Eviter que la sortie d'un album ne se transforme en sortie de route

Etape d'une planche de 'Rosalinde' (Thomas Cadène).

J'ai tourné le problème dans tous les sens. Comment ne pas en parler ? Comment en parler ?

Mon album « Rosalinde contre-attaque (sévère) » est sorti la semaine dernière dans toutes les plus formidables et meilleures librairies de France. (Que celles qui ne l'ont pas soient maudites à jamais ou bien le commandent immédiatement par milliers d'exemplaires.)

Bien sûr, je vous invite à le feuilleter et à le prendre si ça vous dit, je ne vais pas trop vous en dire plus. Ce n'est pas pour ça qu'on m'a invité à m'exprimer ici.

Je ne vous dirai pas que si vous n'achetez pas « Rosalinde » je risque de me retrouver à la rue, renié par ma famille, ou ce genre de chose. Je ne vous dirais pas que cette BD est « l'ovni de la rentrée » pour le décidemment formidable magazine en ligne Wartmag.

Etape d'une planche de 'Rosalinde' (Thomas Cadène).Je ne vous le dirais pas parce que vous vous diriez : « Voilà que le coquin se fait, en loucedé, son auto-promo, profitant de manière éhontée du support prestigieux qu'est Rue89. » Vous auriez raison. N'est pas BHL au Monde qui veut. ça prend beaucoup de temps et d'énergie d'avoir le droit de disposer à sa guise des colonnes des journaux.

Pourtant, je ne peux pas ne pas en parler ou faire semblant que ça n'existe pas, parce que c'est ce qui, actuellement, occupe toutes mes pensées. C'est ce qui bloque sur tous les fronts mes autres projets de BD. Je ne peux pas faire le journal de la réalisation de Sextape en faisant semblant que la sortie d'un autre album ne l'affecte pas.

Une BD, c'est quelques longs mois de travail, la transmission du bébé à un éditeur, un nouveau genre de travail, plus collectif (par exemple la réalisation de la couverture) puis la sortie.

La sortie, c'est un peu le climax du processus. En principe, elle a été précédé d'une diffusion de l'ouvrage sous une forme ou une autre à la presse (web et institutionnelle) et d'un travail de fond auprès des libraires par des commerciaux (dont on ne peut qu'espérer qu'ils se sont sentis inspirés).

En ce qui me concerne, j'ai bénéficié également pendant le mois d'août d'une sorte de prépublication sur Internet, sur le site de France 5.

Mon problème d'addiction à Internet prend des proportions démentielles

Tout ce processus est assez déstabilisant, l'auteur le maîtrise mal, c'est le moment où tout son travail lui échappe sans qu'il puisse se faire d'idée quant au résultat et à l'impact de ces diverses actions.

Ensuite, enfin, la BD sort.

J'avais déjà un problème d'addiction à Internet, inutile de vous dire que ça a pris des proportions démentielles : je reste bloqué des heures sur les moteurs de recherches à espérer, d'une minute à l'autre l'apparition d'une nouvelle critique, d'une note de lecture, de quelque chose me permettant de croire que non seulement « Rosalinde » existe bien dans le vaste monde, mais qu'en plus cette existence a été remarquée par une ou deux personnes.

Alors ensuite il y a les critiques ou, pire, l'absence de critique, il y a les forums sur internet, il y a la famille, les amis, les parents qui en achètent des camions entiers pour les offrir à tous leurs amis, relations, voisins et autres anonymes croisés dans la rue.

Bien sûr, le mieux c'est de feindre l'indifférence. Je vous assure que je m'y emploie mais c'est difficile.

Parce qu'en résumé, la sortie d'une BD dont on est l'auteur unique (dessin, couleur, scénario), au moins en ce qui me concerne, c'est un événement important. Concrètement, je réalise de plus en plus qu'il me faut un temps d'adaptation qu'il faudrait prévoir dans un planning de travail : « fin août, sortie d'album, prévoir courte période de travail médiocre, stress intense, difficultés relationnelles, irritabilité, perte d'appétit, cheveux ternes. » La sortie d'un album, c'est comme la rentrée en fait.

La peur que la sortie d'un album soit surtout une sortie de route

Il faut intégrer la sortie, la laisser se faire, laisser passer l'obsession, encaisser les déceptions éventuelles, trouver l'énergie nécessaire pour se replonger dans le reste, l'avenir. Une sortie, ça se digère.

On pourra mettre ça sur le dos de l'importance de l'enjeu. La peur que ce moment soit surtout une sortie de route, le risque professionnel.

Etape d'une planche de 'Rosalinde' (Thomas Cadène).

Dans la BD, « on » trouve qu'on publie trop, « on » trouve qu'on publie n'importe quoi. « on » trouve tout assez nul, les éditeurs sont nuls, les auteurs sont tous des copieurs, les scénaristes ne savent plus raconter une histoire, c'était mieux avant.

C'est un peu la même chose pour le roman, j'imagine. Le problème c'est que même si c'est vrai, ça fout un coup parce qu'alors il s'agit peut être de soi. Parce que bon, si on produit trop, qui est dans le trop, sinon le voisin ? Qui est le mauvais auteur, sinon l'autre ? Une chose est sûre, c'est que le métier est aussi précaire que l'espérance de vie de la BD. Et qu'il y a de fortes chances pour que les destins de l'un et de l'autres soient liés.

C'est ainsi qu'on revient à la source de notre propos, mes amis, comment ne pas être torturé par la sortie dans le monde de votre bébé ? Entre la peur de rater le public et les enjeux professionnels, comment pourrait on en sortir sans un ulcère ou deux, la drogue, l'alcool, l'âshram en Inde, la retraite monacale dans le Doubs ou la dérive Sarkozyste ?

Sauf qu'en fait tout ça c'est surtout une très forte envie d'y croire. On ne fait pas ce métier en ignorant qu'il est précaire. C'est l'envie surtout de partager, de rencontrer un lecteur, de vérifier que le gag de l'île secrétaire est bien le gag du siècle (ou pas), c'est jamais que le banal besoin d'aller vers les autres et de dire « regarde mon dessin, tu l'aimes ? écoute mon histoire, tu l'aimes ? » et l'espoir d'une réponse, l'espoir d'une étincelle, d'une réaction, d'un rejet, qu'importe, l'espoir d'un échange.

Et l'espoir de pouvoir tenter l'expérience encore.

Aujourd'hui cet encore, l'étape suivante, c'est « Sextape », et il est temps que je m'y remette.

Rosalinde contre-attaque (sévère) de Thomas Cadène - éd. Casterman, coll. KTSR - 142p., 16€.

Illustrations : extraits de « Rosalinde », de Thomas Cadène.

14 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de Numerosix

De Numerosix

Prisonnier dans le village global | 13H26 | 01/09/2008 | Permalien

Oui , bon , ça va , je vais l » acheter ..

Portrait de Julien83

De Julien83

chroniqueur de Bande Dessinée au MA... | 14H12 | 01/09/2008 | Permalien

Casterman ne fait pas de service presse, voir peu, mais pas en ce qui me concerne au Mague… en tout cas KTSR est une « bonne » collection chez Casterman … avec un procès en cours il me semble !

Portrait de Erwan69100

De Erwan69100

14H51 | 01/09/2008 | Permalien

J'accroche pas aux dessins mais mon avis importe peu. Dans ton métier une seule devise : FAUT S'ACCROCHER !
Ou trouver un sujet/scénario novateur comme « la quête de l'oiseau du temps » à son époque (même si c'est un autre genre).

Portrait de Thomas Cadène

à Erwan69100 Portrait de Erwan69100 De Thomas Cadène (auteur)

Dessinateur | 18H54 | 01/09/2008 | Permalien

Je ne suis pas tout à fait d'accord, tous les avis importent. On aime ou on aime pas, c'est légitime et c'est intéressant. Après, la question qui me titille évidemment c'est celle du dessin. Hé hé. J'ai envie de comprendre si c'est juste mon style auquel cas je n'ai rien à dire et effectivement alors c'est la faute de personne et on y peut rien ou bien si c'est une réticence vis à vis des styles plus « lâchés », moins « réalistes » si c'est une habitude de la ligne claire qui a du mal à se faire à d'autres approches. Mon propos n'est pas de dénigrer, attention ! j'ai moi même des problèmes avec des approches graphiques qui me freinent dans mon rapport à certaines BD. Des BD par exemple qu'on me conseille et dont je sais qu'elles sont très intéressantes et de grandes qualité mais que je n'arrive pas à lire parce que le dessin ou le découpage me déstabilise trop. Peut être est ce que je ne suis pas prêt ou pas assez ouvert… peut être que ça viendra, peut être pas. Tout ça pour dire que le rapport qu'on a avec le dessin ne se commande pas vraiment et que remarquer une réticence n'est pas en faire la critique.
Donc en gros ma question : quelle BD aimez vous, qu'est ce qui vous dérange, est ce le dessin strictement, le style en général ?

c'est amusant que vous parliez de la quête de l'oiseau du temps dont j'étais très fan quand j'étais ado. Le style époustouflant de Loisel, les personnages déments, l'univers tout entier.
Mais bon, aujourd'hui, peut être qu'avec Rosalinde je l'ai trouvé mon sujet non ?

hum…
hé hé

Portrait de parti

à Thomas Cadène Portrait de Thomas Cadène De parti

punishment park | 21H56 | 01/09/2008 | Permalien

la quête de l'oiseau du temps…quel trip…ado…jamais relu depuis…c'est miss pas touche qui me plaît bien en ce moment…monsieur cadène, je brûle de vous lire…ça ne saurait tarder…

Portrait de Motomo

à Thomas Cadène Portrait de Thomas Cadène De Motomo

09H31 | 02/09/2008 | Permalien

Je collectionne depuis que je sais lire. Ta BD a l'air pas mal, assez personnel. Je vais l'acheter, la lire et la soumettre à mon fils. Si c'est de la daube, je reviens t'allumer.

Portrait de Thomas Cadène

à Motomo Portrait de Motomo De Thomas Cadène (auteur)

Dessinateur | 10H04 | 02/09/2008 | Permalien

Ah ah ah ! Voilà résumé tout le problème de ce métier !

d'abord on est content « ta BD a l'air pas mal » ensuite on tremble « je reviens t'allumer »

Portrait de PeeR LiPo

De PeeR LiPo

thésard | 09H15 | 03/09/2008 | Permalien

La fébrilité de l'auteur qui s'expose avait été brillamment évoqué ici : http://www.cfsl.net/forum/viewtopic.php ? t=16876&start=0
mais tu connais ça, il me semble…

Tout cela me fait penser que le chemin est long pour devenir auteur. Tu postes depuis longtemps sur internet,ou Rosalinde a vu le jour. Tu as, au moins au début, guété les commentaires avec la même frénésie… et ça ne te prépare pas vraiment à entrer dans la cour des grands. Bon courage.

Bon, et la BD est très belle, oui…
Ovni de la rentrée, c'est un beau compliment non ?

Portrait de Thomas Cadène

à PeeR LiPo Portrait de PeeR LiPo De Thomas Cadène (auteur)

Dessinateur | 10H39 | 03/09/2008 | Permalien

Si je connais le syndrome du « posteur merdeux » ? ! bien sur !
c'est culte.
Et bien sur que sur le net on est tous un peu victime de ce syndrome. Enfin excepté les « stars » j'image, je ne sais pas.
Merci pour la BD, oui « Ovni de la rentrée » c'est un beau compliment qui contrebalance un peu d'autres retours un peu moins agréables. Mais c'est la règle du jeu.

Portrait de Poke

De Poke

Le cul entre deux chaises | 12H34 | 05/09/2008 | Permalien

D'abord bravo pour cet album, je sais que faire une bd demande un travail énorme et il est normal qu'un investissement émotionnel et de labeur si intense, sur tellement de mois ne puisse être évacué en quelques jours. Je ne connais pas votre travail, mais ce que j'en vois me donne envie de connaître plus, la seule chose qui me retient d'acheter beaucoup de bd c'est l'argent, sinon je les lis en bibliothèque. Internet vous manges un peu trop la la tête , il faut prendre du recul, vous aérer la vie (je n'ai pas de recette mais famille, amis, voyage etc…). Vous avez donné une œuvre maintenant elle ne vous appartient plus, émotionnellement parlant, et voilà le temps des jugements positifs ou négatifs. Je crois qu'il faut vous protéger un minimum l'égo car lorsqu'on a fait un travail avec passion tous les jugements sont pris en plein coeur, car oui, quoiqu'on fasse dans la vie, c'est pour se faire aimer. Je vous souhaite du succès pour cet album !

Portrait de Dalian Noir

De Dalian Noir

Expatriée | 17H39 | 06/09/2008 | Permalien

dommage qu'on ait pas droit au pitch ! !

Portrait de Thomas Cadène

à Dalian Noir Portrait de Dalian Noir De Thomas Cadène (auteur)

Dessinateur | 18H11 | 06/09/2008 | Permalien

Arf, il se trouve que je craignais de trop faire de « pub ».
Mais comment dire :

je me permets de vous renvoyer à une vieille note de blog qui traitait du sujet.
n'hésitez pas à me dire si vous êtes affligé ou non, hé hé.

c'est ICI

Portrait de cinotheque

De cinotheque

graphiste | 18H32 | 07/09/2008 | Permalien

Je suis tombé dessus chez Album cet aprèm ; pas encore acheté (le pouvoir d'achat…).
Je l'ai feuilleté avec plaisir en me souvenant suivre ton fil sur cfsl avec beaucoup d'admiration pour ton trait, pour tes pin-up glaciales ; en me souvenant avoir vu tes premiers teasers pour ce projet.

Et aussi je me suis souvenu de ce Thomas croisé dans une agence dont les initiales sont TBM ; j'ai monté un site à partir d'une séquence d'animation que tu as réalisée pour CG ; le soir je rentrais chez moi et disais à ma copine « J'ai croisé le mec de cfsl dont j'aime le boulot, je travaille sur le même projet que lui ! ».
Je n'ai pas eu l'occasion de t'adresser la parole là-bas, mais ai scruté tes croquis avec plaisir.

Bref, tout ça pour dire, faut que j'achète ça.

Portrait de Thomas Cadène

à cinotheque Portrait de cinotheque De Thomas Cadène (auteur)

Dessinateur | 06H34 | 08/09/2008 | Permalien

Bien sur que je me souviens ! Mon premier (et encore seul) projet animé. La première fois que je voyais mon dessin bouger.
Merci et j'espère que l'album te plaira (même si en effet le pouvoir d'achat… arf ! )

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