Un collectif (Das Plateau), un auteur (J. Albert) et une arme (Sig Sauer)

Les spectacles qui traitent de la vie dans les campagnes sont rares. Ceux qui le font loin des clichés habituels et sans tomber dans les pièges pourtant gros comme une bouse de vache du naturalisme, encore plus rares. C'est le cas de « Sig Sauer Pro » du groupe Das plateau.
Whisky et course-poursuite
La campagne française donc. Pas écolo-nostalgique, ni néo-ruraux-bobos. Non, la campagne des départementales où l'on croise la voiture jaune du facteur, la campagne des rifles et des tickets de Millionnaires et autres rêves de tiercés courus sur des lointains hippodromes.
La campagne faite de voisins haïs et aimés à la fois, de familles recomposées mais où les ex et les géniteurs vivent non loin.
Et surtout, la campagne des villages paumés où le monde vu à la télé a déferlé dans tous les foyers et bistrots, où les feuilletons américains jouent les vedettes, avec le whisky qui a remplacé la chopine, les courses poursuites policières qui font des émules, les mirages d'aventures alors que les liens sociaux s'effilochent, que l'avenir est bouché et que l'héritage identitaire se dérobe.
Des scènes coupées cut
C'est cela que raconte « Sig Sauer Pro ». Avec une langue sèche, d'autant plus percutante qu'elle est économe, n'explique rien, mais donne à voir et à entendre par blocs d'énigmes en des scènes brèves coupées cut.
Cette scène par exemple. Cela se passe chez Kriss (employée dans l'horticulture) avec son ex François (éleveur de volailles) père de son fils Jean élevé par le nouveau compagnon Damien (agriculteur, exploitation familiale). Ce dernier a zigouillé le chien de son voisin Brice dit Gros-sel, lequel a porté plainte.
François. Il va retirer sa plainte.
Damien. Alors je voulais acheter un magnum de JB pour fêter ça. François il a pas voulu mais je l'ai acheté quand même. T'en veux un peu ?
Kriss. Allez.
Elle tend son verre
Damien. Non à la bouteille on boit à la bouteille, ça fait fête.
Il lui donne la bouteille. Elle se sert.
Damien. Bon tu exagères bon
Noir.
François. Qu'est-ce qui se passe ?
Kriss. Hein
François. Il fait tout noir
Kriss. Ouais. C'est EDF
François. Ah
Kriss. J'ai pas payé.
François. Bon. Tu as encore joué ?
Kriss. Oui. J'ai encore joué.
François. Tu as gagné ?
Kriss. Non
François. Pas encore ?
Kriss. Ouais.
Kriss allume une bougie.
C'est le second textes de Jacques Albert (qui est aussi danseur) l'un des fondateurs de Das Plateau. Les trois autres -Céleste Germe (architecte), Maëlys Ricordeau (comédienne) et Jacob Stambach (auteur-compositeur)- signent avec lui la mise en scène.
Un dispositif diabolique
Sur le plateau, aucun décor mais un dispositif :
- A la face, trois moniteurs qui montrent des portraits (plans fixes) des personnages dont il est question. Outre ceux cités ci-dessus : le grand père de Damien, Jean le fils un peu gras de François et Kriss que Damien entraîne à la course à pied, la mère de Damien chez qui il va pour lui réclamer de l'argent. Josian et Denise, deux policiers qui vont s'embarquer dans une course-poursuite meurtrière.
- Derrière les trois moniteurs une table où sont assises trois jeunes comédiennes munies de micro.
- Enfin, au fond un grand écran qui commence par un leurre : un paysage de campagne genre « la France tranquille » et où vont se dérouler des scènes filmées par Keren Ben Rafaël (montage et réalisation).
Toute la force, outre celles du dispositif, des séquences filmées et du travail sur le son, vient du décalage de l'énonciation : les trois comédiennes font toutes les voix des personnages ou les (re)doublent. Un subtil feuilletage de glissements, de distorsions.
Une façon percutante de mettre en scène les dérives et déconnections qui sont au cœur de ces personnages, tous dépossédés d'une partie d'eux-mêmes.
Mains d'œuvre à la manœuvre
Ce dispositif assez diabolique fonctionnerait encore mieux si les comédiennes n« étaient pas reléguées trop souvent dans l'ombre, provoquant un déséquilibre où le théâtre -car nous y sommes- érode quelque peu sa force première : la présence d'êtres vivants. Mais j'ai vu ce spectacle le soir de la première, à l'heure où tous les réglages ne sont pas encore là.
Das Plateau a commencé en 2007 avec des formes scéniques courtes. On a pu les croiser dans des festivals comme ActOral à Montevidéo (Marseille) et Etrange Cargo (Ménagerie de verre). Le collectif est en résidence à Mains d'œuvres à Saint Ouen depuis novembre 2007. c'est là que vient d'être créé la version longue (75 minutes) de “ Sig Sauer Pro ” (c'est le nom d'une arme, suisse, celle du policier Josian, “ calibre 9mm, parabellum 9X19 ”, dit-il).
► Sig Sauer Pro à Mains d'œuvre, 1, rue Charles-Garnier à Saint-Ouen (93) - jusqu'au 25 avril (sf le mer 21) - à 19h30, le dim. à 17h - 8€-12€ - Rens. : 01-40-11-25-25 - à retrouver du 28 au 30 avril à Montevidéo (Marseille) et au Théâtre national de Strasbourg, dans le cadre du festival Premières, les 5 et 6 juin.
Photo : “Sig Sauer Pro”, par la compagnie Das Plateau (DR).
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