07/07/2009 à 12h27

« Violence à la télévision » ou « violence de la télévision » ?

Pierre Sultan | Psychologue, Psychanalyste

Il ne fait aucun doute qu’aujourd’hui la violence s’expose de façon ordinaire à la télévision. La mort n’est plus représentée comme un événement définitif et irrémédiable, mais souvent comme un simple incident qui peut se répéter parfois à l’infini. Certains héros des fictions actuelles (relayés par les jeux vidéos où les personnages ont « plusieurs vies ») sont devenus les champions modernes de la résurrection remplaçant sans doute les Dieux des générations précédentes.

Si au travers d’images de mises à mort, cette « violence à la télévision » vient interpeller les potentialités sadiques, masochistes et compassionnelles du téléspectateur, qu’en est-il de cette autre violence qui sévit dans les programmes de « télé-réalité » (qui n’en porte que le nom), où s’expose la vie ordinaire de monsieur et madame Tout-le-monde ?

Parents débordés par un enfant décrit comme coléreux et capricieux, femme aux prises avec la vente de sa propriété, couple dans l’impossibilité de trouver une location ou encore célibataire convaincu, dont l’intérieur se retrouve noyé sous la crasse, faute d’avoir effectué au jour le jour les tâches ménagères nécessaires. De façon répétée, ces émissions viennent pointer l’incompétence des protagonistes face à des téléspectateurs, en place de voyeurs, complices de la violence de cette dévalorisation savamment orchestrée.

Ceux qui entrent dans le moule, et les autres

Pourtant, la trame du récit est simpliste et binaire. Il y a le comportement adapté et celui qui ne l’est pas. On ne veut surtout pas s’interroger sur les raisons qui ne permettent pas à cet homme de faire son ménage, à ces parents de poser des règles et de les faire respecter par leur progéniture, à cette femme de vendre la maison qu’elle avait achetée vingt ans auparavant avec son époux, qui depuis s’en est allé... On voudrait nous faire croire qu’il ne s’agit que de comportements inappropriés qu’il suffirait de « corriger », comme ceux des chiens de Pavlov « conditionnés » à saliver au son d’une cloche.

D’autres programmes convient le téléspectateur au « casting » du beau-père parfait, effectué par toute une fratrie d’enfants, tentant par ses questions, de déterminer le postulant idéal pour cette place vacante auprès de leur mère... D’autres encore nous montrent des parents « auditionnant » les candidats potentiels susceptibles de devenir le (la) petit(e) ami(e) de leur enfant adolescent ou jeune adulte.

Derrière cette farce, servie à grand renfort de grimaces, de rires et de grincements de dents, on assiste à la mise en scène du déni de la différence des générations. Or cette confusion des rôles et des places générant l’abrasion des limites et de l’interdit, favorise un climat à forte connotation incestueuse. En effet, choisir le petit ami de sa fille ou le futur compagnon de sa mère, devoir séduire son futur gendre ou sa prochaine belle-mère relève d’un scénario où chacun serait convié à se réunir dans le même lit...

Il s’agit alors davantage d’une « violence de la télévision » dans ce que ces programmes véhiculent de messages symboliques d’un genre nouveau et beaucoup plus sournois.

Si le spectateur peut se protéger de la première violence -à condition toutefois d’en avoir les moyens psychiques (maturité, intériorisation de la Loi et des interdits...)-, comment se défendre en revanche de cette autre violence difficilement identifiable sous l’apparence trompeuse du divertissement ?

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  • A déménagé le 2 mai 2011
    A déménagé le 2 mai 2011
    Délinquante au coin de la rue
    • Posté à 13h09 le 07/07/2009
    • Internaute 26137
      Délinquante au coin de la rue

    Il est très vrai votre article.

    En même temps, personne ne nous oblige à rester devant la télé,surtout pour ces émissions totalement débiles... qu’on appelle « télé-réalité ».
    Réalité pour qui ? ça c’est pas précisé... ; -)

  • remdom
    • Posté à 13h14 le 07/07/2009
    • Internaute 6231

    Violence de la télévision : la fameuse dernière phrase « MERCI DE VOTRE FIDÉLITÉ » reprise systématiquement mérite d’être écoutée dans toutes ses significations.
    Certains disent, et j’en serais, « merci de votre PASSIVITÉ ».

    La télévision mobilise, pour chaque minute d’émission sur chaque « chaîne » ( mais pour qui sont ces chaînes ? pourquoi ne pas reprendre le terme technique de canal ?), des moyens techniques et économiques puissants, que seuls les États ont eu les moyens de financer à bout de bras pendant des décennies, en particulier les systèmes de diffusion. Et selon les données des Recensements de la Population de l’INSEE sur l’équipement des ménages, c’est dans les quartiers populaires que les niveaux d’équipement audio-visuel sont les plus importants.

    La fabrication de l’illusion que fournit la télévision permet de fuir, d’enjoliver, de dénier le réel. C’est en cela que la télévision, après le cinéma et la littérature, en imposant des représentations du monde et des places possibles pour chacun, exerce une violence d’assignation et d’imposition symboliques.

    Quelques moments de télévision trouvent un intérêt à mes yeux : les matches de rugby, parfois, et Thalassa, le magazine de la mer, constamment. Etrangement, personne ne songe à commémorer au fur et à mesure qu’ils s’égrènent dans le temps, le 20ème, le 25ème, le 30ème anniversaires de cette émission engagée, respectueuse du téléspectateur ? Son seul succès populaire la maintient dans les programmes.

    Je dois préciser que, par une sorte de réflexe d’autodéfense, j’ai cessé le 7 mai 2007, jour de l’élection du nouveau président de la République, d’écouter la radio le matin, France-culture ou France-inter et les JT de propagande.
     » Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt » et la caméra filme le doigt, et le commentateur radio explique le doigt.

    La lune est cachée ! ....

  • A.V.
    • Posté à 13h33 le 07/07/2009
    • Internaute 24685

    Fine analyse de l’observance d’une certaine norme et son corolaire incestueux. On mesure le décalage entre une société de plus en plus diverse et la télévision qui en est restée à la stricte tradition du prêche. Merci de mettre le doigt sur la « vraie » violence, celle qui consiste à remettre l’individu dans « un droit chemin », non sans avoir joint le spectaculaire à l’exemplarité, histoire de faire monter l’audience et d’en tirer un bénéfice substantiel.
    Une remarque concernant le dernier paragraphe : l’impact lié au second type de violence est indissociable du cadre familial. Si ce dernier fonctionne selon les mêmes règles, les effets seront démultipliés. Sinon, ils seront limités.