute faudra-t-il faire une croix sur le petit bureau de poste installé dans un village de 70 habitants et ouvert deux heures par jour, mais il sera avantageusement remplacé par le relais postal-café-bar-épicerie-tabac-marchand de journaux pour lequel ce surcroît d'activité est une aubaine.

La Suède ne dispose-t-elle pas aujourd'hui de 4 200 « points poste », elle qui ne comptait que 1 900 bureaux officiels avant son big-bang épistolaire de 1993 ? Et le lien social qu'entretient l'ultime échoppe d'un patelin quasi-désert ne vaut-il pas celui que préserve un fonctionnaire à temps partiel ?

Oui, tout bien considéré, un référendum serait la meilleure des choses. Le débat sera, comme d'hab », saturé de discours caricaturaux sur la transformation de la France en paradis ultra-libéral, d'appels à la défense d'une poste garante de nos libertés individuelles contre l'hydre européenne, patati patata, mais il permettra tout de même à certains de se demander, en toute honnêteté, s'il y encore quelque chose de concret derrière ce symbole d'un courrier politiquement orthodoxe. Je veux dire : quelque chose qui ne ressemble pas à une bête à cornes, évidemment…

8 commentaires sélectionnés

Portrait de Alexander Doria

De Alexander Doria

étudiant | 18H08 | 23/09/2008 | Permalien

Franchement, on dira ce que l'on voudra, mais la poste fonctionne beaucoup moins bien depuis quelques années, où l'on a commencé à faire appel à des sous-traitants privés. Pourquoi cela : tout simplement parce que si le système économique libéral fonctionne très bien pour tout ce qui fait appel à l'innovation (par exemple, le secteur informatique, alimentaire etc…), il n'en va pas du tout de même pour des services comme la poste, qui ne réclame pas de l'innovation, mais de l'efficacité. Or, le jeu de la libre-concurrence ne favorise nullement l'efficacité : soit on est face à une multitude de petites compagnies, qui ont peu de structures et de moyens, et offrent donc des services de moindres qualités ; soit on est face à de grosses structures qui usent et abusent de leur statut monopolistique pour instaurer des prix prohibitifs. Bref, dans les deux cas, on aboutit à un résultat totalement irrationnel, face à la terne, mais tranquille gestion de l'État.

Qui plus est, il ne me semble pas très sain que des services aussi essentiels que la poste, l'énergie ou le réseau ferroviaire sortent du giron de l'État. De même que la guerre est une chose trop grave pour la confier à des militaires, le noyau économique d'un pays est trop vital pour être l'apanage des économistes. D'abord en théorie : étant par essences des agents irrationnels, capables du pire comme du meilleurs, on peut difficilement laisser les économistes jongler avec le cœur du système. Ensuite, en pratique, supposons que l'on entre en guerre avec, mettons, la Russie (ce n'est qu'un exemple), on aura l'air fin avec nos multiples compagnies énergétiques, postales ou ferroviaires, quand les Russes auront des rouleaux compresseurs de type Gazprom. De toute évidence, vue l'évolution actuelle des marchés financiers où même l'Amérique néolibérales Bushienne se met à nationaliser à tour de bras, il ne me semble pas très judicieux de soutenir le projet de libéralisation de la poste.

Portrait de thierry reboud

De thierry reboud

Fan-club à kk, carte n° 1 | 18H39 | 23/09/2008 | Permalien

Une petite remarque, en passant : lorsque vous comparez les performances de la Poste française avec celles de la Poste étasunienne, vous négligez un détail, c'est que le service postal étasunien est public. Merci donc pour cette démonstration incidente qu'il n'y a aucune fatalité constitutive au service public.

De même (et toujours de manière incidente), votre conviction que le coût de l'appel téléphonique est moindre depuis l'ouverture à la concurrence est sujette à discussion : j'imagine que vous savez ce qu'il en est de l'opacité des tarifs des opérateurs téléphoniques. Si vous parvenez à comparer les tarifs de France Télécom public à ceux d'Orange, chapeau : vous me refilez le mode d'emploi ?

Néanmoins, je vous suis tout à fait sur le bénéfice que nous pourrions attendre d'un référendum : il serait extrêmement bénéfique de tirer au clair ce que nous entendons par service public (qu'on traduit, je crois, en européen par service d'intérêt général).

Tout votre argumentaire repose en fait sur le service de délivrance du courrier : pourquoi ne pas ouvrir le service de délivrance du courrier à la concurrence à la condition expresse que les concurrents éventuels de la Poste acceptent les mêmes servitudes que la Poste. Précisément, c'est la qualité de ce service rendu qui pourrait définir avec quelque pertinence ce que nous attendons du service public.

Toutefois (et je doute que vous l'ignoriez), une part significative du travail de la Poste concerne les activités bancaires. A ce titre, la Poste remplit également une fonction sociale, notamment celle de banque de ceux que les banques n'acceptent qu'avec réticence, c'est-à-dire les pauvres. Privatiser la Poste, c'est aussi privatiser ce service bancaire dans lequel des comptes rentables contribuent à financer des comptes qui le sont moins. Eu égard à l'ensemble de l'oeuvre des sociétés privées (dont le but est le profit), vous me permettrez de douter que cette mission serait aussi bien remplie par une société privée.

Plutôt que privatiser ce que nous avons contribué à construire, il serait peut-être plus opportun d'améliorer la qualité de service de la Poste. Evidemment, il s'agit d'un choix. Mais c'est bien ce dont il question là : choisir entre deux possibilités. Vous avez raison : le référendum permettrait sans doute de savoir quels choix nous voulons faire en termes sociaux, économiques et politiques.

Portrait de Saheyus

De Saheyus

Rêveur invétéré | 18H51 | 23/09/2008 | Permalien

Et si moi, j'ai envie de pouvoir envoyer une lettre ou d'en recevoir ? et pour des motifs non professionnel ? Cette action ferait partie d'une « infime minorité », le ridicule 10%, et alors ?
Votre petit doigt ne fait même pas 2% de votre corps, je suis pourtant étrangement persuadé que vous n'aimeriez pas le perdre…

Portrait de gbo

De gbo

18H55 | 23/09/2008 | Permalien

Quand je pars travailler la poste n'est pas encore ouverte, quand je rentre le soir elle est fermée depuis longtemps
Récupérer un colis est épreuve digne du sketch de Danny Boon que nous avons du abandonner faute de temps « libre »
Ce service public totalement archaique n'est utile qu'à ceux qui le servent et pas au public.
Le commerce de proximité a besoin de moyens pour survivre donnons lui la poste.
Quand je pars travailler le matin mon buraliste est déja ouvert quand je rentre le soir il n'est pas encore fermé…

Portrait de kane85

De kane85

19H15 | 23/09/2008 | Permalien

Bonsoir.

Des postes ont déjà fermé au bénéfice de bars/épiceries et autres.

On est obligés de faire 30 kilomètres pour rencontrer le conseiller financier.

De plus, demanderiez vous à votre épicier de gérer votre compte en banque ? A-t-il obligation de confidentialité ? Tout se sait dans un petit village…
Résultat : personne n'est jamais allé confier un chèque à l'épicière du coin et tout le monde a préféré aller au Tabac/journaux du coin pour les timbres.

On ne peut pas comparer un épicier à un postier pour les mêmes raisons… le point poste va disparaitre cet année…

Nous devons aller en ville pour poster les recommandés : 16 kilomètres et une queue de 30 minute où il ne nous fallait (au pire) que 10 minute sans frais de déplacement (au prix où est le pétrole ! )

La relève du courrier se fait de plus en plus tôt…

Si on privatise, cela se passera comme cela s'est fait en suisse il y a quelques années (témoignage direct de quelqu'un y ayant vécu) : regroupement des boites au lettres en début de lieux-dit = va chercher ton courrier sous la flotte nous on a plus le temps de faire le tour des maison (certaines maison sont à 500 m de l'entrée). Puis courrier tous les deux jours… ça c'est une superbe avancée…

La privatisation n'a jamais fait baisser les prix, bien au contraire. Les allemands en ont fait les frais… ils ont privatisé avant nous. Peut être pourrions nous voir chez nos voisins ce qu'il en est avant de dire qu'on y gagnera.

C'est amusant : il y a déjà eu un sujet là dessus sur la Rue et il parlait de la poste allemande.
Pour ceux que ça intéresse voici le lien :
http://www.rue89.com/2008/09/04/la-poste-allemande-la-face-cachee-de-la-…

Portrait de Hugues Serraf

De Hugues Serraf (auteur)

Chroniqueur | 19H54 | 23/09/2008 | Permalien

Hum, il faut donc éviter de privatiser La Poste dans la perspective d'une guerre avec la Russie ? Je ne suis pas très convaincu par la démonstration.

Portrait de Hugues Serraf

De Hugues Serraf (auteur)

Chroniqueur | 19H42 | 23/09/2008 | Permalien

Quelqu'un parle-t-il de supprimer la poste ? Un exemple d'un pays ayant supprimé la poste dans le cadre de l'introduction de la concurrence est-il disponible ?

Portrait de Jovan

De Jovan

Nouille Orquee | 21H36 | 23/09/2008 | Permalien

J'hallucine sur la violence de certaines reactions. Est-il donc impossible d'avoir des discussions argumentes et eviter les attaque personnelles ? Nous sommes ici pour defendre des idees non pas pour lyncher ceux qui partage les leurs (certaines interpellations a l'ecris sont d'une impolitesse rare, pour ne parler que de ca).

On parle beaucoup des Autoroutes dans les commentaires, mais les autoroutes sont en situation de monopole local, que leurs prix augmente est proprement scandaleux au vu des investissements realises. Mais ce n'est pas surprenant (ca vous surprends vous de payer plus cher votre essence sur une aire d'autoroute ? Ca n'en est pas moins scandaleux). C'est dans les regulations qu'il faut agir a ce niveau la. La situation n'est pas forcement comparable a celle de la poste. Je pense que les autoroutes devraient etre nationalisees.
On parle aussi beaucoup du gaz. Le gaz est rentable mais coute toujours plus cher a produire et a distribuer. Avant l'etat payait la difference, maintenant c'est l'entreprise. Ce qui veut donc dire que les impots que nous payions tous sont repartis sur les utilisateurs de gaz. C'est mecanique que les prix augmente. C'est totalement injuste, mais la hausse du prix du gaz ne devrait surprendre personne. Encore une fois je pense que la solidarite nationale devrait jouer ici et que la liberalisation de l'energie n'est pas une bonne chose.
La poste maintenant. On parle beaucoup de de banque postale, de boite au lettres… Qu'est-ce qui se passe si on la privatise ? Les banques vont fermer ? Les bureaux postaux vont fermer ? Est-ce que c'est encore la meme chose ? Je ne nie pas le lien social que cet endroit peu creer, mais pour le bancaire j'ai tendance a avoir la meme position que Hugues. Il faut un service bancaire minimum. De la meme facon qu'il existe des routes departementales et des services minimum d'energie en France. Le fait d'avoir des banques privatises ne choquait personne (sauf peut-etre maintenant aux US ; )) Si la banque postale etait privatisee… Pour le transport et le delivrage du courier de meme. Je vais prendre un exemple a la con. Je poste un colis UPS, ma grand mere le recoit le lendemain et pourtant au fin fond de l'ardeche ca n'est pas forcement le plus accesible. Je veux dire par la que en assurant un service, en repondant a un cahier des charges precis, je ne vois pas pourquoi la privatisation se passerai mal. Et les prix ne changeront pas ou peu. Alors apres c'est est-ce qu'on aurait raison de le faire, j'avoue que je ne sais pas, par contre ca ne me fait pas peur.
Ce qui me fait peur c'est la privatisation de RFF ou ERDF qui sont responsables du transport et qui dans des logiques capitalistes peuvent mettre en danger les personnes. Et ca ca me pose un vrai probleme.

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