10/02/2010 à 10h10

Quand Arte se livre à une « effroyable imposture » sur la crise des medias

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

Il y a des jours où on a envie de casser son téléviseur, mais d’habitude, ce n’est pas en regardant Arte. Mardi soir, la Thema d’Arte sur les journalistes a eu ce mérite de mettre en colère non seulement les huit journalistes qui donnaient le titre de l’émission, mais aussi un certain nombre d’autres qui étaient devant l’écran.

L’objet du délit, c’est la deuxième partie de soirée, « huit journalistes en colère », qui a suscité de très nombreuses critiques sur le web, auxquelles j’apporte ma modeste pierre.

En cause, le format : une « carte blanche » donnée à huit vieux briscards de la presse. Carte blanche, c’est-à-dire sans possibilité de les lancer, de les questionner, de mettre en cause leurs affirmations. Résultat : des propos lénifiants, complaisants, déconnectés de la réalité, que l’intervieweur passif laisse passer sans sourciller.

Des exemples (je vais me faire quelques ennemis) ?

David Pujadas, le présentateur du 20h de France2, pas le pire des journalistes évidemment, mais qui met en cause dans sa « carte blanche », le « conformisme », le « mimétisme » des journalistes, le « bruit de fond médiatique ».

Le propos serait pertinent de la part d’un universitaire qui analyserait les médias de l’extérieur, mais pas d’un homme qui a les mains sur le deuxième journal télévisé de France. Que France2 rompe avec le « mimétisme » si tel est le problème ? Qu’est-ce qui l’en empêche ?

En filigrane le procès d’Internet

Deuxième exemple ? Jean-Pierre Elkabbach, longtemps patron d’Europe1, toujours chargé de sa grande interview du matin, et membre du comité stratégique du groupe Lagardère Médias. Il dénonce la « peopelisation » dans les médias.

« J’en ai assez », dit l’homme qui siège tous les jours face à Marc-Olivier Fogiel et qui fait partie du groupe publiant Paris Match. Au fait qui était à la « une » de l’hebdomadaire la semaine dernière ? Carla Bruni-Sarkozy...

Et en filigrane dans la plupart des interventions (sauf celles, qui relevaient le niveau, d’Edwy Plenel de Mediapart et d’Eric Fottorino du Monde), le procès d’Internet qui casse tout.

Quelle drôle d’idée ont donc eu les producteurs de Doc en Stock de Daniel Leconte ? Interroger ces journalistes qui ont tout fait, tout vu dans les médias, comme s’ils étaient de blanches colombes sans la moindre responsabilité dans ce qu’on appelle par facilité de langage la « crise de la presse » ! Tout au long de la soirée, on avait envie de leur dire : mais faites ce que vous professez face à la caméra !

Au mieux il s’agit d’une paresse intellectuelle qui cède au « star system », ou, pour reprendre le titre de l’émission de début de soirée, une « effroyable imposture » ? De toutes les manières, une occasion ratée de faire réfléchir et d’informer sur la crise, non pas de la presse, mais du journalisme et des journalistes.

Aller plus loin
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  • 101 réactions
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  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 11h56 le 10/02/2010
    • Internaute 82025
      non connue

    Ça a le mérite d’illustrer, sous une forme particulièrement caricaturale, le microcosme des média qui a accès aux média.
    Au fond, rien de nouveau, quelques « gagnants » qui s’accrochent à leur notoriété, puis s’invitent entre eux dès que l’un d’eux sort un bouquin ou une quelconque production. C’est une rente, qui s’appuie sur une solidarité très...intéressée, et bien sûr de nombreux verrous pour les nouveaux arrivants.

    Yves Calvi, que j’estime, avait sorti un jour en direct :
    « Un journaliste, c’est quelqu’un qui parle avec expertise, le soir, d’un sujet dont il ignorait jusqu’à l’existence le matin ».

    C’était sur le ton de l’humour, mais chaque journaliste devrait y réfléchir.

    Ça conduirait plus souvent les professionnels à confier la parole à des vrais témoins, des vrais spécialistes, des vraies personnes concernées, comme vous le faites un peu ici.
    Et comme Daniel Leconte n’a pas fait concernant le net, apparemment (je n’ai pas vu l’émission).

  • JP_JP
    • Posté à 13h00 le 10/02/2010
    • Internaute 18274

    moi aussi j’ai été choqué de voir la liste des sélectionnés pour critiquer ce qu’ils contribuent eux-mêmes à bâtir. Beaucoup sont clairement très éloignés du journalisme tel qu’on souhaiterait le voir pratiquer ; Pujadas, Elkabbach, ... val
    Fallait oser

  • Jaycib
    Jaycib
    Désagrégé de l'Université
    • Posté à 18h14 le 10/02/2010
    • Internaute 37053
      Désagrégé de l'Université

    Certaines contre-vérités ont été assénées au cours du programme d’Arte, notamment durant la première partie consacrée à l’intox qui peut se diffuser en matière d’« information » sur l’internet. On a eu droit à un long discours sur la théorie du complot (vaccin H1N1, 11 septembre 2001, conspiration juive, etc.) que véhicule le net sans critique, comme si, soit dit en passant, le long dossier de Rue89 sur le 11/9 – entre autres choses – n’existait pas... Mais le plus fort, dans cette histoire, c’est le raccourci hâtif tracé entre la montée d’une ’info’ non professionnelle incontrôlable sur l’internet et la crise de la presse papier. Cette dernière est-elle exclusivement due à la concurrence d’un net anarchique ? Tous les observateurs de la presse en France ont pu constater depuis des décennies que les médias papier sont en crise, et que sûrement la montée inexorable de l’Internet n’a que peu de choses à voir avec cet état de choses. Il y aurait, entre autres choses, beaucoup à dire sur les quelque deux milliards d’euros apportés par l’Etat pour assurer la survie de la presse. En fait, c’est la télévision, non l’internet, qui a présagé la chute des ventes de la presse papier « menacée de mort ».

    Les prémices de l’argument qu’Arte voulait développer étaient donc entachées dès le départ par un parti-pris déplorable qui dessert la ’cause’ que la chaîne prétendait défendre.

    Je suis par conséquent entièrement d’accord avec l’argument de Pierre Haski, à cette différence mineure près qu’à sa place je me serais particulièrement ébahi de la présence dans ce programme d’Axel Ganz, présenté comme un journaliste de bonne foi qui a réussi (c’est depuis belle lurette un capitaliste bon teint). Que ne dirait-on pas si Bolloré (Direct8), Arnaud (La Tribune), etc., avaient été mis en épingle de la sorte !

  • GonzoStyle
    GonzoStyle
    Journaliste
    • Posté à 19h09 le 10/02/2010
    • Journaliste 65362
      Journaliste

    Là je crois que c’est clair : entièrement d’accord avec vous Pierre !

    Car s’il faut reconnaître que la technologie numérique et internet ont complètement bouleversé les médias et changé la donne de l’information (comment la produire, la diffuser...), entendre Pujadas et Elkabbach fustiger le « conformisme », le « mimétisme » ou la « peopelisation » des médias s’apparente clairement a du foutage de gueule : ils crachent dans la soupe qu’ils nous vendent tous les jours !
    Preuve, s’il en fallait encore, que les médias dominants sont mal barrés et qu’il est grand temps de repenser notre profession : laissons la communication et l’information spectacle à ces gens-là... Et de notre côté, faisons du journalisme !