Quand Nicolas Sarkozy s'impose le silence en pénitence

La rupture tant attendue, tant promise, enfin nous la tenons ! Changement d'époque, de style, de civilisation : Nicolas Sarkozy reste silencieux.

Certes, il y a bien, ça et là, quelques mots prononcés devant des caméras : on ne se change pas d'addiction en un jour, et le Président descend sur le terrain municipal entre les deux tours. Mais globalement, l'opération omerta est réussie. Quelle opération ? De quelle amputation ou de quelle greffe s'agit-il ? Depuis les années 80 (la présidence actuelle oscille souvent entre hypermodernité et ringardise), depuis le dogme établi par Jacques Pilhan, le spin doctor de Mitterrand puis de Chirac, il est de bon ton de croire que le silence est l'apanage des gouvernants. Comme le sceptre de justice ou la chaise percée, le silence royal est le signe que le monarque plane dans les hautes sphères, et déjà parti dans les limbes, nous laisse, nous pauvres mortels, pauvres bavards, dans l'ici-bas de la médiasphère.

Même les écrits, notamment sur le Net, ont quelque chose d'oral

Car évidemment le monde que nous habitons est bruyant, bruissant, toutes sortes de voix s'y expriment. La « musique d'ascenseur » ne reste pas dans ces lieux clos, mais envahit tout, comme la pub. Le portable de l'autre, et sa fameuse question GPS (« T'es où ? “) parasite nos lectures dans les transports en commun. Même les écrits, notamment sur le Net, ont quelque chose d'oral. Coup de gueule, coup de coeur, cri de ce même organe passé maître dans nombre de nos prises de paroles…

La société actuelle reste audio-centrée, disent certains sociologues. La problématique de la voix est là, les sans-voix comme les sans-culottes, les sans-papiers ou les sans-abris souffrent de ne pas posséder, comme les puissants, la possibilité de s'exprimer. Dès qu'un micro leur est ouvert, le flot s'écoule.

Qui parle ? Toutes sortes de catégories qui nous disent comment vivre, et d'abord les professions de santé, cruciales, dans une société où rester en vie et vieillir sans trop souffrir est un impératif majeur. Avez-vous remarqué que les leaders d'opinion ne sont plus des intellectuels ou des patrons de journaux, mais des soignants : médecin, psys, coaches, sexologues… ? Les people aussi, bien sûr, qui, dans les meilleurs cas, produisent un discours qui manque dans la sphère politique classique : récits d'expériences, aides à vivre, clés pour survivre…

‘Lève toi et marche’, a dit Sarkozy à un pays qu'il jugeait immobile

Comme candidat, Nicolas Sarkozy a parfaitement réussi selon ces deux types de prises de paroles. Il a pu apparaître comme un sauveur de la France blessée, puisque lui-même avait souffert et s'en était relevé. Sa parole a été transférentielle, pour ne pas dire miraculeuse : ‘Lève toi et marche’ ; a-t-il dit à un pays qu'il jugeait immobile, et en nous rappelant -peut-être à son insu- que le mot ‘parole’ vient de l'expression ‘Parabola Christi’…

Il a également été un de ces acteurs du grand spectacle planétaire, de ceux qui montrent dans leur corps et à travers lui, que la vie actuelle est comme ça : toujours en mouvement entre deux mariages et trois continents…

Comme Président, c'est plus compliqué, car le Président doit avoir quelque chose de statique. Président veut dire étymologiquement : celui qui (‘prae sedere’) s'assied devant les autres, et les écoute dans sa haute sagesse. Une seule image de Sarkozy, assis, à ce jour : l'été dernier, devant le cercueil de Monseigneur Lustiger…

Durant ces élections municipales, se taire pour Nicolas Sarkozy relève peut-être de l'exploit personnel, de l'épreuve initiatique. Ce que, si c'est le cas, il ne manquera pas d'exploiter. Il y aura un avant/après dont il entendra profiter -retour sur investissement.

Peut-il faudra-t-il bientôt se battre pour faire parler le Président ?

Dans l'immédiat, il s'agit avant tout pour lui, de se retirer du jeu politicien. Tel le ‘deus ex machina’ de la tragédie antique, le président (ou celui qui cherche à l'être par cet acte) se réanoblit ainsi après différents épisodes triviaux. Il s'agit au final de se désolidariser de certaines défaites et de s'en protéger.

Si le processus fonctionne, si le Président, après avoir rabaissé son statut et gêné son camp par certaines paroles malheureuses, se rétablit dans sa grandeur, alors sera posée aux médias une question inédite.

Ils ont été obligés ces temps derniers de reprendre en compte, comme dans les années 60-70 (qui reviennent souvent dans l'imaginaire sarkozien) un risque d'instrumentalisation que l'on croyait révolu : hypothèse d'un gouvernant exigeant la réalisation d'un reportage à sa gloire ou l'annulation de tel autre, trop défavorable.

Mais peut-être leur faudra-t-il prochainement, se battre, à l'inverse, pour faire parler le pouvoir suprême. Pas forcément pour le pousser à la faute verbale, mais pour pouvoir continuer à exister dans leur propre rôle.

Imaginons cela, le Palais ne parlant que quand il l'aura décidé, sous haute surveillance, sans question improvisée susceptible de faire déraper la langue présidentielle. En un mot, un monde sans média.

Le moment sarkozien que nous vivons a ceci de très intéressant, au-delà des blessures qu'il inflige au langage démocratique, c'est qu'il oblige à revisiter certains fondamentaux. Si le métier de journaliste, d'intervieweur, pouvait s'en trouver repensé dans sa nécessité, cela serait la bonne nouvelle de la période…

Sur la dimension christique du pouvoir, lire les travaux de Louis Marin, notamment ‘Le Portrait du roi’, éd. de Minuit, 1981.

3 commentaires sélectionnés

Portrait de Tintinac

De Tintinac

17H18 | 13/03/2008 | Permalien

Il a peut-être une angine blanche.

Portrait de vol19

De vol19

awash | 23H11 | 13/03/2008 | Permalien

En tout cas, on ne peut pas ne pas parler de lui. Comme si dans cette culture de bruit et de trop, le silence, serait associé au vide, à l'insupportable. C'est comme tous ces gens qui ne peuvent vivre sans télé sans écrans, sans radio, sans portables, sans être seuls avec eux-même un moment.
Sauf que ce silence fait calculé, mis en scène comme toute sa com… et perd son sens de « distance sacrée ».

Non, je trouve que nous restons dans l'« informe » et que sa promesse de changement de type « organizationnel developement » c'est à dire basé sur le « transfert » sur sa personne a définitivement foiré de part une absence de cadre et de dispositif et une série d'erreurs de postures et d'espace de communication.
Rester silencieux n'apporte rien, une manip de plus.
Encore cinq ans… et déjà plus de dix de perdus…
Tout va très bien, Madame la Marquise, vous connaissez la suite…,

Portrait de Chipek

De Chipek

06H26 | 14/03/2008 | Permalien

Sarko seul n'est rien.
Il ne vaut que par la cour obséquieuse et servile qui lui gravite autour, le flatte, boit ses divines paroles, les relaie sans relâche.
Cette cour attend en contrepartie honneurs, et contreparties sonnantes et trébuchantes.
Municipales, le roi a déplu, il y a un flottement dans l'attitude de la cour et le roi se fait un peu plus discret.
A quand la disgrâce définitive ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ?

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