
C'est la crise : on ne « supprime » plus d'emploi, on les « détruit »
Récemment, un nouveau vocabulaire est apparu au sujet du chômage et de la douloureuse question de ce qu'on appelait jusque là « suppressions d'emplois ». On a vu en particulier émerger le mot, très fort, de « destruction ».
La France enregistre une destruction d'emplois historique est une phrase qui circule beaucoup en ce moment, allant des sites économiques aux JT, en passant par la presse quotidienne ou la radio.
Tous les médias ont repris cette idée qui renvoie, sur le plan imaginaire, à l'univers du bâtiment : destruction de vieux immeubles construits durant les Trente Glorieuses et qui ne sont plus du tout adaptés au monde actuel.
Quand le bâtiment ne va pas, rien ne va, semblons-nous donc tous croire, et l'effet stylistique est un bon booster d'angoisse à propos de la vie sociale et économique. La destruction d'un certain monde est en cours, plus personne n'en doute.
Le chômage comme arme de destruction massive
Si l'on essaie cependant de dépasser ce rapport immédiat et émotionnel au mot, la destruction doit être considérée sous un jour plus rationnel et plus équilibré. En fait, elle fait partie des outils utilisés par les économistes anglo-saxons spécialisés dans le marché du travail.
Elle y est un indice, une courbe -« The Job Destruction“- qui ne va pas sans son inverse : ‘The Job Creation’. Aux Etats-Unis, perdre son emploi et en retrouver un, constituent les deux forces d'un même couple : deux actes qui restent, malgré la crise, plus liés entre eux qu'ils ne le sont sous nos cieux européens.
Ici, pour le moment, nulle courbe positive. Les médias français ne se font l'écho que de la perte et nous parlent de chiffres en effet affolants. Là où la norme voudrait que, un peu comme nos cheveux tombent et se renouvellent en proportion, 15% d'emplois soient détruits par an et 15% créés -soit un ‘turn over’ annuel de 10 000 postes-, il semble que la France aie déjà perdu depuis l'automne 2008, plus de 100 000 emplois…
Dans ces conditions, il n'est pas étonnant de considérer le chômage comme une arme de destruction massive. Mais cela amène la métaphore à se radicaliser beaucoup, et à changer de corps de métier.
De la maçonnerie, elle passe à l'armée. Les anthropologues l'ont fait remarquer ces dernières années, la société occidentale, après s'être adoucie et féminisée dans la foulée des années 70, a renoué avec des formes de violence que l'on croyait derrière nous. Elle est en quelque sorte redevenue guerrière, et ce n'est pas un hasard, si dans la sous-culture (jeux en ligne en particulier), les combats médiévaux sont très tendance…
Dans les favelas, chaque enfant maltraité est une ‘casita’, une petite maison
Les faits divers -indice moins scientifique mais tout aussi parlant que les chiffres du chômage- le disent à leur façon, en racontant très régulièrement cette histoire : perte d'emploi, divorce, dépression, violence du chômeur qui se vit comme un ‘ détruit ’ et qui du coup détruit ses proches et souvent lui-même.
C'est sous cet angle que l'idée de Destruction contient sa dimension la plus dangereuse. Elle repose en effet sur une très profonde analogie. Suppression d'emplois n'implique pas suppression d'individus. Destruction, elle, le fait. A l'idée que l'économie détruit des emplois fait directement écho l'idée que des êtres humains sont, eux aussi, détruits.
Car ici, la métaphore du bâtiment et la métaphore de la guerre en rejoignent une troisième : celle qui prévaut actuellement en psychologie, où l'être humain est vu comme une maison à construire et reconstruire.
C'est ce que développe en particulier la théorie de la résilience. Dans les favelas d'Amérique latine, où elle est née, les travailleurs sociaux aident à reconstruire la ‘casita’, la petite maison, qu'est chaque enfant maltraité ou victime de fait de guerre. D'abord les fondations, puis les murs porteurs, puis les portes et enfin les fenêtres.
Elle va se reconstruire après cette épreuve, le mari de Véronique Courjault l'a dit spécifiquement à propos de sa femme, mais l'expression est récurrente, signalant qu'elle recouvre une représentation majoritaire.
Se sentir détruit comme une maison en ruines, une logique injuste
Le chômage retrouve en cela une dynamique analogique qu'il a toujours eue, montrant bien que corps social et corps individuel sont intimement liés. Il y a quelques années, c'était la métaphore biologique qui circulait quand il était question du cancer du chômage.
Actuellement, l'idée de Destruction montre à l'œuvre un mécanisme de réification : la personne est transformée en ‘ chose ’. Se sentir détruit comme une maison en ruines lorsqu'on est au chômage répond donc à une certaine logique de représentations, mais est profondément injuste. Comme si s'ajoutait au dysfonctionnement objectif de l'économie, un abus dans l'ordre imaginaire et linguistique.
Le discours ambiant -les médias- se doivent donc aujourd'hui, sinon de détruire la destruction -qui a son sens-, en tout cas de montrer aussi la face positive des choses. Si la ‘job creation’ existe, il faut en parler, et voir, plus globalement, quelle nouvelle imagerie elle peut créer. Les forces d'invention et de résistance que la crise amène aussi, doivent être à leur tout repérées et racontées.
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De Zorro est arrivé
Lecteur | 18H08 | 22/06/2009 |
C'est le newspeak des dictatures insidieuses, Madame Marriette.
Un autre exemple :
Avant, les Français étaient tous des veaux.
Maintenant, ils sont tous détruits…
Merci qui ?
De Energy
Insider | 18H28 | 22/06/2009 |
[HS]
L'auteur est jolie.
[/HS]
« Le discours ambiant -les médias- se doivent donc aujourd'hui, sinon de détruire la destruction -qui a son sens-, en tout cas de montrer aussi la face positive des choses. »
Je trouve cela horriblement sarkoziste que d'avoir l'arrogance de dire aux médias ce qu'ils doivent faire : rolleyes :
Concernant le terme « destruction », il me semble qu'il est couramment utilisé au moins depuis la destruction créatrice de Schumpeter. Mais je lis peut-être trop de documents d'inspiration libérale.
De Ronan eus Brest
Brest | 18H41 | 22/06/2009 |
Si le terme « destruction d'emplois » a fait surface ces derniers temps, c'est parce qu'il désigne une réalité différente de la suppression d'emploi.
On parle de « destruction d'emplois » quand le nombre d'emplois total diminue. Ce qui est le cas aujourd'hui, mais n'a quasiment jamais été vrai au cours des premières décennies de la crise où l'augmentation du chômage était causé principalement par le fait qu'on ne créait pas assez d'emplois pour compenser la croissance de la population active.
Si je supprime 300 emplois et que j'en crée 400 autres, l'emploi augmente de 100 postes.
Si je supprime 400 emplois et que j'en crée 300, je détruit 100 emplois.
Ce n'est donc pas le regard ou le vocabulaire qui a changé mais la réalité.
De FRANCKMACHIN
IMPOSER DU FISC | 18H42 | 22/06/2009 |
un pays ou les medias sont manipules par le gouvernement s appel une dictature ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !
De Autist Reading
Plombier/Electricien | 20H03 | 22/06/2009 |
Destruction fait ressortir la volonté hostile d'un tiers (patronnat, Etat) envers les revenus du travail.
Car il se crée des milliers d'emplois sur le marché mondial. Les cdi sont remplacés par des esclaves indiens, chinois,…, les protections sociales sont confisquées par le patronnat exonéré, sous-impôsé. Le travail augmente, seul les revenus du travail diminuent. Pour que les revenus du capital augmentent.
Destruction fait ressortir la lutte contre la classe prolétarienne, revendiquée par la classe capitaliste.
Une lutte à mort.
De vol19
awash | 20H36 | 22/06/2009 |
Peut-être le langage qui est utilisé sur l'emploi « destruction » de part sa violence cristallise d'autres formes de violences objectives et subjectives qui sont ressenties et relèvent d'une nature sociale, psychosociale et identitaire.
Dans l'ordre des Lumières, le travail a constitué une dimension importante de l'identité sociale, avec ce « tu fais quoi » comme manière de se situer. L'espace du travail a également servi de contenant affectifs pour certains, de base dans la structuration d'un réseau social, parfois amical et non familial. L'investissement parfois excessif dans le travail permet parfois de dépasser des failles narcissiques personnelles. A ce titre, il n'est pas infondé de penser, certes c'est aussi une question de génération, de la mise en danger de cette place sociale, de l'emploi, ne soit pas vécu comme une menace assez profonde pour le sujet. Il faut bien dire que tout le système de médias, publicité, crédit, a complètement construit un sujet producteur/consommateur accro à toutes ces identifications professionnelles… le remettre en cause, le détruire, c'est faire face au vide pour certains, à la peur la méfiance d'autrui, qui ne tolère la souffrance d'autrui que dans certaines limites (cf l'article de slate.fr « l'amitié : l'autre victime de la crise ») qui montre aussi qu'avec la fragilité professionnelle, sociale, les pages de carnets d'adresse se déchirent… et l'isolement peut se montrer tout à fait délétère.
Certes, d'autres liens seront ou sont peut-être en émergence, dans laquelle la survie matérielle, psychique, sociale, existancielle sera peut-être différenciée de l'emploi formel et des modes de production/consommation, le problème c'est que les cadres, les repères forcément nécessaires sont difficiles à inventer ce qui peut s'avérer périlleux pour certains sujets. L'écologie, à condition que celà ne se transforme pas en écologisme propose en partie une utopie,qui fait encore sens et lien, une direction qui propose un gain même spartiate plutôt que d'être victime d'un jeu de chaises musicales.
De Tinhinane
Médiatrice scientifique | 20H40 | 22/06/2009 |
Notre langage s'appauvrit comme notre vie intellectuelle et politique, certains s'illusionnent en reprenant des expressions anglo-saxonnes, sans s'imprégner des concepts ou idéologies qu'elles charrient, comme vous le faites remarquer très justement, pour laisser entendre qu'ils sont dans le « mouv »…
Pour ce qui concerne l'imaginaire individuel et collectif, on observe une sorte « d'identification » des personnes avec leur activité salariale, souvent leur seule source de revenues, et quand il y a perte d'emploi, elles la vivent comme un effondrement, un anéantissement, une destruction symbolique, la ruine de leurs projets, leur propre vie.
Les mutations plus ou moins brusques, voire radicales, dans certaines activités professionnelles sont quelquefois - plutôt rarement - absorbées et très souvent elles provoquent de réels traumatismes chez les travailleurs car les services des ressources humaines (en réalité des services de gestion - et encore - du personnel) et les organismes de formation continue les anticipent rarement. Je ne pense pas que l'équilibre destruction création d'activités s'adressent à la même population et s'établissent dans les mêmes sphères d'activité ou zone géographique, d'où le sentiment de destruction.
Désolée pour ce commentaire décousu et assurément imparfait et incomplet mais je me contente là d'évoquer quelques éléments qui me semblent en résonance avec la question que vous traitez.
De spleenlancien
manant, de passage sous le soleil. | 23H22 | 22/06/2009 |
Destruction au lieu de suppression, la droite décomplexée assume … Pour tout ceux qui s'interessent à ces questions ou tout ceux qui estiment qu'il n'est jamais anodin de modifier le sens des mots :
Lire ou relire LQR. La propagande au quotidien d'Eric Hazan tout
particulièrement le premier chapitre où il nous parle de Victor Klemperer.
De caro
délinquante avérée | 09H09 | 23/06/2009 |
« destruction », pour nous, ne sous entend pas « re-construction » ou « création ». Ce qui est détruit l'est irrémédiablement. Comme les médias sont des affidés du gouv, c'est bien un message envoyé d'en haut, en prenant exemple sur la destruction des services publics et des emplois liés. Le gouv se comporte comme n'importe quel employeur du système marchand.
A l'idée que l'économie détruit des emplois fait directement écho l'idée que des êtres humains sont, eux aussi, détruits.
oh ! que oui ! et la destruction de toute protection sociale contribue à la destruction des être humains.
Certes, le « job création » existe, mais il est marginal et concerne, à mon avis, ceux qui « montent » leur poste pour échapper au chômage, très peu ceux qui créent des emplois dans des domaines « pointus ».
Pour éviter de continuer à détruire, il faudrait peut être revoir la notion de travail. Pourquoi continuer à la même au centre des vies quand il y en a moins ou presque plus (dans certaines régions). On n'a donc pas le droit de vivre sans travailler ou travailler moins et partager ?
C'est vieux et en espagnol, mais …
De Quirinus-K
09H11 | 23/06/2009 |
La destruction est un métier, en effet
Il faut se lever tôt le matin, prendre des risques, ruser.
Etre animé par l'esprit tabula rasa, la jalousie, l'envie de conquérir ou la joie de la contemplation des ruines.
De Liger
liger.amsud.net | 09H13 | 23/06/2009 |
Je vois dans le terme « destruction » un aspect essentiel, la supression d'une « structure ». Ce qui n'a rien à voir avec l'étymologie, d'ailleurs : « destrugere » veut dire « refait sur », ce qui introduit implicitement une reconstruction.
Mais pour parler du chômage et de ses effets, on aurait tord de considérer le phénomène comme uniforme. Il n'y a pas un chômage, mais plusieurs types de chômage.
Dans un premier temps, une personne privée de son emploi refuse généralement d'être assimilée à la vaste classe des chômeurs. Il y a déni, un côté « même pas mal » qui dédramatise la situation pour la personne elle-même comme pour ses proches. Ce déni peut même, et c'est plus courant qu'on ne le croit, mentir par omission à sa propre famille. Et lorsque le (ou la) sans-emploi est dans cet état d'esprit, pas question de l'assimiler avec les autres. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles il est difficile de fédérer les chômeurs en syndicat ou en parti.
Et puis il y a le rebond, la remise en question, le fameux bilan de compétences, et éventuellement la réorientation professionnelle s'appuyant sur une formation. Ca peut marcher.
Mais malheureusement, le marché de l'emploi est tellement sec que pour un poste donné, le recruteur préfèrera toujours celui ou celle dont la formation initiale est la bonne. Ledit recruteur étant parfois le même qui, à travers son bilan de compétence et ses précieux conseils d'outplacement, conseillait à la personne de changer d'orientation.
Et là commencent les injonctions paradoxales, les expériences, pour le coup, « destructurantes ».
La « destruction » de l'emploi s'est alors achevée.
à Liger
De YoshiL7
09H25 | 23/06/2009 |
Nous pourrions aussi dire que pour un poste donné et entre deux candidats, nombreux sont ceux qui privilégieront celui qui a un boulot à celui qui en recherche un…
De YoshiL7
09H21 | 23/06/2009 |
On fait le lien entre la destruction d'emploi et la destruction de maison… Après la destruction, il y a construction… A ce jour, nos gouvernants nous ont créé la maison à 15 euros par jour pour construire de nouvelles maisons… et dorénavant, ils s'attache, de part leur idées et lois, à promouvoir l'emploi à 15 euros par jour pour « construire » les emplois de demain au rythme ou ils y vont… Ne pourrions nous donc pas voir également la « construction » d'emploi ainsi ?