Les laïcs et la politique catholique de civilisation

Comme nombre de citoyens, je trouve inadmissible que le Président de la République ne se conforme pas à l’usage qui impose au chef de l’Etat le silence sur la place des confessions dans la société. Nicolas Sarkozy n’est aucunement le premier à installer les représentants des grandes religions en situation de sages ou d’autorité dans la République. Mais il est le premier à en exciper une théorie ou une idéologie du dépassement du pacte laïc. Cet horizon post-laïc n’est rien d’autre que l’enracinement dans un terreau spirituel du processus de civilisation, qu’il prétend réamorcer.

L’exemple des professeurs de Rome.

Les enseignants de science de l’université de Rome La Sapienza et une partie de leurs étudiants ont montré, la semaine dernière, que ces questions peuvent redevenir des thèmes de confrontation politique sérieux. Et ils ont eu raison, à tous égards. Lorsqu’on place la rationalité scientifique en position seconde par rapport à la révélation biblique, on ne peut s’attendre à recevoir un bon accueil sur la paillasse des laboratoires.

Enseigner l’histoire des religions.

Pour revenir à la France, il faut essayer de comprendre pourquoi la laïcité est en passe de perdre du terrain. La doctrine laïque, depuis des décennies, déploie des stratégies contradictoires. D’un côté, elle réactualise l’inventaire des censures, des intromissions et même des crimes que les clergés s’autorisent à commettre ou à commanditer, au nom de la défense de la foi. D’un autre côté, les pratiques de l’enseignement qui sont dictées par la doctrine laïque ont longtemps consisté à passer sous silence l’importance du fait religieux dans l’analyse du monde social. La contradiction pourrait s’exprimer ainsi : l’Eglise a fait beaucoup de mal, mais l’Eglise n’a pas eu une grande importance. Son histoire n’aurait donc pas à être enseignée dans le système public républicain.

Retour sur les racines chrétiennes

Il en découle le contresens, soulevé lors du débat sur le traité constitutionnel, à propos des racines chrétiennes de l’Europe. Un examen historique dépassionné ne peut conduire qu’à une conclusion : oui, le fait religieux en général, et les églises chrétiennes en particulier, sont des éléments de structuration parmi les plus profonds et les plus essentiels du passé des populations européennes. La société ancienne, contre laquelle le processus révolutionnaire s’est dressé depuis la fin du XVIIIe siècle, était dans tous ses aspects, politiques, économiques, culturels et intimes, prise dans la communion et dans l’enseignement des églises. L’histoire longue de la diaspora juive et celle de l’islam ibérique, balkanique et danubien imposent un correctif ou un complément, mais n’invalide pas cette proposition.

Cela étant posé, les valeurs dont se réclame la société démocratique et ouverte de l’Europe ont été posées et défendues, de haute lutte, contre les églises dominantes. Le principe démocratique, contre l’autorité hiérarchique de droit divin. La liberté de débattre et d’opiner contre l’intangibilité du dogme. L’égalité de droit des deux sexes, contre leur distinction métaphysique. La description du fonctionnement de la nature, contre les vérités de la foi révélée. La tolérance à l’égard des croyances dans un cadre politique neutre, contre l’intolérance à l’égard des cultes concurrents dans un cadre politique soumis à l’impératif religieux. La liberté de ne choisir aucue appartenance, contre l’empire de la communion.

C’est pourquoi il demeure, à mon sens, inacceptable d’envisager que le présent politique et que l’avenir constitutionnel de l’Europe puissent, en aucune manière, se référer à l’héritage religieux. Mais cet argument sera d’autant mieux compris que nos concitoyens prendront conscience de l’importance capitale du fait religieux dans notre passé. Si les laïcs ne veulent pas perdre cette bataille, ils ont tout intérêt à promouvoir partout un enseignement de l’histoire des religions, qui n’a même pas besoin d’être militant ou biaisé pour renforcer le point de vue laïc. Le contraste entre, d’un côté, le fonctionnement libéral et démocratique, et d’un autre côté, l’emprise du fait religieux propre aux sociétés traditionnelles, reste la meilleure prévention contre la tentation post-laïque.

Sortir de la mauvaise foi.

Dernier point, qui touche peut-être à un non-dit. La gauche laïque est embarrassée parce qu’elle se trouve tiraillée entre deux attitudes assez incompatibles pour laisser place à la mauvaise foi. En raison de l’héritage historique défini plus haut, les feux de la laïcité militante se concentrent, chez nous, sur le catholicisme. Mais ce n’est pas cette confession qui produit aujourd’hui, en son sein, une pathologie politique comparable à l’islamisme radical. Ce phénomène, de part en part politique, demeure sans doute minoritaire au sein de l’islam, mais il est porteur de dangers évidents. Or, comme l’a montré l’affaire des caricatures danoises, en vertu d’un mélange assez visqueux d’esprit munichois et de catéchisme du droit à la différence, les grandes confessions ne sont pas (mal)traitées de la même façon. On peut impunément verser des tombereaux d’ordures sur le pape, la Sainte Vierge et l’enfant Jésus, sans conséquence civile, pénale ou politique. Et c’est très bien ainsi. Mais cette impunité, nous le savons bien, n’est pas la règle commune. Hélas.

Tant que nous en serons là, Nicolas Sarkozy demeurera en position de force pour faire avancer sa conception, catholique, du processus de civilisation.


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Par Emma44
18H17    23/01/2008

Plus on en parlera, mieux la laïcité se portera.Quelqu’un qui ne vit qu’au rythme des sondages n’osera pas. D’ailleurs les phrases « chocs »,ballons d’essai, sans doute, ont été lancées à l’étranger.
Quelques soient les risques des extrémismes on n’a pas à s’abaisser. Je ne veux pas que des financements soient donnés à des sectes via des associations caritatives, la scientologie est une affaire, comme d’autres d’ailleurs,de gros sous, il semblerait que des aménagements de la loi 1905 permettraient de participer à leurs frais (Canard enchaîné du jour)…et c’est dans les projets du gouvernement.
Les lois de 1905 ne seront pas revues si on pointe un éclairage bien fort sur ce qui se préparait en douce, depuis longtemps. Il paraît qu’il n’existe que 2 pays au monde se proclamant laïcs (Ce soir ou jamais d’hier). Dommage pour les autres, mais je me satisfais très bien de ce respect des consciences et du refus du mélange sphère privée et publique.j’avoue que le recul de Sarko quant à l’évaluation du gouvernement me donne quelques espoirs. L’évaluation aura lieu et ils seront ridicules, mais au moins ce ne sera pas un cabinet privé lié aux intérets personnels de Cheval Fougueux, comme il s’auto-désigne qui en touchera les honoraires.Le scandale qui risquait d’éclater le cas échéant l’a fait reculer… C’est déjà ça.
L’information comme contre pouvoir ça marche, quand elle veut s’en donner la peine!
Alors que les associations luttant contre les sectes, que les enseignants, que les chercheurs, que tous les représentants des religions présentes en France et que tous ceux qui tiennent au premier article de NOTRE constitution se relaient constamment et rien ne pourra se faire. Et puis, sinon, il reste la rue et les manifestations pacifiques, mais massives.
Que les contitutionnalistes se penchent aussi sur le manquement possible à ses obligations de chef d’état- garant des institutions normalement. Le terme de forfaiture est-il, comme je l’ai entendu, applicable le cas échéant pour les propos déjà tenus? Qui pourrait me répondre?
Merci pour cet article et continuez.

 
Par Bardamu
22H10    23/01/2008

L’analyse proposée est intéressante (à part évidemment le soutien aux universitaires romains dont le refus de recevoir le pape est une preuve supplémentaire de l’intolérance et du sectarisme qui peuvent régner à gauche. Pensez à Pascal, avant d’opposer si naïvement la foi et la rationalité scientifique…) mais il me semble que la laïcité est en porte-à-faux en France pour des raisons plus profondes.

Qu’est-ce que le socialisme, en effet, si ce n’est la laïcisation de valeurs chrétiennes?

Qu’est-ce que le marxisme, sinon la laïcisation du messianisme juif? (il n’y manque même pas un peuple élu : le prolétariat!)

Plus profondément, l’égalitarisme en occident est d’origine religieuse, il n’a pu émerger que grâce au christianisme, qui avait besoin de rendre égales toutes les âmes devant Dieu, égalité absurde pour un Grec ou un Romain…

Donc, même la laïcité, hisoriquement portée par la gauche, a de lointaines origines…chrétiennes! Difficile de tuer le Père!

Difficile de tuer Dieu et d’être à la hauteur de ce crime… A moins de s’appeler Nietzsche!

 
Par louise2
13H01    24/01/2008

Cette chronique est pleine de bon sens et de connaissances. Elle remet quelques pendules à l’heure, et place chacun devant ses responsabilités. On ne peut que déplorer et essayer de corriger la stratégie contradictoire de la laïcité qui, en France, a transformé les citoyens en ignorants. On ne peut guère comprendre le sens de nos discours politiques, comme d’ailleurs l’essentiel de la pensée philosophique européenne si l’on ne sait rien de la pensée religieuse(chrétienne en particulier mais pas seulement). L’acuité et l’efficacité critiques en sont d’autant affaiblies.

Deux points pourtant me semblent discutables:

- la question des racines « chrétiennes » de l’Europe. On ne peut balayer d’un revers de main,les racines juives de l’Europe et les effets toujours vivants de l’Andalousie musulmane. D’abord parce que ce sont deux histoires très différentes qu’on ne peut subsumer sous le nom unique et compliqué de « diaspora ». Plus on s’intéressera à la pensée juive, plus on découvrira à quel point elle a formé la pensée européenne. (par ex, « cette liberté de débattre contre l’intangibilité du dogme » remis au goût du jour par le protestantisme, d’où vient-elle? Et pour rester léger sait-on d’où vient le mot « se chamailler »? Du nom d’un rabbin expert en discussion et en débat d’interprétation…) Ce n’est pas parce que cette tradition a été minorée, moquée et pire encore qu’elle ne nous imprègne pas… Que dire de l’influence de la pensée religieuse juive, de la conception juive de l’obligation morale sur la philosophie de Kant (et Dieu sait, si j’ose dire, si nous en sommes imprégnés), que dire de l’influence de la pensée juive sur la pensée philosophique d’un Jacques Derrida, d’un Walter Benjamin, d’une Hannah Arendt? Ne font-ils pas partie intégrante de la pensée européenne et n’ont-ils pas réanimé dans la pensée européenne, ses « racines juives »? Attention de ne pas donner raison au livre terrible de Milner « les penchants criminels de l’Europe démocratique » qui défend avec une grande intelligence la thèse selon laquelle il a fallu à l’Europe, pour naître en tant que telle, qu’elle déracine au sens propre, les Juifs (et la pensée juive) de l’identité européenne…
Sur l’Andalousie, et l’influence islamique, je ne me prononcerai pas faute de connaissances précises. Mais le refus de « christianiser » nos racines est parfaitement défendable, pour le présent et pour l’avenir de l’Europe: comment discuter de l’entrée de la Turquie dans une Europe qui mettrait en avant ses « racines chrétiennes »? L’Europe que nous voulons n’est-elle pas une Andalousie? Un lieu de tolérance, d’intelligence et de débats?

-Le deuxième point est plutôt un oubli: Il y a dans la stratégie sarkozienne autre chose et peut-être seulement cette chose : non pas un retour aux valeurs religieuses -chrétiennes ou autres- mais un appel d’offres pour développer un marché de la spritualité: il faut croire à quelque chose qui n’existe pas et il faut espérer, se regrouper en communautés qui partagent des valeurs pour donner de l’espérance (et du grain à moudre)au peuple. La spiritualité comme opium du peuple c’est je crois cela que veut développer Sarkozy : les chrétiens de « bonne foi » l’ont bien compris d’ailleurs.