08/02/2009 à 15h29

« A droite toute » (France 3) : raconter la Cagoule en nuance ?

Pascal Riché | Redchef Rue89




Si la valeur d’un réalisateur n’attend pas le nombre des années, elle a aussi le bon goût de ne pas toujours disparaître lorsque ce nombre-là devient très grand. Prenez Marcel Bluwal, réalisateur de télévision de 83 ans (on lui doit la série Vidocq, notamment). Il est l’auteur du très bon téléfilm que France 3 diffuse, en deux parties d’1h40 chacune, dimanche soir, « A droite toute ». Bluwal y raconte la période qui a le plus marqué sa vie -les années 30, la montée du fascisme- à travers le portrait d’une famille d’industriels français.

Le père, Bernard Pierre Donnadieu, dirige une boite de construction automobile, « Salmon » (toute ressemblance avec Salmson est-elle fortuite ?). Il a deux filles (comme Louis Renault), une femme alcoolique (Béatrice Agenin, qui joue hélas très mal l’ébriété), un journal, et beaucoup de soucis. La montée du front populaire et les grèves le hérissent au point qu’il décide un jour de financer la Cagoule, organisation clandestine d’extrême-droite qui fomentait le renversement de la République.

Le réalisateur mêle l’histoire fictive de cette famille et celle, bien réelle du Csar (l’Osar, de son véritable nom, « la Cagoule » de son petit nom). On croise ainsi Eugène Deloncle et son bras droit le tueur Jean Fillol (qui sera « recyclé » après la guerre par le groupe l’Oréal, sponsor officieux de l’organisation, comme plusieurs autres cagoulards). Bluwal restitue l’amateurisme et la médiocrité de cette organisation de pieds nickelés, jusqu’au bout incapable de convaincre l’armée de rejoindre son projet.

L’un des personnages clef est un écrivain de droite, comme les années 30 savaient si bien en produire : le dandy Robert Le Quesne, clone de Drieu la Rochelle est un militant de base de la Cagoule et l’amant intéressé de Madame Salmon (comme Drieu était celui de l’épouse de Louis Renault). Robert Le Quesne (joué avec talent par Samuel Labarthe), est un concentré de vanité, dont le fascisme n’est pas loin de la posture esthétique : « La poésie, aujourd’hui, c’est cela », crâne-t-il en exhibant un petit revolver.

Le tableau que Bluwal présente de ces années diffère de l’image habituelle : derrière la légèreté apparente (les congés payés, le cinématographe, l’émancipation des femmes...) il expose le véritable cauchemar qui gangrénait cette période : la violence de classe, la haine antisémite. Cette haine est restituée brut de décoffrage, le réalisateur ayant décidé de ne pas pasteuriser les insultes de l’époque.

Au début de « A droite toute », il explique en voix off que sa colère, née pendant ces années, est « intacte ». Il avait alors 10 ans et son personnage fait quelques apparitions dans le film : on croise son béret dans les rues d’un Paris dont l’ambiance est reconstituée avec soin, notamment grâce à quelques images d’archives colorisées.

Malgré quelques lourdeurs, « A droite toute » présente un tableau convaincant, car en nuances, de cette extrême droite des années 30. Aucun salaud ne l’est à 100%, tous ont des faiblesses, tous baignent dans une sorte de gris poisseux, le même gris qui a marqué la « jeunesse française » d’un François Mitterrand. Ainsi, l’écrivain Le Quesne trouvera dans le film une sorte de rédemption par ce qu’il prend pour de la lâcheté, et qui n’est que de l’humanité. Un autre, cagoulard déterminé et personnage de troisième plan du film, terminera dans la Résistance. Celui-là a existé : il s’agit de Maurice Duclos. Et il n’est pas le seul à avoir suivi un tel itinéraire...



Généralement, pour une raison obscure, les acteurs de films télé jouent toujours plus faux qu’au cinéma. Dans celui-là, cependant, l’interprétation tient bien la route. Bernard-Pierre Donnadieu, qui joue le père Salmon, semble avoir enfilé les chaussures de Jean Gabin pour camper ce salaud ordinaire qu’est François Salmon.

Mais d’autres personnages sont également bien campés : le manipulateur Savary (Hervé Briaux), le populo Joseph Darnand (Thierry Hancisse, qui a une vraie « gueule », à la J.T. Walsh), ou encore le chef de la cagoule Eugène Deloncle (Didier Bezace, qui parvient à emplir de légèreté ce sinistre bonhomme).

Filmer de tels personnages avec nuance, sans craindre de restituer la complexité de leurs sentiments, n’est pas aisé ; pourquoi Bluwal, juif polonais qui a échappé de peu au Vel d’Hiv, communiste qui plus est, a-t-il réussi à le faire ? Peut-être à cause des orientations des deux personnes qui l’ont sauvé pendant la guerre : un ex-cagoulard et une lectrice du journal d’extrême droite l’Echo de Paris...

► « A droite toute » dimanche 8 février à 20h35 sur France 3. Sortie en DVD lundi 9 février.

Ailleurs sur le web
La colère intacte de Marcel Bluwal, sur l’Humanité.fr

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  • 101.7
    101.7
    Promeneur
    • Posté à 00h29 le 09/02/2009
    • Internaute 59121
      Promeneur

    Une soirée vraiment impeccable.
    Bon, cela dit, je savais que je ne risquait rien avec un tel casting.
    Bluwal, Donnadieu, Besace, malgré une petite faiblesse d’Agenin qui en faisait un peu trop vers la fin, chaque personnage était bien casté.

    La lumière, les ambiances et un cadrage ont été plus que bien soignés, ce qui donne les lettres de noblesse à ce genre d’oeuvres télévisuelles. L’image fixe du pré et post générique avec le bord du canon d’une arme qui est isolée par du flou de mise au point est presque un résumé du film qui a su ne pas tomber dans le manichéisme.

    Il y a déjà deux ou trois ans que France 2 et France 3 nous offre d’excellents films, j’espère que ça continuera.
    La redevance a du bon quand il s’agit de culture.

    Quand même à 83 balais il en impose le vieux Bluwal. Chapeau !

  • marie 75
    • Posté à 09h33 le 09/02/2009
    • Internaute 3563

    film excellent ....
    Mais bluwal est un très grand mec...
    On lui doit « le pus beau pays du monde »... à voir pour ceux qui ne connaissent pas...
    J’achèterai le dvd pour avoir loupé le démarrage.

  • Waldeck
    Waldeck
    Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
    • Posté à 09h44 le 09/02/2009
    • Internaute 36864
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

    Bravo pour cette belle page de télévision, mais le Père Marcel il aurait pu nous la jouer plus courte ...

    La déco est bien léchée, les comédiens sobres et efficaces, mais encore ici trop de clichés pour marquer l’époque (que je n’ai pas connue, mais mes parents m’en ont si souvent conté le quotidien que c’est presque du vécu.) .

    Enfin, c’est quand même autre chose que si ça avait été tourné par J.Dayan, avec Depardieu et Jeanne Moreau en figures imposées, là où B.- P. Donnadieu et D. Besace s’imposent d’eux mêmes !

  • dzan
    • Posté à 09h46 le 09/02/2009
    • Internaute 26357

    J’ai aussi beaucoup aimé.
    Encore un moment d’HIstoire que l’on ne verra certainement jamais sur TF1.
    Merci le Service Public.

  • désintox.com
    • Posté à 09h55 le 09/02/2009
    • Internaute 40708

    Une belle fiction à caractère documentaire sur une époque trop souvent réduite à une caricature. Marcel Bluwal a su effectivement restituer la complexité de la société d’avant guerre et donner de l’épaisseur à ses personnages. Remarquable interprétation, B-P Donnadieu, notamment, est bluffant . Merci à M.Bluwal de nous avoir offert un beau téléfilm.

    Le film ayant été réalisé et financé avant la suppression de la publicité sur les Chaînes publiques, il est la preuve que les dites chaînes pouvaient faire de la télévision de grande qualité, d’autant plus que le financement assuré par les annonceurs était stable et suffisant contrairement au système aléatoire et brumeux proposé au parlement à l’automne ! A moins d’augmenter considérablement la redevance télé, les vaches risquent d’être maigres désormais. Et augmenter la redevance, voilà une riche idée alors que les impôts vont augmenter de manière prévisible en raison de la crise !

    J’espère que les grands réalisateurs amassent des documents, sont des spectateurs attentifs de la vie publique et du fonctionnement de la société française actuels afin de nous proposer dans quelques années un docufiction de qualité sur l’époque troublante à laquelle nous vivons.

  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 17h03 le 09/02/2009
    • Internaute 45067
      Littéral

    Pour une fiction historique, c’est bien réussi. Les acteurs jouent justes, et créent même un effet de réel qui est plaisant.
    Le contexte historique est certes vulgarisé mais sans contre sens flagrant.

    Le scénario simplifie les enjeux politiques et sociaux de l’époque et quelques personnages secondaires ressemblent plus à des stéréotypes à postériori qu’à des évocations de personnalités plus troubles et ambivalentes.

    Au moment de la parution du livre Ramon de Dominique Fernandez
    qui tente de décrire la dérive d’un intellectuel des années 30 qui ira jusqu’à collaborer pendant l’occupation, le contraste est saisissant.

    L’humanisation des principaux protagonistes qui les montre en personnes normales, banales presque, et foncièrement centrés sur leur propres intérêts, les peint en égoïstes étroits d’esprit, hermétiques à l’évolution de la société, en peine d’idéologie, seulement attachés à des valeurs conservatrices superficielles et datées.

    On regrettera qu’on ait gommé la violence sociale et le fossé de mépris qui séparait les industriels et leurs directions de la masse des ouvriers et employés.

    Imagine-t-on que dans certaines usines de province jusqu’en 1968, il était interdit de jouer à la belote pendant la pause de midi au prétexte que dans ce jeu de carte très populaire le valet peut-être maître ?