Au milieu de la tempête, TF1 cherche toujours sa boussole

91% de baisse du résultat net pour le groupe TF1. Une crise éditoriale, managériale et surtout stratégique.

La roue de la fortune (DR).

Le chiffre est abyssal : 91% de baisse du résultat net au premier trimestre par rapport à l'an dernier pour le groupe TF1. Mais ce chiffre ne doit pas masquer une crise éditoriale, managériale, de contenus et surtout stratégique : les dirigeants de TF1, toujours rentable mais en quête d'un nouveau souffle, naviguent à vue.

Les belles années de la chaîne sont révolues. Il y a encore deux ans, TF1 raflait plus de la moitié des recettes publicitaires du PAF avec « seulement » un tiers de l'audience. Une situation unique en Europe. Depuis, l'effondrement du marché publicitaire s'est ajouté au boom de la TNT. Et TF1 paye toujours le choix stupide fait par son ancien PDG, Patrick Le Lay, de bouder la télé numérique gratuite.

Les dirigeants « ont raté le développement externe »

« Pendant des années, TF1 avait un succès phénoménal et une puissance sans équivalent », rappelle un très bon connaisseur de la chaîne. « Mais les dirigeants du groupe ont raté le développement externe et n'ont connu aucune réussite, à part la chaîne elle-même, et peut-être Eurosport. »

Le rond Martin Bouygues, parrain du dernier fils de Nicolas Sarkozy -qui le considère comme un « frère »-, soutient officiellement le PDG de la chaîne, Nonce Paolini, nommé en 2007 avec la mission ardue de maintenir le leadership de TF1 tout en serrant les coûts (70 millions d'économie prévus en 2009).

Dans ce contexte de crise, le patron au prénom de prélat n'a pas encore trouvé de planche de salut. En négligeant la TNT, TF1 s'est privée du précieux relais de croissance qui bénéficie à sa concurrente M6, avec 100% de W9, leader ex-aequo de la télévision numérique.

Le dossier crucial du moment pour TF1 est donc le rachat de TMC, l'autre leader de la TNT, dont elle possède 40%. Le groupe AB, inoubliable producteur d'« Hélène et les garçons », possède la même portion du capital de TMC. TF1 cherche à racheter l'ensemble d'AB, dont elle possède déjà un tiers, depuis plusieurs mois. En vain, jusqu'ici. Le dossier, piloté par Laurent Solly, l'ex-bras droit de Nicolas Sarkozy parachuté n°2 du groupe TF1 en 2007, semble au point mort.

Le Graal de l'âge d'or : « les Cités d'or », « Une famille en or »…

Mais cette faute sur le numérique ne justifie pas seule la crise de TF1. M6, la petite chaîne qui montait, descend moins : par exemple, ses recettes publicitaires baissent de 11% au premier trimestre, contre 27% pour TF1. Or, la pub a représenté en 2008 63,5% du chiffre d'affaires de TF1. « M6 est autour de 50% », note Pascal Josèphe, un ancien dirigeant de chaînes publiques (dont TF1 avant sa privatisation) devenu patron de la société de conseil en audiovisuel et médias IMCA.

Cette chute s'explique par les tarifs exorbitants que pratiquait la Une grâce à sa « prime au leader » -qui joue toujours, dans une moindre mesure-, mais pas uniquement.

« La Roue de la fortune », « Une famille en or », « Les Mystérieuses cités d'or », ça vous dit quelque chose ? Voilà des programmes que TF1 a mis à l'antenne cette saison ou, pour le mythique dessin animé d'Antenne 2 produit jusqu'en 1983, qu'elle diffusera après 2011. Ces vieux concepts archi-éprouvés, auxquels il faut ajouter le nourrisson « Qui veut gagner des millions ? », sont les seuls programmes réguliers qui assurent encore une audience leader à TF1, avec les séries américaines comme « Dr House » ou « Les Experts ».

TF1 prépare la télé de 2010 avec celle de 1980

Un professionnel note que sur l'équation structure/programmation, le duo Le Lay-Mougeotte fonctionnait bien, l'un chapeautant l'entreprise, l'autre l'antenne. Depuis deux ans, Paolini coiffe le tout, délègue et tranche. Parfois dans le vif. Ces derniers mois, de nombreuses têtes sont tombées, dont celle d'un directeur de la fiction québécois resté en poste moins d'un an. Frilosité garantie à tous les étages.

Pour seconder son directeur des programmes, Laurent Storch, Nonce Paolini vient de rappeler Gérard Louvin. Le créateur de « Sacrée Soirée » devrait notamment piloter la résurrection de cette émission, créée… en 1987. Des producteurs en vue à Paris et des directeurs des programmes de médias concurrents avaient été approchés, sans succès.

En clair, TF1 prépare la télé des années 2010 en exhumant celle des années 80. On a connu stratégie plus audacieuse. Et surtout plus porteuse pour séduire la ménagère du futur…

Mais ces programmes sont ceux de l'époque où TF1 trônait au dessus de 40% d'audience. Aujourd'hui, elle évolue entre 25 et 30%. Pour la période décembre-mai, sur l'access prime-time (18-20h) TF1 perd 0,6 point de part d'audience en un an, là où M6 en gagne 3,1. L'écart est plus faible sur le sacro-saint prime time (20h-22h30, -0,9 contre -0,6), mais « TF1 a de plus en plus de mal à fidéliser le téléspectateur », relève Sarah Fauvin, directrice des études audiences et programmes chez Carat. « Et ça, c'est nouveau ».

La « marque » Ferrari peine à s'installer

Encore pire en terme d'image, la « grand messe » de la chaîne est talonnée par le 20-Heures de France 2. Laurence Ferrari reste embourbée au fond des classements de popularité des présentateurs, devancée notamment par ses deux prédécesseurs PPDA et Bruno Masure. « TF1 n'arrive pas à imposer la “marque” Ferrari », constate un journaliste qui a quitté la chaîne :

« En interne, les journalistes se préparent à l'éventualité d'un croisement des courbes des deux JT. Dans le milieu politico-médiatique, ça signera la fin de l'influence de TF1. »

TF1 « ne sait plus faire de l'événementiel », remarque aussi un ancien dirigeant de la chaîne viré par Paolini.

Le consultant Pascal Josèphe estime que TF1 est « coincée par son statut de chaîne généraliste et familiale, qui l'empêche d'être transgressive. Son salut est dans l'offensive, sur la TNT et Internet ». La Une vient de lancer son nouveau site web, mais pour un dirigeant d'une autre chaîne, « TF1 est sur la défensive sur tous les points. Ils n'ont pas réussi à affirmer ce que serait la nouvelle TF1 ».

Photo : la Roue de la fortune (DR).

4 commentaires sélectionnés

Portrait de VoisinDuQuartier

De VoisinDuQuartier

oui, mais quelle civilisation ? | 06H38 | 15/05/2009 | Permalien

Maintenant que la roue de la fortune a tourné, gageons qu'avec l'obligation d'économiser 70millions, la culture et la qualité trouveront enfin leur réelle place dans les cerveaux à louer des dirigeants de TF1, c'est à dire au niveau des profondeurs abyssales de leurs résultats …

Moi aussi, je persisterai à ne pas regarder cette chaîne !

Portrait de stephanemot

De stephanemot

Author & Chief AtoZ Officer | 07H35 | 15/05/2009 | Permalien

La demission strategique ne date pas d'hier. Cela fait plusieurs annees que les rumeurs de revente plombent une boite ou le pilotage a vue a remplace les ambitions conquerantes du passe.

Martin s'est contente de defendre sa vache a lait sans penser au sur-lendemain et le resultat ne surprend absolument personne. Au lieu de s'imposer comme un acteur majeur au niveau europeen, le groupe se fait tailler des croupieres sur son pre carre. On ne peut pourtant pas dire qu'il n'etait pas prevenu…

Portrait de Vince75010

De Vince75010

Consultant | 09H37 | 15/05/2009 | Permalien

« Et TF1 paye toujours le choix stupide fait par son ancien PDG, Patrick Le Lay, de bouder la télé numérique gratuite »

Si bouder la TNT apparait aujourd'hui comme une erreur de la part de TF1, ce choix était totalement ancré dans les certitudes de l'époque. L'offre télévisuelle étant restreinte, il s'agissait de maximiser ses recettes publicitaires en proposant les programmes les plus fédérateurs, capables de maximiser les parts d'audience et donc les rentrées publicitaires. Dans ces conditions, les nouveaux arrivants de la TNT ont tous compris qu'il serait difficile de rivaliser avec la puissance des chaines traditionnelles, et se sont positionnés sur des niches…

Où comment l'influence des mesures d'audience sur la programmation, longtemps une des clés du développement de TF1, se révèle aujourd'hui être un handicap.

Partie 1 : Comment un indicateur statistique influence la programmation ?

Quasi-simultanément « naissaient » dans le milieu des années 80, deux grands acteurs de la télévision : TF1 et Médiamétrie. Les statistiques d'audience proposées par l'institut, ont rendu possible la régulation du marché publicitaire. De simple statistique informative (née dans les années 50 et ayant connues diverses révolutions méthodologiques), la mesure est devenue la clé de répartition des recettes publicitaires.

Dans ce contexte, il est compréhensible que l'intérêt économique de TF1 réside dans la maximisation de son audience et pour cela, dans la création de programmes fédérateurs. Il y a alors prolifération de jeux TV, d'emissions de divertissement, permettant de réunir le plus grand nombre et cela au détriment de la qualité. En somme un nivellement par le bas. Et le téléspectateur, lui, n'a pas vraiment le choix : les chaines publiques ayant optées pour la même voie.

La seule chaine ayant proposée une alternative à ce modèle fut Canal Plus. La programmation de la chaine à péage ne visait pas à maximiser son audience, mais à satisfaire ses abonnnées en leur proposant un contenu susceptible de les interesser, favorisant ainsi les abonnements et évitant les résiliations. Un indicateur avait d'ailleurs été créé permettant de quantifier le nombre de programmes qu'un téléspectateur avait apprécié. D'où la présence de golf, de boxe, de cinéma, etc… répondant aux attentes de différentes catégories d'abonnés.

Le role des indicateurs statistiques, pourtant construits pour fournir une image de la réalité, est primordial puisqu'il a eu un impact sur la manière de programmer.

Partie 2 : Où TF1 est fragilisée par la trop grande place accordée à la mesure d'audience.

L'arrivée de la TNT aurait pu ne pas changer fondamentalement la donne. Si les nouvelles chaines s'étaient contentées de se focaliser sur la mesure d'audience, nous y aurions eu le même type d'emissions et finalement TF1 ne serait pas menacée.

Le succès des petites chaines a été de comprendre que le marché était segmenté. Qu'il était préférable de se faire une place auprès des jeunes (Nrj 12, W9), des fanas de débats parlementaires (LCP), etc… et de leur proposer une programmation plus adaptée que celle, trop généraliste, des grandes chaines.

Pour les publicitaires, cela présente un avantage non négligable, plutôt que de payer une fortune pour 20 secondes sur la une, pour promouvoir le dernier gadget auprès des ados autant passer sur les chaines de la TNT ciblant cette population.

Si TF1 se sent aujourd'hui menacée c'est tout simplement que sa vision marketing était trop globale, pas suffisament segmentée…Mais il n'y a aucun doute, le groupe va réparer très vite cette erreur.

Portrait de PB2N

De PB2N

10H57 | 15/05/2009 | Permalien

Il y a une vingtaine d'année des chaînes avaient déploré que lorsque l'on allumait une télévision, on tombait systématiquement sur la 1 (par « construction »).

A l'allumage, hop, la 1 racolait l'auditeur qui bien souvent restait sur cette chaîne, moi compris.

A l'ère du numérique l'écran est piloté par le décodeur, l'adsl, etc… et à l'allumage on se retrouve sur la dernière chaîne consultée.

Aujourd'hui, avec le nombre important de chaîne disponible déjà par la TNT, je m'aperçois que je ne regarde plus du tout la 1. Mais quand je dis plus du tout c'est presque du « jamais » ; de regarder son programme me suffit pour l'éviter.

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