« Pendant les périodes de guerre, je cesse d'être cinéaste »

Nadine Naous est une réalisatrice libanaise d'origine palestinienne. Elle vit et travaille en France, mais reste profondément marquée par son identité palestinienne. Trois semaines après la guerre de Gaza, elle témoigne de son expérience de réalisatrice en exil forcé.

Mémoire d'une chambre de Nadine Naous (2004).Nasser est un ami originaire de Gaza. Il a perdu sa mère pendant l'offensive israélienne sur Gaza. Il y a un an à peine, il avait perdu son frère, tué par une balle israélienne. D'autres membres de sa famille sont morts dans des raids israéliens. Chaque fois c'est le même rituel. On l'appelle, on lui annonce la mort d'un proche et on le laisse seul avec la nouvelle.

J'ai croisé Nasser à Paris dans une manifestation de soutien au peuple palestinien. Je le regardais parler, rire, faire de grands gestes comme si de rien n'était. De temps en temps je surprenais son regard absent, hagard. J'ai pensé que Nasser pourrait devenir fou. J'ai pensé qu'à sa place, je serai devenue folle. J'ai eu peur.

Pendant l'offensive sur Gaza, je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je ne travaillais plus. À la télévision, je regardais toutes les chaînes d'informations, Al Jazeera, LCI, BFM, France 24. Via Internet, je parcourais la presse écrite du monde arabe et je communiquais avec mes amis restés à Gaza.

Je recevais une cinquantaine de mails par jour. La plupart contenaient des photos insoutenables, que je m'obligeais à scruter. Mon producteur m'appelait tous les jours pour m'interroger sur les avancées de mon projet de documentaire. Je mentais. Je n'avançais pas, je n'écrivais pas, je me terrais.

Les rares fois où je sortais, j'avais l'impression d'être dans un décor en carton-pâte.
Le métro fonctionnait normalement. Les gens continuaient à fréquenter les cafés, les restaurants, les salles de cinéma. Les couples continuaient à s'aimer… À 4 000 km d'ici, un peuple se faisait massacrer.

Les rares fois où je sortais, j'avais des nausées. Alors, j'ai arrêté de sortir.

Je ne suis pas assez productive. J'aurais aimé avoir une caméra-Kalachnikov, faire des films de manière rapide, efficace. Pendant les périodes de guerre, je cesse d'être cinéaste. Je n'arrive pas à filmer. J'ai besoin de distance. Pendant les périodes d'accalmie, j'attends. Je fais des films sur l'attente.

« Le sauver de l'enfer »

Je n'ai jamais été en Palestine. Je suis petite fille de réfugiés palestiniens. Mon grand-père est mort quand j'avais 15 ans. À la fin de ses jours, il louait un petit deux pièces dans la banlieue sud de Beyrouth. Il nous a laissé l'acte de propriété de sa maison à Haïfa.

J'aurais bien aimé passer mes vacances dans la maison de mon grand-père. J'aurais mangé des pistaches sur la balançoire, ma mère m'aurait montré la pièce dans laquelle elle jouait petite… J'aurais tout filmé en super 8 !

J'ai un passeport libanais. Mon fils a un passeport français. Mon fils me dit souvent que je devrais demander la nationalité française pour aller en Palestine. J'irais à Haïfa tourner un Western !

Mémoire d'une chambre de Nadine Naous (2004).En juillet 2006, mon fils était en vacances chez ses grands-parents. Le 12 juillet 2006, Israël a attaqué le Liban. J'étais à Paris en montage de « Chacun sa Palestine ». Ce jour-là, j'ai monté la réplique d'Oussama, un des jeunes du film, concernant Israël. Puis j'ai décidé d'arrêter le montage. J'étais obsédée par la guerre. Je voulais faire rapatrier mon fils en France le plus vite possible.

Le ministère des Affaires étrangères avait décrété que tout Français mineur de moins de 13 ans serait rapatrié en priorité. Ce n'était pas si simple. Pour être vraiment prioritaire, il valait mieux connaître quelqu'un au consulat de France au Liban. Je ne connaissais personne. Je me suis sentie humiliée.

Puis j'ai pensé que si mon fils n'était pas Français, je n'aurais même pas eu un numéro de téléphone où appeler pour le sauver de l'enfer de cette guerre. J'ai pensé que s'il avait été Libanais ou Palestinien, il n'aurait pas eu le choix, il aurait subi la guerre et puis c'est tout. Je passais mon temps suspendue au téléphone.

Lors d'une manifestation contre la guerre, j'ai croisé Eyal Sivan. Je lui ai raconté que mon fils était coincé au Liban. Il connaissait quelqu'un au consulat. Le soir même, on m'appelait pour m'annoncer que mon fils allait prendre le prochain bateau en partance pour Chypre.

Eyal Sivan est Israélien. Je ne l'ai pas remercié.

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Photos : « Mémoire d'une chambre » de Nadine Naous (2004).

6 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de Jonas2

De Jonas2

Les mouches ne me trouveront pas as... | 15H06 | 12/02/2009 | Permalien

Petite chronique douce amère. Douce, paisible et pleine de langueur par les images. Amère, déchirée et pleine d'angoisse par le texte.

Mais pourquoi n'avoir pas remercié Eyal Sivan ? Pourquoi n'avoir pas esquissé ce premier geste sur le chemin des retrouvailles hors la guerre ?

Portrait de dulconte

De dulconte

Mordu par un fachogarou | 18H33 | 12/02/2009 | Permalien

Merci pour ce témoignage qui d'une certaine manière est un reflet de celui de David Polansky

Cette même incapacité de travailler quand les bombes parlent me frappe particulièrement.

Merci pour ce portrait, ce blog peux de venir un magnifique outil de dialogue, de rencontre continuez.

La dernière phrase n'est-elle pas déjà une manière de remercier ?

Portrait de compte supprimé à la demande du riverain 30.03.09

De compte supprimé à la demande du riverain 30.03.09

bye bye.... | 19H25 | 12/02/2009 | Permalien

Merci de ce témoignage qui parvient à rendre palpable l'horreur sans verser dans la haine ni y inciter. Je ne sais pas, j'ai la chance de ne pas pouvoir savoir, si à votre place je serais aussi mesurée et digne que vous - je crois que je n'y parviendrais pas - et je me permets de vous exprimer en toute humilité le respect que m'inspire votre manière de rapporter ces faits.

Portrait de bloqué le 24.09.09

De bloqué le 24.09.09

20H23 | 12/02/2009 | Permalien

Merci de votre témoignage.
Ce qui se passe actuellement me touche beaucoup car je suis consciente de la complicité totale du gouvernement français avec l'épouvantable carnage effectué par Israël.
Nous sommes, nous français, coupables d'avoir laissé Sarkozy encourager les atrocités dont la population de Gaza a été victime (par son accueil chaleureux du ministre israélien pendant les massacres, et par les liens économiques qu'il avait renforcé peu auparavant avec Israël ; sans compter nos importantes ventes d'armes à Israël).

En occident les médias discriminent les arabes et les musulmans, insistant sur la distance culturelle et les assimilant aux mouvements extrêmes (sans donner les clés de cet extrémisme) et ressassent le positionnement victimaire d'Israël. Cela a permis de faire accepter cette barbarie.

Je ne sais pas si vous le pouvez, mais donner ici une réalité vivante aux familles Palestiniennes qui sont toujours assiégées à Gaza, après avoir perdu des proches, pourrait modifier la perception de certains.

Portrait de bloqué le 24.09.09

De bloqué le 24.09.09

11H41 | 13/02/2009 | Permalien

Gaza est toujours assiégé.

Indifférence aux souffrances quand elles sont arabes ou musulmanes.

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