28/03/2009 à 20h18

La télé abuse-t-elle de la caméra cachée ? Le Figra en débat

Augustin Scalbert | Journaliste Rue89

(Du Touquet)

Grand débat ce samedi matin au Figra, organisé par la Société civile des auteurs multimédia (Scam). Le sujet revenait sur une des grandes polémiques de l'année dernière : l'utilisation de caméras cachées dans les reportages télé, une pratique particulièrement débattue lors du lancement de l'émission « Les infiltrés » sur France 2.

Après deux heures de débat, une participation active du public et une incursion -un peu hors sujet- dans les ennuis judiciaires de journalistes de Rue89 et de France 3 à la suite d'une plainte de la chaîne, on peut en tirer cette conclusion : la caméra cachée peut-être nécessaire dans certains cas très précis, mais globalement, son utilisation est très contestable déontologiquement.

Extraits des propos de chacun des participants, qui répondaient aux questions du journaliste Pierre Bouteiller et du public. Il y est beaucoup question de la maltraitance dans les maisons de retraite, sujet du premier numéro des « Infiltrés ».

« Aller le plus loin possible pour informer le public »

Laurent Richard, rédacteur en chef des « Infiltrés », estime que la caméra cachée est nécessaire pour « être là quand ça se passe » :

« Des procédés comme la caméra cachée et l'usurpation d'identité ne sont pas une dérive actuelle de la télévision, ils sont utilisés de longue date dans la presse écrite. [...]

Pour nous, il est important d'aller le plus loin possible pour informer sur des sujets sensibles comme le travail précaire ou la maltraitance en maisons de retraite [...].

Cette émission n'est pas 100% en caméra cachée, puisqu'ensuite il y a un débat en plateau. »

« L'infiltration, c'est presque un principe militaire »

Patrick de Saint-Exupéry, rédacteur en chef de la revue XXI, a été applaudi par le public à la fin de sa première intervention :

« J'ai été très choqué par cette émission. L'infiltration, c'est presque un principe militaire. On est dans une guerre non déclarée.

Ce qui me gêne, c'est qu'on voit un journaliste anonyme, dans un endroit anonyme, interviewant des gens anonymes. Mais rien n'empêche d'aller voir l'infirmière à visage découvert !

L'enchaînement entre le reportage et le débat, pour moi, c'est d'abord du spectaculaire et de l'agressif, et ensuite du posé et du raisonnable [...]

La systématisation de l'usage de la caméra cachée est choquante. »

« C'est le choix qui intervient en dernier »

Pour Guilaine Locquet, directrice adjointe de la rédaction de l'agence Capa, qui produit « Les Infiltrés » pour France 2, « les gens qui ont témoigné et qui ont regardé l'émission ont eu le sentiment de voir quelque chose qui leur ressemblait » :

« On peut dire que c'est un procédé militaire quand on voit ce qu'on veut dans l'émission, et puis on met les mots qu'on veut [...].

La caméra cachée n'est pas un genre définitif ou absolu. C'est le choix qui intervient en dernier, et notre émission n'était pas exclusivement en caméra cachée [...].

Dans le sujet qu'on a fait sur la précarité des contrats de travail dans les hypermarchés, on a pu montrer des choses qu'on raconte mais qu'habituellement, on ne voit pas : le fait de demander s'il y avait un syndicat a valu à notre journaliste de se faire renvoyer dans l'heure [...]

Je suis d'accord, la systématisation de l'usage de la caméra cachée est choquante. »

« On doit utiliser la caméra cachée avec parcimonie »

Géraldine Levasseur (Zone Interdite, M6), lauréate du prix de l'enquête au Festival du scoop d'Angers en 2008 pour « Le dossier noir des maisons de retraite », a « sursauté » quand elle a vu « Les infiltrés » :

« On doit utiliser la caméra cachée avec parcimonie, et l'émission “Les infiltrés” en fait un principe. Il est important d'avoir des témoins à visage découvert, et dans les maisons de retraite, les gens sont demandeurs pour parler. »

Déjouer les logiques de communication

Pascale Justice (grand reporter à France 3) donne un exemple parlant des logiques de communication auxquelles sont confrontés les journalistes en reportage « non caché » :

« Je faisais pour le JT un petit sujet dans une maison de retraite, sur la rééducation des personnes âgées. Le personnel de l'endroit était formidable, la rééducation fonctionnait, la vieille dame était sympa.

Trois jours après, j'y suis retournée pour lui offrir des fleurs. Elle n'était plus en rééducation, et elle attendait depuis une heure, dans son lit, que quelqu'un vienne la nettoyer car elle avait uriné sur elle.

Certains sujets sont impossibles à approcher au coeur de la réalité sans caméra cachée. »

« On ne va pas demander une autorisation de tournage à un parrain de la mafia »

Le Belge Marc Bouvier, rédacteur en chef du magazine d'investigation de la RTBF « Questions à la Une », évoque la charte de déontologie interne à la RTBF :

« Elle nous interdit d'enregistrer en caméra cachée, sauf en cas d'intérêt majeur de l'information, et avec l'aval de la rédaction en chef.

Il est évident qu'on ne va pas demander à un parrain de la mafia une autorisation de tournage pour un sujet sur le trafic de drogue, ou à un banquier du Luxembourg pour savoir comment il conseille des placements offshore à ses clients. »

Une journalite introduit une bombe dans un sommet de chefs d'Etat de l'UE

La juriste belge Martine Simonis, secrétaire nationale de l'association des journalistes professionnels de Belgique, déclare que « la déontologie n'aime pas la caméra cachée » et introduit la notion du risque :

« Certains codes de déontologie belges prévoient qu'on mesure bien les risques pour soi-même et les autres, particulièrement dans les milieux dangereux.

En 2006, une journaliste flamande avait réussi à introduire un revolver, puis une bombe, dans le grand hôtel qui accueillait un sommet des chefs d'Etat de l'Union européenne, pour montrer que la sécurité était défaillante.

Son sujet a été diffusé le lendemain. Le conseil de déontologie a jugé que l'intérêt du sujet justifiait l'usage de la caméra cachée, mais que les risques étaient importants. »

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  • MichelKoutouzis
    • Posté à 10h00 le 29/03/2009

    S'infiltrer d'accord, mais là où c'est interdit. L'abus de caméra cachée, là où le danger ne rôde pas, peut facilement s'identifier à du voyeurisme. C'est aussi un choix de facilité qui permet aux producteurs de restreindre au minimum le temps d'ivestigation. Bientôt nous aurons (si ce n'est pas déjà fait) des mini-trottoirs en caméra cachée. A mon avis la caméra cachée doit servir en deux circonstaces : soit pour mettre en avant la langue de bois (filmer officiellemet puis « clandestinement »), ou alors l'utiliser dans des lieux et des situations où la présence d'une caméra est quasiment impossible et comporte des dangers réels pour celui qui la porte...

  • Jack Sullivan
    Jack Sullivan
    en boule
    • Posté à 10h04 le 29/03/2009
    • Internaute
      en boule

    Je suis d'accord que devant une désinformation organisée et/ou un discours public trop poli pour être honnête, le procédé de la caméra cachée peut permettre de savoir ce qui se cache dans les coulisses. Lorsqu'il est utilisé à bon escient en tout cas.

    Ceci dit je trouve qu'il sert bien trop souvent de caution d'authenticité à un certain journalisme sensationnaliste : « ces images ont été prises à l'insu des protagonistes, au péril de notre vie, c'est vous dire si le sujet est chaud »... inutile de dire que la dramatisation autour de ces images « volée », avec musique crin-crin et montage sous speed, est à l'avenant du propos.
    L'excès de caméra caché accrédite aussi pernicieusement dan le public l'impression qu'il existe effectivement une conspiration du silence sur ces « sujets qui dérangent »...
    Le téléspectateur, déjà rendu soupçonneux par la médiatisation tonitruante des affaires d'abus de confiance ou d'escroquerie, s'adonne alors pleinement à son péché mignon : élaborer une théorie du complot tentaculaire et protéiforme, succomber au refrain du « tous pourris ». Pas sûr que le civisme sorte vainqueur lorsqu'un certain journalisme flatte ainsi les bas instincts des citoyens.

  • N.MARECHAL
    • Posté à 10h47 le 29/03/2009

    L'infiltration trouve sa place dans la mesure ou les tricheurs sont nombreux.
    Les politiques utilisent des techniques de communication pour obtenir le meilleur rendement.
    Cela aussi est une manière insidieuse d'infiltrer notre esprit via le support, TV …

    Pourquoi la caméra cachée (distraction) est si amusante ? C'est tout simplement par effet inversé. Les gens ignorent la présence d'une caméra, ils sont naturels et le plus souvent on s'aperçoit que les gens sont très gentils, patients …

    Concernant un homme public, la caméra cachée nous offre la possibilité de découvrir la vraie personnalité de l'individu en quelques secondes. Les plus méprisants sont certainement les plus hostiles à ce genre de procédé.

    Du moment ou il n'y a pas de trucage, alors pourquoi pas.

  • penabranca
    • Posté à 12h20 le 29/03/2009

    Hey LA RUE 89, n'oubliez pas vos caméras et micros cachés, le 1er avril au commissariat !

  • Yvon le Zébulon
    Yvon le Zébulon
    L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
    • Posté à 12h25 le 29/03/2009
    • Internaute
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

    Et les radars...les caméras partout dans les lieux pulics..

    C'est pas des caméras cachées, par hasard ?

    * Sauf que les voyeurs qui s'éclatent devant les écrans de contrôle n'apportent rien d'autre que de la psychose et de
    la destruction de liberté...

    - Cela dit, avec ce chômage, y'a plein de nuls à caser !

  • Peureux anonyme
    • Posté à 12h36 le 29/03/2009

    Quelle est la valeur d'un « reportage » en caméra cachée dont le contenu n'est pas validé par les enquêtés ?

    Peut on attendre une vérité de « journalistes » qui mentent sur la nature de leur travail ? S'ils mentent aux gens qu'ils visitent, pourquoi ne mentiraient ils pas au public, par recherche du sensationnel ?

    Quid si les gens filmés nient la fidélité du reportage, dénoncent un montage fallacieux et réclament réparations pour le non respect de leur droit à l'image et pour diffamation mensongère ?

  • Leclere gérald
    • Posté à 13h08 le 29/03/2009

    En partant du principe que certaines personnes s'auto-censurent devant leurs supérieurs, la facilité d'être cacher nettoie les obligations et les réserves. Sans tomber dans la délation, cela ouvre énormément de portes, jusqu'à maintenant fermées hermétiquement pour ne pas bousculer le système.
    Cela a permit de changer les abattoirs, de faire des lois sur les ventes forcées des commerciaux, beaucoup de centres ( hyper ou super marché ) ont été obliger de reconnaitre que des petits chefs abusaient de leurs situations pour être bien noter par leur hiérarchie.
    Les caméras cachées sont le seul moyen de montrer à la face du monde, les vrais problèmes que les gens vivent tous les jours.