
TF1 et France 2 « bidonnent » : la plaie de la reconstitution
Pour se défendre, les chaînes avancent que les « reconstitutions » sont monnaie courante. Peut-être est-ce justement le problème…
La révélation, par Le Canard Enchaîné de mercredi, d'un « bidonnage » de TF1 et France 2 dans leurs JT respectifs du 27 juillet a laissé les deux chaînes un peu dubitatives. Il faut dire que la « reconstitution » -en l'occurrence, d'une enquête de gendarmerie après un incendie en Corse-, est une pratique très courante en télévision.
Cité par LePost.fr, le directeur adjoint de l'information de France 2, Yannick Letranchant, considère que « parler de bidonnage, c'est franchement dingue ». Il reconnaît qu'il y a eu « reconstitution », et que ce fait aurait dû être précisé « par un commentaire ». TF1 a déclaré être « sur la même lignée que France 2. Il n'y a pas de bidonnage ».
Au télespectateur d'en juger. (Voir la vidéo des deux reportages, mis bout à bout par LePost.fr)
Résumons : les deux chaînes ont présenté comme un reportage sur une enquête pour retrouver des incendiaires ce qui n'était en fait qu'une mise en scène rejouée par les pandores spécialement pour les journalistes (ceux des deux chaînes ainsi que ceux de Corse Matin, dont une équipe a d'ailleurs réalisé en sous-traitance le reportage de TF1).
Et Yannick Letranchant d'enfoncer le clou sur le site de 20 Minutes :
« Des journalistes qui demandent aux personnes interrogées de se mettre en situation pour avoir des images, cela arrive tous les jours en journalisme. »
Quand l'émission de Patrick de Carolis bidonnait
Alors pratique courante ou atteinte à la vérité et à la qualité de l'information ? Commentaire d'un journaliste reporter d'images (JRI) de TF1, sous couvert d'anonymat :
« Le cas d'espèce me paraît tordu : il est évident que des gendarmes ne vont pas emmener des journalistes sur une scène de crime au moment où ils la découvrent eux-mêmes, puisque tous les indices seraient piétinés.
Mais ce que TF1 et France 2 ont fait est clairement inexcusable, ils auraient dû préciser qu'il s'agissait d'une reconstitution. Dans le même ordre d'idée, quand on filme des unités à l'entraînement, normalement, on le précise. »
Le site Arretsurimages.net a exhumé de ses archives un très bel exemple d'unité filmée à l'entraînement, mais sans que ce soit précisé. Le contraire (qu'il s'agirait d'un véritable sauvetage en montagne réalisé par des CRS) est même plus que sous-entendu. Ce reportage est passé en 1999 dans l'émission de France 3 Des Racines et des Ailes, présentée à l'époque par l'actuel président de France Télévisions, Patrick de Carolis. (Voir la vidéo d'Arretsurimages.net)
Dans ce vieux reportage de France 3, le bidonnage était complet, et bien appuyé. Comme dans les deux 20 Heures de TF1 et France 2, une reconstitution était présentée comme un événement réel filmé par les équipes de télé.
« En télé, on est obligés de faire de la mise en scène »
Sans être toujours aussi infidèle à la réalité, la mise en scène est une pratique très courante dans l'information à la télévision. Le JRI de TF1 -un Journaliste reporters d'images tient la caméra, et peut travailler avec un journaliste-rédacteur, ou faire des reportages seul- estime qu'« en télé, on est obligés de faire de la mise en scène » :
« Mais, sauf erreur professionnelle, on ne travestit pas la réalité. Pourquoi on met en scène ? Parce qu'on n'a pas forcément les moyens de filmer les choses exactement comme elles se passent. Si on veut retranscrire l'événement de manière correcte, on a besoin de plusieurs axes, de plusieurs valeurs de plan, qui servent ensuite à faire le montage.
Refaire des scènes, ça ne me choque donc pas. Mais je n'aime pas le faire, pour des raisons de rendu, car on perd en spontanéité. »
A moins de tomber sur un acteur exceptionnellement doué. C'est le cas de Bernard Kouchner, qui a offert au patrimoine audiovisuel français un épisode fameux, connu depuis sous le nom de « Kouchner et le sac de riz ». Cet instant d'anthologie a été filmé en 1992, en Somalie, par une caméra de France 2. (Voir la vidéo)
On a appris par la suite que le docteur K avait rejoué la scène, encore et encore, jusqu'à ce que le caméraman la juge satisfaisante. Dans ce cas, la mise en scène se doublait d'une petite mystification : qui peut imaginer que le ministre de la Santé et de l'Action humanitaire a vraiment « mis la main » au déchargement des sacs ce riz ?
« Les bidonnages avérés ont trait à l'image »
Soyons fair-play avec les confrères de la télé : on peut considérer qu'à l'écrit aussi, les journalistes mettent en scène l'information. En 2003, dans un article que consacrait Stratégies aux bidonnages (en citant plusieurs autres exemples), le sociologue Jean-Marie Charon expliquait pourquoi « les bidonnages avérés ont trait à l'image » :
« Dans la presse écrite, la reconstitution des paroles, la contraction de la citation, les effets de mise en scène, les récits enjolivés sont considérés comme anodins. Notre tradition littéraire française est souple avec le caractère véridique des mots dès lors que la trame de la vérité est respectée. »
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De Bobbif
freelance | 10H14 | 07/08/2009 |
C'est affligeant, mais ne fait que confirmer une tendance qu'on ne remarque même plus : le besoin impérieux, pour les journaux TV, de montrer des images qui bougent, reléguant le commentaire journalistique au second plan. Comme si leur métier se résumait stricto sensu à illustrer sans expliquer ni analyser.
Faites donc l'expérience, prêtez attention au contenu de ce qui vous est montré lors d'un JT, et sans même parler de « bidonnage », vous verrez que 95% des images diffusées n'apportent strictement rien au propos. Ainsi, pour disserter 3 minutes sur le thème « qu'est-ce qu'il fait chaud dites-donc cette semaine », on nous balance des images de gens allongés dans l'herbe, des enfants qui jouent dans les fontaines municipales etc… Quel intérêt ? Aucun, mais ça meuble.
D'ailleurs, bien souvent, ce ne sont même pas des reportages : les images sont diffusées avec la voix du présentateur qui déclame son texte « en off », c'est un besoin irrépressible. Pourtant, « autrefois », le présentateur du JT pouvait très bien faire des annonces uniquement en parlant. A la rigueur, on voyait une photo en arrière-plan, mais aujourd'hui il faut que ça bouge…
De Joson
Savoyard des plaines | 10H24 | 07/08/2009 |
Sujet passionnant s'il en est ! quelle est la vraie nature de l'indormation ? les faits bruts ne sont pas toujours accessibles or le public en redemande, comme au cinéma (Cf les « spectateurs » de l'impact des avions dans les 2 tours qui se croyaient -pendant qq secondes- en plein tournage), le réel aussi peut être « bidonné », tellement nos esprits sont formatés par la TV-ciné-internet.
Comment s'en sortir ? La radio n'est surement pas exempte de « bidonnages », avec quelques bruitages ou effets sonores ou de montage bienvenus. La presse écrite prend (soi-disant) du recul mais tout ce qui est écrit est traduit, déformé (selon le talent objectif du journaliste).
Alors oui, il faudrait que ce soit écrit dessus : j'ai le droit de savoir ce que je mange (contains sulfites, moins de 1% d'OGM, présence de traces d'arachides), c'est marqué sur la bouffe industrielle, alors pourquoi pas aussi sur l'info industrielle : « reconstitution », « réalisé avec trucage », « phrase extraite de son contexte ».
Pas facile sans doute d'être journaliste ! et quelle responsabilité d'informer objectivement ; faudrait aussi éduquer les mangeurs d'info, j'espère que l'école s'y emploie, suffisamment ?
De albin
journaliste, écrivain & éditeur | 11H29 | 07/08/2009 |
Je me souviens d'un reportage réalisé par la télévision belge au Maroc qui a demandé au maire local de se rendre à dos d'âne dans le village plus tôt que dans les 4x4 qu'il avait l'habitude d'utiliser. C'était il y a une dizaine d'années. ils voulaient donner une « image appropriée » au sujet.
De The_Reaper
Mâle Nécessaire | 11H52 | 07/08/2009 |
Je suis bien embêté avec cet article, car en fait, je ne trouve pas que les reportages incriminés soient vraiment différents de la plupart de ceux qu'on voit tous les jours dans les journaux TV.
En l'occurence, que voit-on ? Des gendarmes, sur une scène de crime, en train d'enquêter sur des pyromanes. Bien entendu qu'une brigade n'emmènera jamais des journalistes sur un tel lieu (comme le dit l'article, car sinon, ils piétineraient les indices). Tout est bien entendu mis en scène, comme 99% des reportages audiovisuels, car il est difficile de filmer la réalité au moment M. Vous croyez vraiment, vous, que quand un reportage s'intéresse à une maladie particulière, le reporter filme vraiment la consultation médicale du docteur et de son patient ? Bien sûr que non ! D'abord parce qu'il serait en infraction avec le secret médical, et ensuite parce que ça fausserait irrémédiablement la réaction des gens, pas des acteurs de profession. Tout est mis en scène. Et c'est extrêmement rare qu'il y ait un message indiquant « reconstitution ». La confusion entre réalité et mise en scène est perpétuelle.
Pour donner un exemple, Capital était venu faire un reportage dans ma boîte. On a demandé à un de mes collègues (qui n'était même pas au poste visé ! ) de « simuler » un appel téléphonique. On a fait une mise en scène pour que ça passe bien à l'image, et c'est tout.
D'où la télévision n'est qu'un reflet de la réalité, pas la réalité en elle-même.