06/04/2010 à 19h02

Les Infiltrés et la pédophilie : « Une dérive du journalisme »



Capture d'écran de l'émission Les Infiltrés, novembre 2009 (DR).

Dans une tribune, une quinzaine de journalistes, écrivains, réalisateurs et producteurs -dont Denis Robert, Bernard Langlois, Pierre Péan ou Jean-Marcel Bouguereau- s'insurge contre la décision prise par l'agence Capa de dénoncer 23 pédophiles présumés, rencontrés pour le tournage de l'émission Les Infiltrés (France 2).

Une grande agence de presse française (Capa) vient de se transformer en auxiliaire de police au mépris de la règle de base du journalisme : la protection des sources.

On peut s'interroger sur une émission (Les Infiltrés) uniquement basée sur l'emploi de caméras cachées. Ce procédé est à manier avec précaution. Son emploi systématique dérange car l'instrument devient le message et transforme le téléspectateur en voyeur. Passons.

Longtemps journaliste, Hervé Chabalier est, à la tête de Capa, un producteur respectable et à succès.

La pédophilie et ses réseaux supposés sont du pain béni pour la télé poubelle. Les concepteurs de ces Infiltrés expliquent qu'en s'attaquant à ce sujet, ils savaient que la loi les obligeait à dénoncer les pédophiles. La loi les oblige à dénoncer tout crime et délit. La pédophilie, comme le trafic de drogue ou d'armes. Passons.

La prison plutôt que divulguer ses sources : le cas Myron Farber

Ce qui ne passe pas, c'est que nous -producteurs, réalisateurs, journalistes-, soyons associés à ce que nous considérons comme une dérive de ce métier.

Nous croyons en effet que le journaliste doit être un acteur social, libre et indépendant. Le journalisme doit rester une activité sans lien avec quelque pouvoir que ce soit : politique, policier, judiciaire, religieux. Au risque de disparaître.

Hervé Chabalier, David Pujadas, présentateur de son émission, et les journalistes de Capa doivent savoir que des dizaines de journalistes se sont retrouvés, se retrouvent et se retrouveront en prison pour n'avoir pas dénoncé leurs sources. Ceux que ne veulent pas dénoncer ces journalistes sont, dans la majorité des cas, de dangereux criminels ou des trafiquants en tous genres.

En 1975 , la presse s'extasiait devant le New York Times qui a préféré laisser un de ses journalistes (Myron Farber) en prison pendant 40 jours plutôt que de livrer à la justice ses notes confidentielles concernant un médecin qui assassinait ses patients. Les temps changent, les réflexes aussi.

Pourquoi dénoncer un pédophile et pas un criminel de guerre ?

Jusqu'à présent, la police réagissait après la diffusion des enquêtes journalistiques et demandait à avoir copie des rushes ou des notes. Cette fois, les journalistes vont de leur propre initiative trouver la police pour lui remettre les éléments de leur enquête. De plus, ils communiquent sur cette divulgation. C'est du Grand N'importe Quoi.

« Le secret des sources pour lequel on se bat tellement saute ici », expliquent, la bouche en cœur, Chabalier et Pujadas. Ah bon ? Qui fixe ces règles ? Pourquoi dénoncer un pédophile et pas un criminel de guerre ? Un assassin ?

Pourquoi ne pas décréter qu'en ces temps de crise un journaliste doit dénoncer à la police les criminels en col blanc à qui il aurait parlé ? Qui décide de la nature du crime à dénoncer ? Quand le secret des sources doit-il « sauter » et qui a le droit de le faire sauter ?

Des problèmes de conscience à résoudre au cas par cas

Notre conception du journalisme et du documentaire nous oppose frontalement sur ce point aux justifications de Capa et des Infiltrés.

Tout journaliste en situation d'enquête peut et doit avoir des problèmes de conscience qu'il résout au cas par cas, en franchissant parfois certaines limites. Nous ne sommes pas les défenseurs d'un dogme. Là n'est pas le débat que lance aujourd'hui cette émission et la promotion faite autour.

En se transformant en auxiliaires de police, en arguant de morale plutôt que d'information, des journalistes ouvrent une brèche qui mène à la délation.

Ceux qui seraient tentés de suivre ce dangereux précédent sonneraient le glas de ce qui reste des belles illusions de notre profession.

Par Fabrizio Calvi (journaliste, écrivain), Denis Robert (journaliste, écrivain), Jean-Pierre Moscardo (réalisateur), Pierre Péan (journaliste, écrivain), Benoît Collombat (journaliste), Bernard Langlois (journaliste, écrivain), Emmanuel Poncet (journaliste), Arnaud Sagnard (journaliste), Pascal Lorent (journaliste), Jean Marcel Bouguereau (journaliste), Patrick Fiole (journaliste), Marcel Gay (journaliste), David Dufresne (journaliste), Patrick Volson (réalisateur), Frank Eskenazi (producteur)...

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  • Numerosix
    Numerosix
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 19h12 le 06/04/2010
    • Internaute
      Prisonnier dans le village (...)

    Demain je serai la télé poubelle pour aller balancer ..

  • supertiti
    • Posté à 19h49 le 06/04/2010

    ok alors pourquoi ne pas avoir dénoncé les personnes impliquées dans les émissions prétendantes.
    pourtant il y avait matière les petits vieux, le travail au black , les faux papiers, les sectes.
    si il y a une émission sur les terroristes ou sur la mafia j'aimerai voir si les journalistes seront aussi auxiliaire de police.
    quand je pense que tf1 avait renoncé à diffuser une émission sur pablo escobar pour protéger son journaliste.
    j'ose imaginé ce qui serait advenu de ce journaliste si il avait eu la même attitude.

  • admirateur-
    • Posté à 19h52 le 06/04/2010

    je vais finir par être persuader que les propos de Mélenchon était justifié.
    Des journalistes s'insurgent contre des méthodes, o.k.
    Ils feraient bien mieux de s'insurger contre ces enquêtes sur des sujets qui ne visent qu'à essayer de faire de l'audience.
    Sur ce genre de sujets, quel intérêt d'une enquête autre que policière ?

  • Hououji_Fuu
    Hououji_Fuu
    Racaille Syndicale (oh yeah ! )
    • Posté à 20h00 le 06/04/2010
    • Internaute
      Racaille Syndicale (oh yeah ! )

    Il me semble que Laurent Fabius, invité ce soir au Grand Journal de Canal, vient de faire trois constats très pertinents sur ce sujet :

    - la protection des sources, c'est quand un journaliste se présente comme tel à sa source, et de ce fait lie une sorte de contrat moral de non divulgation avec sa source.

    - la question est de savoir si un journaliste peut ou non, selon les codes de déonthologie en vigueur (ça c'est moi que le rajoute), faire un reportage et/ou une enquête sans annoncer qu'il est journaliste.

    - et si vous appreniez que le type sur lequel vous êtes en train d'enquêter s'apprête à violer des gosses, vous resteriez zen sans rien faire et n'alerteriez personne, vous ?

    Au final, l'enquête menée par Capa était « sous couverture », pas d'annonce de l'enquêteur qu'il est journaliste, donc pas de contrat moral, donc pas de « rupture de contrat de non divulgation » avec les pédophiles, qui NE sont PAS des sources, dans le cas d'espèce.

    La seule question c'est : peut-on faire des enquêtes de journalisme sans annoncer au préalable aux objets de l'enquête qu'on est journaliste ?

    J'aurais tendance à dire oui.

    (merci de ne pas citer l'interview de Mesrine ou autre truc équivalent en pseudo-réponse, la journaliste qui l'a interviewée s'était identifiée comme journaliste, et elle était donc liée par ce contrat moral de non-divulgation)

  • londomolari
    • Posté à 20h01 le 06/04/2010

    Donc en gros, les journalistes doivent protéger les violeurs d'enfants ?

  • Le Provençal
    • Posté à 20h02 le 06/04/2010

    Messieurs les journalistes, vous êtes des lâches.

    Se retrancher derrière des cartes de presse avec un costume de bonne conscience n'est vraiment pas glorieux.

    Les gens de Cappa, par contre, ont une conscience qui avant d'être professionnelle, est humaine.
    Laisser des enfants dans les mains de prédateurs au nom de je ne sais quelle déontologie est immonde. Notre devoir d'adulte est aussi de protéger nos enfants et cela passe au-dessus des lois et autres foutaises. Cela s'appelle assistance à personne en danger.

    Je ne participerais pas à ce pseudo débat abject, vous me dégoutez et au plaisir de ne plus jamais vous lire. Si nous étions pendant la dernière guerre, je n'aurais pas aimé être vos voisins de palier.

    J'attends également que la rédaction de Rue89 se positionne vraiment en réponse à ce post.......... !

  • pauline94
    • Posté à 20h24 le 06/04/2010

    Je comprends très bien lorsqu'on est journaliste que l'on puisse se sentir dans l'obligation (morale) de dénoncer les atrocités sur lesquelles on enquête.
    Mais afin de ne pas saboter le travail des journalistes à venir, (et de ne pas cracher dans la soupe) pourquoi diffuser ce reportage ? Pourquoi ne pas faire une croix sur son travail et aller dénoncer les faits et personnes à la police ? Il me semble que les journalistes, si c'était plus fort pour eux d'aller dénoncer les faits, auraient dû, du coup, s'abstenir de faire leur métier et refuser la diffusion du reportage.

  • noregreb
    • Posté à 20h29 le 06/04/2010

    Mais alors ... ? ! Que fait la police ? Du journalisme ?