Je forme ceux qui vont repasser vos chemises, passer le balai

Je ne suis pas barbu, je ne porte pas de cagoule, je ne fume pas la pipe. Je ne suis pas à la tête d’une armée de va-nu-pieds, quoique. Je suis professeur de lycée professionnel : PLP. J’enseigne les lettres et l’histoire-géographie.

PLP lettres-histoire-géographie. Quelle horreur je suis bivalent ! Enseigner deux disciplines mais c’est impossible ! Au collège ou au lycée, on est soit prof de lettres soit prof d’histoire-géographie. "Tu es instit, c’est ça ? Mais où travailles-tu ? Quel concours as-tu obtenu ? Le Capes ? L’agrégation ? ", me répète-t-on sans cesse. Non je suis PLP et je t’emmerde.

J’apprends à mieux lire et écrire, à comprendre le monde qui les entoure à tous les jeunes que notre système scolaire républicain méritocratique a brisés. A tous ceux que les conditions sociales et scolaires ont mis en difficulté.

Je n’ai ni le Capes, ni l’agrégation et je ne suis pas instituteur. Je bosse en banlieue, en Sarkozie, près de Neuilly, dans un lycée professionnel ZEP (Zone d’éducation prioritaire), situé en ZUS (Zone urbaine sensible). Plus de 50% des élèves appartiennent, selon les critères de l’Education nationale, aux catégories sociales défavorisées ou très défavorisées. Pas de pitié, pas de misérabilisme cher lecteur. Inutile de les plaindre et de nous plaindre. Ni héros ni victimes, ne nous invitez pas à la garden party du Sarko le 14 juillet.

J’aurais pu passer le concours dans un autre corps, professeur des écoles, certifié, agrégé. Or il y a dix ans, j’ai choisi, oui j’ai choisi de venir enseigner ici et de me confronter à cette réalité que nous refusons de regarder en face. Celle qui nous fait peur, la banlieue, les quartiers populaires, "l’échec scolaire".

Au regard de la profession enseignante, et même de la société, je ne suis pas un vrai prof. Enseigner à des fils et filles de prolos n’est pas valorisant ce serait même dégradant. Ça doit être contagieux. Plus on est confronté à un public en difficulté plus on est soi-même considéré en difficulté dans son travail, étonnant non ? Dans les lycées professionnels, on forme ceux qui vont repasser vos chemises, réparer vos ascenseurs, construire votre futur logement, restaurer votre fauteuil Louis XVI, passer le balai dans les hôpitaux, épousseter vos bureaux… les ouvriers et les employés de demain. Si et seulement si l’ascenceur social fonctionne, sinon ce sera le quatrième sous sol. C’est vrai, ils ne feront pas les grandes écoles, ils ne seront pas énarques. Peu de parents rêvent du lycée pro pour leur progéniture, les jeunes non plus.

J’attaque donc ma dixième année d’enseignement auprès de ceux que le système scolaire a sélectionnés pour devenir clé de 12, monobrosse, truelle, fer à repasser… discriminés, humiliés et parfois expulsés. Ce ne sont pas tous des flèches certes, certains se retrouvent en LP car ils ont des parcours familiaux chaotiques, ont des comportements de "sauvageons", ne savent pas bien lire ou écrire. Dans le meilleur des cas, ils sont restés au chaud près du radiateur depuis la maternelle sans se faire remarquer.

Ni anges, ni démons, ils ne ressemblent pas aux stéréotypes de TF1 et des magazines de société. Ils ont des rêves eux aussi. Notre rôle est de contribuer à les aider à se construire homme, travailleur, citoyen. Ils nous le demandent, ils l’exigent.

Alors sous professeur ? Professeur frustré d’avoir échoué au Capes ou à l’agrégation ? "Combien de temps on tient dans ce boulot ? ", demandent les jeunes enseignants. Je n’en sais rien. "On dit que des profs ne veulent pas venir enseigner avec nous, eh bien qu’ils ne viennent pas, nous on en veut pas de ces profs ! Sinon on leur fera la misère." Rachid, BEP comptabilité.

Ce blog ne se veut ni une analyse sociologique, ni analyse politique, juste le regard d’un prof de LP, militant syndical, formateur débarqué de sa province en banlieue parisienne. Regard sur un monde que l’on ignore que l’on feint de ne pas voir, c’est plus rassurant.


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Par Le Monolecte
18H20    09/04/2008

Merci de témoigner d’une réalité sociale qui dérange et que l’on colle allègrement sous le tapis lors des Portes Ouvertes du lycée du coin.
D’un côté, les filières générales, la voie royale vers la fac, les bonnes grosses pourvoyeuses de chômeurs surqualifiés : des stands, des ateliers, la vitrine.

De l’autre, les LEP : on parle des tout nouveaux bâtiments, on fait remarquer que les jeunes ont l’air de ne pas vouloir les dégrader (hou!) et visite de la vitrine du LEP, la formation méca compétition qui attire les mômes de la France entière.
Du coup, je suis allée traîner mes guêtres du côté de l’assistante sociale de la cité scolaire. Lui demande pourquoi on ne met pas en avant la filière électricité, l’assurance d’avoir toujours un job où on bouffe bien et pourquoi on maintient le BEP restauration collective qui ne débouche sur rien.

Faut parler avec les AS : le fait que même si certaines filières de LEP ont de super débouchés, on dit toujours la même chose aux gosses (« si t’es mauvais, t’iras en électricité! »), que le gros du personnel administratif et éducatif considère le LEP comme une grosse garderie occupationnelle, en attendant que les gosses aient l’âge de se tirer; que ces dernières années, ce qu’elle voit, dans le parcours des gosses qui échouent dans son bureau, c’est le parcours des parents qui galèrent et de la précarité qui explose, qui bouffe tout, qui gangrène tout, la vie de famille, les espoirs des gosses, tout…

Merci pour ton blog :-)

 
Par CORINNE29
19H01    09/04/2008

Je ne sais pas ce qu’est un sous-prof!!! mais je peux ajouter une anecdote à votre propos. Moi, je suis une « vraie » prof. d’école après avoir été une « vraie » instit. et lorsque je racontais que je travaillais dans tel ou tel quartier classé ZEP, la question était immédiate de la part de mon entourage (non-enseignant) « mais qu’est-ce que tu as fait pour te retrouver là?! » Il y a 15ans, ils pensaient que c’était une punition et se demandaient pourquoi je restais là quand je leur expliquais que cela n’en était pas une.
On nous montre toujours les banlieues comme des lieux où les jeunes sont violents, c’est tellement mieux quand on veut développer des politiques sécuritaires mais moi, je les trouve plutôt résignés au regard de l’avenir que notre socièté leur propose.

 
Par Jana
21H09    09/04/2008

@ Dan Lemille
Eh oui ! c’est dans le 1000.

Dans votre billet il y a cette envie « de contribuer à construire » Eh ! non, ni pitié ni misérabilisme.. mais des encouragements à continuer, longtemps et beaucoup.
ça oui.

Et je puis vous dire, pour avoir longtemps assuré de la formation d’adultes, combien les anciens élèves qui se sont sentis considérés, respectés, reconnus, avec et au-delà de leurs difficultés, par des enseignants qui travaillent comme vous, sont capables de mobiliser ou de remobiliser leurs capacités.

« Plus on est confronté à un public en difficulté plus on est soi-même considéré en difficulté dans son travail, étonnant non? »
C’est parfois vrai ! Et bête et choquant surtout. C’est quoi cette hiérarchie sclérosée dans les têtes ?
Je me suis toujours demandé qui avait inventé ce mauvais collage « échec scolaire » et ça colle vraiment, et c’est du boulot de décoller, surtout si l’étiquette est intériorisée..
Il y a aussi une expression bizarre « remise à niveau », ce qui a engendré des « cas niveau ». Là il faut aussi beaucoup d’énergie pour remonter des nappes phréatiques, mais ça marche.. et revient l’envie d’apprendre, parce que s’y greffera les souvenirs positifs de certains profs.
A vous, toute mon estime.

 
Par kkadim
21H18    09/04/2008

merci du témoignagne ; je travaille dans une « gentille » zus, mais j’ai à faire aux méres, parfois aux péres, de ces gamins; c’est plus facile; j’ai raté le capes, et parfois je me rêve enseignant, mais il est trop tard maintenant. même si la rudesse vous use, je suis bien ici, j’ai vraiment l’impression d’être utile. je suis fier en me regardant dans un mirroir; oui je sers encore un peu au vivre ensemble. et j’enrage aussi.
c’est ma vie, elle m’échappe, comme à ceux que je cotoie journellement dans ce quartier, elle m’échappe un peu moins pour l’instant, mais cette immense fragilité qui les frappe m’effraie aussi. en fait à penser à tous ces habitants ici entassés mille historiettes de drame ou de bouffonnerie me reviennent. c’est vivant. c’est desespérant. oui je suis bien, et révolté.