Enquête sur un pillage nazi et soviétique

► La mémoire spoliée, les archives des Français, butin de guerre nazi puis soviétique (de 1940 à nos jours), de Sophie Cœuré (Paris, Payot, 2007, 270 p., 22 euros).

Ce livre est de ceux qu'on ne lâche plus, comme toute bonne enquête policière. On connaissait l'histoire du pillage des œuvres d'art par le gang d'Hermann Gœring. Pièces grandioses et de haute valeur marchande, deux ingrédients nécessaires pour un gangster mégalomane. En revanche, le pillage des archives des ministères de la France occupée, d'organisations basées en France et de particuliers était beaucoup moins connu.

L'histoire que raconte Sophie Cœuré est un drame en trois temps. D'abord il y eut la spoliation réalisée par l'occupant nazi de 1940 à 1944. Puis, sans solution de continuité, les troupes soviétiques, faisant main basse sur les archives allemandes, emportèrent en 1945 le butin français dispersé en Allemagne. Enfin, dès l'après-guerre et jusqu'à nos jours s'ouvre une période de négociations épuisantes de la République française avec la Russie soviétique et post-soviétique, pour obtenir le retour de ces masses de livres et de dossiers.

Comme toujours avec le régime nazi, plusieurs administrations concurrentes, militaires et civiles, organisèrent le pillage des archives françaises. Etaient visés les documents des ministères, notamment du Quai d'Orsay, avec des trophées tel que l'original du Traité de Versailles. Des organisations, depuis le Grand Orient jusqu'aux associations juives et aux syndicats, furent également visées. C'est enfin le cas d'archives et de bibliothèques particulières. Parmi les bibliothèques spoliées, on trouve celles de Léon Blum, de Georges Mandel, de Jules Moch, de Marc Bloch, de Louise Weiss ou encore d'André Maurois. Autant de cibles qui ne sauraient surprendre, symboles du Front Populaire ou personnalités juives.

Certaines de ces spoliations s'expliquent par une utilité policière ou militaire dans le contexte de la guerre. D'autres sont punitives, pour tout dire purement idéologiques. Ce qui n'est guère surprenant, lorsqu'on apprend que l'un des maîtres d'œuvre de cette politique ne fut autre qu'Alfred Rosenberg, l'idéologue le plus radical de la théorie raciale nazie, pendu au terme des procès de Nuremberg. L'énergie déployée pour continuer à rafler des cartons d'archives, jusque pendant l'année de l'effondrement, 1944, rappelle l'obstination à poursuivre l'extermination des Juifs jusqu'à la fin du régime.

La Russie de Staline, à son tour, organise le transfert vers l'Union Soviétique de trains remplis de livres, d'archives et d'œuvres d'art. Cette politique obéit à trois logiques : la compensation pour les destructions culturelles immenses provoquées en URSS par les troupes allemandes, la recherche de « trophées » de guerre, l'usage policier de documents sur les hommes politiques et les organisations françaises à la veille de la guerre. La Guerre Froide devait entraver durablement le processus de restitution que les autorités françaises voulurent négocier.

Avec Sophie Cœuré, nous suivons le travail secret des archivistes soviétiques et les démarches admirables d'archivistes français, notamment Rose Valland, pour essayer de repérer les fonds volés. Même après la perestroïka, le processus de retour s'est heurté à des flambées de nationalisme russe qui trouvaient dans le refus de rendre le butin de 1945 une façon de s'afficher.

C'est pourquoi il s'agit une procédure encore ouverte. Jacques Chirac et Lionel Jospin ont fait avancer le dossier. Une part considérable des papiers français est revenue, comme les archives Marc Bloch en 1994. Il reste beaucoup à faire encore. Voici un beau programme pour Bernard Kouchner et pour Christine Albanel. A condition qu'ils écoutent la leçon de ce livre passionnant : il n'est pas de question plus politique que celle des archives.

7 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de Courageux anonyme

De

08H07 | 20/05/2007 | Permalien

et le pillage en ce moment par les fonctionnaires francais ( ministres ou autres ) des oeuvres d'art dans les ministères de la république au moment du changement des équipes ca s'appelle comment ? ?

Portrait de Courageux anonyme

De

10H51 | 22/05/2007 | Permalien

L'universitaire Cophie Coeuré, et le complaisant article ci-dessus, ne racontent que ce qu'ils veulent bien. En réalité l'Etat français n'a aucune envie de voir les chercheurs s'aventurer dans ces très riches archives (il y en a ainsi environ huit cent mètres linéaires à Vincennes pour la seule partie Deuxième Bureau), qui pour l'essentiel concernent les années Trente et sont donc d'une certaine manière… encore plus accablantes que celles de la période de l'Occupation (puisque c'est ici sous des régimes démocratiques, qu'eurent lieu des compromis qui allèrent parfois très loin). Et telle est bien la raison pour laquelle ces archives, à l'exception des fonds privés qui ont été rendus aux ayants-droit, ou des archives d'associations qui ont été versées en un lieu public (cf. archives de la Ligue des Droits de l'Homme consultables à la BDIC, etc.), sont pour bonne part encore plus inconsultables qu'elles ne l'étaient jusqu'en 1993 à Moscou -où à l'aide d'un petit pourboire on pouvait au moins espèrer arriver à ses fins. Mais notre administration a sa « dignité », et elle ne dit pas niet aux demandeurs : elle se contente d'opposer que l'inventaire n'est pas encore réalisé…
Tout n'est pas négatif toutefois dans la publication d'un tel ouvrage, puisqu'il permet au moins de se faire une idée générale du contenu, et par là-même ne peut que favoriser la pression en vue de l'ouverture de ces archives. Mais cette publication n'en est pas moins malhonnête dans son principe, en tant qu'elle vise à masquer l'inconsultabilité de la plus grande partie. Et le procédé est d'autant plus déplaisant qu'il y a un précédent. C'était en 1994. On s'acheminait vers la commémoration du cinquantième anniversaire de la Libération. La fermeture des archives de la deuxième guerre mondiale, loin d'être un « mythe » (comme l'avait sans vergogne affirmé le 30 juin 1993 sur FR3 un historien officiel), risquait de commencer à faire mauvais genre. Aussi les Archives Nationales publièrent-elles un gros pavé de plus de 1200 pages, vendu 350F, et qui se présentait comme un Guide des sources sur la période 1939-1945. L'ennui est que la quasi-totalité des dossiers un tant soit peu sensibles qui s'y trouvaient mentionnés étaient inconsultables, et ce au nom d'une application abusive de la loi de 1979 sur les Archives (qui permet de repousser de trente à soixante ans le délai de consultabilité, au motif des rituels prétextes « sûreté de l'Etat », « défense nationale », « vie privée »).
L. Nemeth, Docteur en Histoire contemporaine

Portrait de Courageux anonyme

De

11H33 | 22/05/2007 | Permalien

Merci à Rue89 de permettre questions et réponses sur un sujet qui ne semble pas toujours passionner les pouvoirs publics et l'opinion : l'ouverture des archives « sensibles ».
Il est important de réfléchir sur les raisons qui poussent les Etats -totalitaires ou démocratiques - a fermer certaines archives. Pour autant, il faut aussi un peu de rigueur.
- la majorité des archives publiques rendues par la Russie en 1994-2003 après les spoliations de la Seconde Guerre mondiale est ouverte aux chercheurs au Centre des archives contemporaines de Fontainebleau (Archives nationales). On y trouve plein de beaux dossiers « accablants » sur la surveillance politique, les étrangers en France… pour qui a le courage de les consulter.
- Les archives de la Défense ont décidé de tout reclasser et annoncent la réouverture (car elles ont déjà été ouvertes avant le retour d'un 2e lot) pour 2008 : nous verrons !
- Depuis 1994, les choses ont bougé pour les archives de la Seconde Guerre mondiale, largement ouvertes par les circulaires Jospin de 1998.
Sophie Coeuré

Portrait de Courageux anonyme

De

12H43 | 22/05/2007 | Permalien

1) Je n'ai pas attendu votre suggestion pour avoir le courage de consulter les archives et même pour me rendre à Fontainebleau, où j'ai pu consulter le dossier qui m'intéressait : à ceci près qu'il faisait partie des dossiers rapatriés en 1993-94. Et vous égarez l'internaute lorsque vous parlez de « 1994-2003 », comme d'un tout : les fonds restitués après 1994 ne sont pas inventoriés. Et d'ailleurs vous finissez par le reconnaître implicitement, en nous disant qu'en ce qui concerne la partie Deuxième Bureau (qui elle se trouve à Vincennes, puisque rattachée à la Défense), « les archives de la Défense ont décidé de tout reclasser ». Avec, pour conséquence immédiate : que l'inventaire de la partie rapatriée en 1993-94, qui jusqu'ici était librement consultable, ne l'est… même plus -et ce, au motif de ce reclassement. Mais bon, n'en parlons plus, si vraiment l'ouverture a lieu en 2008.
2) Votre affirmation selon laquelle « depuis 1994, les choses ont bougé pour les archives de la Seconde Guerre mondiale, largement ouvertes par les circulaires Jospin de 1998 » n'est pas sans rappeler l'histoire de la bouteille qui est à moitié vide, ou à moitié pleine, suivant le côté doù on la regarde. Ou bien encore celle du voleur qui consent à rendre une partie de ce qu'il a volé -en général il évite de rendre la partie la plus précieuse. Car enfin, soyons sérieux : peu importe que des séries soient « largement ouvertes » si les éléments les plus intéressants se trouvent dans… les séries non ouvertes. Certes les séries du type rapports de préfets sur l'opinion publique, etc. (pour donner un exemple concret de séries qui ont été ouvertes) ne sont pas dépourvues d'intérêt, mais enfin elles ne sauraient suffire à elles seules.
3) L'argument des « séries largement ouvertes » (ou sa variante que vous nous avez charitablement épargnée, la « possibilité d'obtenir des dérogations »), témoigne d'une conception de la vie publique -l'accès aux archives n'étant qu'un aspect de la question- qui n'est pas la mienne. Mais, au-delà de nos divergences, il me semble qu'il est un point sur lequel nous devrions êtes d'accord : si on veut que la recherche sur une période donnée soit possible, alors il faut que les archives de cette période soient ouvertes en totalité. Car sinon on en arrive à une Histoire, qui même lorsqu'elle n'est pas écrite par des historiens officiels, est inévitablement le reflet de celles des archives que les pouvoirs publics ont bien voulu rendre consultables. L. Nemeth

Portrait de Courageux anonyme

De

13H32 | 22/05/2007 | Permalien

Si l'histoire était le « reflet » des archives, ce serait si simple.
Ceci dit, je pense aussi que les historiens et les citoyens doivent rester vigilants au sujet de la préservation et de l'ouverture des archives publiques, mais sans préjuger d'une volonté d'obstruction des archivistes, qui le plus souvent manquent surtout cruellement de moyens.
SC

Portrait de Courageux anonyme

De

14H32 | 22/05/2007 | Permalien

1) Je ne fais pas de fétichisme archivistique et à aucun endroit je n'ai dit que l'histoire était le simple reflet des archives. Elles sont un matériau parmi les autres et qui se doit d'être soumis à la critique au même titre -si ce n'est encore plus-, que les autres. L'expérience montre ausi qu'il y a des domaines où les meilleurs livres ont été écrits sans grande utilisation des archives ; et a contrario on connaît des truqueurs encyclopédiques, qui font une large utilisation des archives. Cela dit il paraît difficile de contester que la façon dont l'Histoire est écrite est aussi, quel que soit le sujet, le reflet du contenu des sources disponibles -archives, et autres.
2) A aucun endroit je n'ai attribué de volonté d'obstruction aux archivistes, qui sont loin de tous approuver la législation existante (et son interprétation), et qui sont par ailleurs de par leur statut en position vulnérable : il suffirait de rappeler ce qu'il en était advenu des deux qui aux Archives de Paris furent sanctionnés, pour avoir pris trop à la lettre les mensonges d'une ministre de Jospin, concernant l'ouverture des archives ministérielles concernant le 17 octobre 1961.
L. Nemeth

Portrait de Courageux anonyme

De

08H07 | 05/08/2007 | Permalien

On attend une enquête semblable sur le pillage hétérosexiste des archives gay et lesbiennes (LGBTQI)

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