« Nos langues indiennes, c'est l'âme du Mexique »
Académicien en son pays, le Mexique, et en Espagne, Carlos Montemayor est un écrivain, un poète et un essayiste très reconnu sur la scène littéraire internationale. Spécialiste des guérillas mexicaines et brillant linguiste, il se passionne aussi depuis plus de vingt ans pour la littérature en langues indiennes qu'il soutient ardemment.
Il est le premier écrivain à succès mexicain à avoir impulsé des projets éditoriaux visant à préserver, promouvoir et diffuser les œuvres d'auteurs s'exprimant dans leurs langues d'origine. Un patrimoine dont il affirme qu'il fait partie intégrante de la littérature mexicaine.
A l'occasion du Salon du livre 2009, qui met à l'honneur le Mexique et sa diversité culturelle, Carlos Montemayor devait initialement se joindre à la délégation des écrivains mexicains venus représenter leur littérature à Paris.
N'ayant finalement pas pu se rendre en France, il a accepté de livrer à la rédaction de Reporters d'espoirs, depuis son pays, les raisons de son engagement ainsi que son analyse des enjeux qui entourent la question des langues indigènes aux Mexique. Nous vous restituons ces propos en même temps que se déroule, aujourd'hui, une table ronde sur le sujet.
Agence Reporters d'Espoirs : Comment est née votre passion pour les langues et la littérature des peuples indigènes du Mexique ?
Carlos Montemayor : Dans les années 1980, je me suis rendu dans la région d'Oaxaca où j'ai rencontré différents peuples indiens. Pour moi ce fut la découverte d'un monde différent tant sur le plan des conditions sociales, politiques, que culturelles et linguistiques. C'est là que j'ai entendu pour la première fois les langues zapotèque, chinantèque et mixe. Puis je me suis rendu dans le Yucatan où j'ai rencontré une communauté qui m'a ouvert les portes de son savoir et m'a enseigné le maya. Une langue très proche dans sa structure du grec et du latin classique…
J'ai pris conscience de la richesse de cette langue pourtant si peu exploitée dans la littérature. C'est de là qu'est partie l'idée de monter des ateliers littéraires pour aider ceux qui voulaient écrire en maya à organiser la langue sur le plan grammatical et syntaxique. Beaucoup de matériel a ainsi été produit et, au bout de sept ans, j'ai commencé à traduire ces textes en espagnol. D'autres communautés indiennes ont alors fait appel à moi. C'est le début d'un travail de dix ans qui aboutit à la publication, en 1993, de trois séries de « Lettres mayas contemporaines », un recueil bilingue de 50 œuvres d'auteurs du Yucatan, de Quitana Roo, de Campeche et du Chiapas.
Mais ne pouvaient-ils le faire seuls ? Pourquoi avaient-ils besoin d'aide ?
La littérature en langues indiennes existe depuis bien longtemps, avant même que ne commence la Conquête espagnole. Mais il ne faut pas oublier que la domination étrangère, qui s'est accompagnée de la christianisation et de l'alphabétisation forcées des indiens, a eu des conséquences sur la transformation et le recul des langues autochtones. « L'espagnolisation » a ensuite continué sous diverses formes jusqu'au XXème siècle, condamnant les langues indiennes à être mises sous silence.
Au final pourtant, elles ont survécu. On en compte plus d'une soixantaine dans le pays qui sont parlées par environ dix millions d'individus. Toute une génération d'écrivains indiens a également pu émerger dans les années 1960 car à cette époque, l'Etat soutenait le développement d'une éducation bilingue et biculturelle des enfants indiens. Pour autant, ces écrivains de langues indiennes n'avaient pas toujours une grande maîtrise de l'espagnol littéraire, et comme il n'existait pas de traducteurs spécialisés, ils n'avaient d'autres choix que de se traduire eux-mêmes pour être lus.
|
D'où l'idée des ateliers et plus tard des publications bilingues ?
Oui en effet. Au cours de ces vingt dernières années, j'ai travaillé avec des dizaines d'auteurs dans plus de dix langues mexicaines, ce dans le but de retranscrire au mieux leurs écrits. Que ce soit avec des essayistes, des poètes, des dramaturges, des conteurs, des nouvellistes, nous avons œuvré ensemble à faire des traductions qui soient le plus proches des textes originaux. Il s'agissait parfois d'un vrai travail de reconstruction littéraire pour que les termes et rythmes espagnols donnent un résultat équivalent à celui initialement produit.
Le choix de publications bilingues répond quant à lui à la volonté de mettre en lumière les langues indiennes et de faire en sorte qu'elles soient lues de tous. Cela contribue à la revalorisation de cette littérature qui reste encore peu connue et sous-estimée au Mexique. La première vraie reconnaissance à mes yeux est d'ailleurs très récente. Elle date de 2004, quand est parue l'édition multilingue (avec des traductions et notes en espagnol et en anglais) de « Words of the true peoples. Palabras de los seres verdaderos » (« Paroles des hommes vrais »), une anthologie d'écrivains contemporains de langues indigènes élaborée avec le linguiste américain, Donald Frischmann.
Le monde de l'édition s'intéresse-t-il donc maintenant davantage aux auteurs indiens ?
Il y a de plus en plus d'éditeurs et de professeurs intéressés. Surtout parce qu'elle n'est plus vue comme une « littérature indienne », mais comme une « littérature mexicaine écrite en langues indigènes », ce qui est totalement différent. Aujourd'hui, certains des auteurs avec qui j'ai travaillé ont été traduits, outre l'espagnol et l'anglais, en français, en italien, en catalan. Ils bénéficient d'une reconnaissance croissante au niveau international et la présence d'auteurs comme Juan Gregorio Regino, écrivain de langue mazatèque, et Briceida Cuevas Cob, poétesse maya, au Salon du livre 2009 à Paris, ne fait que renforcer cette tendance.
Pour finir, Carlos Montemayor, pouvez-vous nous dire ce qui fait à vos yeux la richesse des langues indigènes ? En quoi se prêtent-elles particulièrement à la création littéraire ?
La plupart des langues indiennes du Mexique présentent une richesse sonore, rythmique et vocalique beaucoup plus grande que les langues européennes modernes. Leur sonorité et leur poésie sont très difficilement traduisibles en français, en espagnol ou en anglais. Pour le reste, elles se prêtent aussi bien que toutes les autres langues du Mexique, du continent et du monde à la création littéraire. Les thèmes abordés sont également les mêmes que ceux de leurs contemporains : l'amour, la mort, la vie, le compromis social, la vision historique, le sacré, le profane, la solitude humaine, les luttes politiques et armées.
Une des grandes richesses de notre pays est sa diversité linguistique. C'est un trésor dont nous devons prendre soin, car il contient l'âme de tous les peuples du Mexique. Nous devons chanter dans toutes ces langues, écrire dans toutes ces langues, et penser dans toutes ces langues. Toutes ont le même but : réveiller la conscience des peuples…
Photo : Carlos Montemayor (Rodrigo Cuellar).
- 4949 visites
- Version imprimable
Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89
Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)
Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)
En savoir plusAccrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.
123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque






















13
(Pour réagir, connectez-vous)
De ALLAIN JULES C@MMUNICATION
16H17 | 14/03/2009 |
C'est vraiment très appréciable. Il faut de tout pour faire un monde. Ces gens doivent avoir des choses interessantes à apporter au monde, vu leur passé glorieux, depuis les Maya. Bravo Carlos !
Un espoir sur Alzheimer aussi : le lait.
http://www.agoravox.fr/article.php3 ? id_article=52986
De macjack
bûcheron | 17H19 | 14/03/2009 |
Ayayayayaï ! Le Mexique des Lumières !
On mesure ici le gouffre qui sépare cet académicien mexicain écrivant en espagnol et soutenant les langues indiennes de son pays et un académicien français - que dis-je : francien ! - pour qui les langues régionales de son pays n'ont pas le droit de cité sous sa coupole.
De Seamasdubh
Voyageur intersidéral | 18H07 | 14/03/2009 |
« Langues indiennes » ? Très étrange cette expression, l'adjectif « indien » étant récusé par les « indigènes » du Mexique et de toute l'Amérique Latine. Est-ce vraiment le terme employé dans l'interview ? Est-ce une traduction de l'espagnol ?
Langues indigènes passerait mieux, il me semble, en français, même si c'est loin d'être parfait comme terme. Langues précolombiennes peut-être ? Langues mexicaines, comme emplyé à un moment dans le texte ? Ce seait oublier que certaines de ces langues sont aussi parlées de l'autre côté des frontières, au Guatémala et aux Etats Unis. Donc langues indigènes, je dirais… Mais langues indiennes me gêne vraiment…
à Seamasdubh
De Exilée
18H09 | 14/03/2009 |
Non, il s'agit bien des langues Indiennes. Les Indiens des Ameriques etant toujours des peuples, ils ont le droit d'avoir leurs langues ! Il s'agit donc bien de langues Indiennes et non indigenes.
à Exilée
De Melle Annie
| 18H25 | 14/03/2009 |
Les peuples qui habitaient les Amériques avant l'arrivée de Colomb ont choisi de ne pas s'appeler « Indiens », puisque cette dénomination résultait d'une erreur (pour le moins les « Indigènes » mexicains).
Ils préfèrent l'appellation « Indigènes ». Les Zapatistes n'utilisent que ce terme ; différents peuples se retouvent dans le Congrès National Indigène …
à Exilée
De Seamasdubh
Voyageur intersidéral | 19H48 | 14/03/2009 |
Non, je maintiens, le terme « indien » ne convient pas. Quand j'ai vu le titre de l'article j'ai d'abord cru qu'il s'agissait d'un article sur la littérature de l'Inde.
Je peux vous faire passer un article d'un chercheur indigène du Mexique intitulé « Yo no soy Indio'.
Le terme utilisé au Mexique est bien “lenguas Indigenas”, cf. le nom de l'Instituto Nacional de Lenguas Indigenas (http://www.inali.gob.mx/).
De Exilée
18H08 | 14/03/2009 |
Bravo Monsieur !
C'est tellement agreable d'entendre, par exemple, la langue Navajo parlee encore en Arizona. Cela fait chaud au coeur. Il faut maintenir les langues anciennes et ce dans tous les pays.
Que ce soit la langue Navajo, Cheyenne, etc, ou la langue Alsacienne, Bretonne, Basque, Corse, c'est une necessite de les maintenir vivantes.
à Exilée
De Seamasdubh
Voyageur intersidéral | 20H32 | 14/03/2009 |
parce que les langues « pas anciennes » il ne faut pas les maintenir ? … Question subsidiaire : c'est quoi une langue ancienne ?
De General Subverciòn
viva Makhnovchtchina | 21H21 | 14/03/2009 |
Muy encantado tambièn ! ça sort quand en français « Palabras de los seres verdaderos » ? il y aurait -t'il par chez nous un éditeur courageux qui voudrait bien s'y coller à partir de l'espagnol ou de l'anglais ? …….parce que ça doit franchement valoir le coup si c'est bien fait.
De Benedicte.
étudiante | 21H41 | 14/03/2009 |
Bel article, je rêve à présent d'écouter à quoi peut bien ressembler le maya…
à Benedicte.
De Seamasdubh
Voyageur intersidéral | 23H50 | 14/03/2009 |
'le » maya, c'est une famille de langues, comme les langues romanes en Europe. Mais sur le site de l'INALI, il y a des enregistrements : http://www.inali.gob.mx/
De Loveless
professeur | 16H07 | 15/03/2009 |
C'est très bien d'avoir fait cette interview sur les langues lointaines qui sont menacées. Mais ça serait bien si Rue89 parlait également des langues manacées ici, en France, comme l'occitan, le catalan, le corse, le basque, le breton, l'arpitan, l'allemand d'Alsace-Loraine, le néerlandais de Flandre et les langues d'outremer.
à Loveless
De Mougik
Loser imperturbable | 16H15 | 15/03/2009 |
Entièrement d'accord avec vous.
Si l'opinion en France est souvent prête à s'émouvoir pour des langues menacées en dehors du territoire (et si possible avec un coté « exotiques »), c'est souvent le mutisme ou l'incompréhension (bah, pourquoi faire ? ) du coté des langues que vous avez cité.