Ce que Sarkozy ne dit pas quand il parle de civilisation…

Le bénéfice collatéral de l'épisode « Politique de civilisation », c'est d'avoir entendu de nouveau Edgar Morin… Chez lui, politique de civilisation, ça veut dire quelque chose. En particulier cela : il faut arrêter avec les séparations stériles. L'efficacité économique doit aller avec la protection des faibles, la création de richesses avec la recherche de sens, la prospérité avec l'humanisme. Toutes les grandes civilisations ont été marquées par un tel mariage des échanges : échanges de biens, échanges d'idées… Conjonctio oppositiorum, comme le disaient les alchimistes de la Renaissance, en effet -grand moment civilisateur qu'Edgar Morin prolonge à sa façon.

C'est bien cela, le paradoxe scandaleux ou désopilant de l'histoire : que cette vision réconciliatrice se trouve référée au sarkozisme qui en est l'inverse. Quand Nicolas Sarkozy emploie le mot « civilisation », il le fait toujours en l'opposant implicitement au terme Barbarie. Un mot sarkozien n'arrive jamais seul. Comme il y a la victime et le coupable, il y a, dans le monde sarkozien, le civilisé et le non-civilisé. Manière adroite de reprendre, en ne la nommant pas, une dialectique qui travaille en souterrain les consciences, manière de référer au Samuel Huntington du « Choc des civilisations » plutôt qu'au sage alchimiste européen.

Pulsion de vie et pulsion de mort

Le terme de « sauvageon » a ouvert la voie. Lancé par Jean-Pierre Chevènement en 1999, il a commencé à construire une version hyperbolique -profondément exagérée- des enjeux de l'éducation. Il n'est pas rare que, désormais, dans les médias, en particulier autour de faits divers, le terme « barbare » soit employé. Il sert à qualifier des criminels dont on peut se demander comment une vision si meurtrière du monde peut les animer. Dans leur cas, cependant, le langage procède par euphémisme : le distinguo entre civilisation et barbarie est encore trop faible pour nommer certains faits de violence archaïque qui relèveraient plutôt de la lutte, que l'on croyait révolue dans notre monde hyper-moderne, entre pulsion de vie et pulsion de mort.

Bien souvent, cette lutte semble concerner la vie privée et non la vie sociale. C'est ainsi en tout cas que sera décrit ce moment –qui n'est plus rare– ou un type qui vient d'être mis au chômage par une délocalisation, rentre chez lui, tue femmes et enfants, avant de se donner la mort. Mais est-il un être non civilisé ou un homme en train de ne plus être un homme ? De régresser dans son humanité, de ne plus agir que sous le coup d'émotions qui le privent de toute aptitude à se penser, à se relier aux autres.

De ce point de vue, « civilisation », dans le discours sarkoziste, est à la fois outré quand il fait référence à une notion voisine : l'incivilité -exemple-type, l'élève qui ne dit plus bonjour en entrant en classe… Et à la fois, largement en deçà de certaines pathologies sociales : un autre de ces élèves poignarde un de ses profs…

Ce type de maladies de civilisation, au sens où elles sont créées par l'organisation sociale, que faire contre elles ? Voilà une des grandes questions politiques posées par le monde contemporain et ses dysfonctionnements nouveaux. Elle dépasse bien sûr largement le cadre classique du job, comme dit notre président manager…

Pour tenter d'élargir le cadre, allons un peu au cinéma

Le dernier film de Sean Penn, « Into the wild », parle de cette déshumanisation. Il nous met sous les yeux crûment ce « wild », cette sauvagerie, bien plus qu'il ne montre lyriquement la nature. Un jeune diplômé, quitte tout, famille aisée, amis, amours possibles, carrière toute tracée, pour aller se « déciviliser » dans une forêt de l'Alaska. Cela finira mal. Quand le « Struggle for life » ne s'exerce plus entre l'homme et les éléments, mais entre l'homme et lui-même, la mort gagne… Partir pour être « alone » et mourir d'être trop « lonely »…

Le film met en scène le contraire du bonheur rousseauiste du bon sauvage (même s'il peut être vendu ainsi par Penn, qui connaît bien la tendance Al Gore). « Into the wild » expose le crime contre sa propre humanité dont l'être humain est capable quand il se décivilise » au vrai sens de ce terme. Non pas quand il cesse d'obéir classiquement aux lois sociales, mais quand il quitte carrément la société. Quand il s'éloigne radicalement de tout Autre, quand, au fond, il cesse d'être politique.

Entre deux lectures d'Edgar Morin, Henri Guaino devrait aller au cinéma.

3 commentaires sélectionnés

Portrait de V comme vendetta

De V comme vendetta

Ecrivain | 18H39 | 22/01/2008 | Permalien

Je n'ai jamais cru à Edgar Morin, ce sociologue malin comme un singe, qui surfe depuis des lustres sur le vent dominant de la pensée. Il a été marxiste bon teint, puis vaguement Bourdieusien, aussi bon teint, il a goûté de la « consommation », puis de la « communication » et enfin de la « société de l'information ». Il s'est mis depuis peu à l'écologie politique… Morin, c'est le BHL du snob. Rien de plus fumeux que cette « civilisation », et cela ne m'étonne pas du tout que Sarko en revienne donc à Morin. Les régimes frelatés ont besoin de pensée frelatée, creuse et sonore pour survivre.

Portrait de scrapp

De scrapp

21H54 | 22/01/2008 | Permalien

trés bonne et fine analyse de Mariette Darrigrand .

Sean Penn et Al Gore sont des humanistes et dépeignent fidélement le monde actuel et futur .

c'est vrai que sarko et guaino devrait voir ces films et méditer sur le fait qu'ils pourrais devenir plus sage et savoir que l'argent et le sociales peuvent trés bien se marier .

mais voila pr l'instant ils ont choisis de mettre l'argent au centre de tout et en détruisant les liens sociaux .

de monter les français les uns contre les autres et faire ressurgir les fachos

Portrait de vol19

De vol19

awash | 23H53 | 22/01/2008 | Permalien

(J'avais trouvé très pertinente votre courte intervention sur France Inter concernant la « crise de l'Espérance », durant le 7/9 du Dimanche du 2 décembre 2007 animé par Stéphane Paoli et Sandra Freeman).

Concernant la « politique de civilisation », dans les perspectives d'Edgard Morin, il s'agissait d'un travail, d'une incitation à la volonté politique sur le retissage de lien social par des médiations.

Le problème du retissage de lien face à une « désublimation » voire « décivilisation » est sans doute bien posé aujourd'hui, ce qui suppose redonner de la valeur au symbolique plus qu'à l'imaginaire, sortir d'un éternel présent, et plus globalement d'une captation de la libido pour les fins de la consommation.

La question qui se pose est le comment pour y parvenir… ?

Mon métier n'est pas d'étudier les discours politiques, ni ceux spécifiquement Présidentiels. De celui-ci, des seules brides que j'entends, c'est une impression de fragmentation, de morcellement, d'une certaine violence parfois, des contradictions, en tout cas pas de liens, pas de quelquechose d'« élaboré » lié et tissé ensemble (ce qui irait dans le sens de la Pensée de Morin). Je ne suis pas en mesure d'apprécier aujourd'hui si nous assistons à l'émergence d'une novlangue avec des connotations (cf Klemperer), c'est à dire si « civilisation » doit référer pour un destinataire à une distinction « barbare/civilisé », « bon grain/ivraie »…et comment « politique de civilisation » sera un jours repris dans l'opinion… ? Toutefois, il semble que l'on puisse établir que le discours de Dakar, sous couvert de science « anthropologie » traduit une vision clairement comparative et ethnocentrique, le « parent » qui parle à l'« enfant », c'est à dire tendre la perche à la rebellion. Ces brides de discours que j'entends m'évoquent davantage une vision de type « domination/soumission » dans tous les rapports (malgré une couche de communication séductrice/captatrice), au sens Freudien de type « anale“( ainsi pour faire court, sans doute a t-on pas fini de ‘nous faire chier’…comme il se doit dans ce type de liens.) Pourrait-on y attacher un discours du ‘même’, c'est à dire une tendance à traiter les hommes et les situations selon des catégories ou des communautés spécifiques ? Chacun à sa place et vaches seront bien gardées… Ce qui semble aller dans le sens affiché d'un retour d'une morale religieuse ou de morales et communautaires fortes, de foi pour coller les individus ensemble pour qu'il ne réfléchissent pas trop à leur souffrance ou aux rapports de domination… ca ira mieux dans une autre vie ou tout de suite grâce à la surconsommation !

Dans tous les cas, cette vision ne va dans le sens d'élever la connaissance critique, le doute, les expérimentations, la créativité, la médiation/coopération entre pairs, ce qui suppose d'autres représentations…

En ce qui concerne les remarques sur la sortie de société par rapport au film (que vous évoquez et que je n'ai pas vu), que ce soit voulu ou subi… c'est de toute façon politique. Une manière sacrificielle sans doute, de dire quelquechose qui sera ou pas entendu. Boltanski et Chapieiro (1997), ont bien montré comment dans ‘le nouvel esprit du capitalisme’, ce qu'ils appellent la ‘critique artiste’ est rapidement retourné par le système pour le bénéfice de la production/consommation. Pour avoir travaillé durant près de vingt ans dans les sciences humaines, je reste assez effaré de constater comment des savoirs, des concepts outils (qui n'ont plus une grande valeur marchande, certes) supposés apporter un supplément de liberté sont rapidement déformés, détournés pour instrumentaliser. Ce fût le cas de la contre-culture des années 60, la psy (cf l'excellent ‘Propaganda’), le coaching etc… dans l'entreprise. Je suppose qu'entre sémiologie et débouchés marketing ce ne doit pas toujours être facile éthiquement non plus… du savoir pour libérer ou asservir ? Effaré aussi de voir comment les rapports sociaux/marchands actuels conduisent parfois à des asservissements non dénués de cruauté pour exercer la simple possibilité de transmettre des savoirs qui n'ont que le but d'apporter des espaces de liberté possibles. Peut-être qu'au final que ça ne sert à rien, mais il me semble que dans le cadre irréductible de la diversité humaine, il peut être utile que quelques uns essayent de penser sans intention de vendre de la com à court ou moyen terme à un tiers, voire à s'inféoder et à supporter des ‘pervers ordinaires’.

Une ‘politique de civilisation’… que l'on laisse exister, peut-être, pour se donner bonne conscience ? Qui sait si cette option existera encore demain ? En tout cas la réponse sera politique…

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