Dopage 18/10/2012 à 18h19

Mouillés dans l’affaire Armstrong, ils sont toujours là. Pour longtemps ?

Clément Guillou | Journaliste Rue89

Mis à jour le vendredi 19 octobre 2012 à 10h40
Mis à jour avec arrêt de l'équipe Rabobank en encadré

Coureurs, médecins et managers, ils sont cités dans l’enquête américaine et sont encore dans le peloton. Le cyclisme hésite entre amnistie et omerta.

Tout serait tellement plus simple pour le vélo si l’affaire Lance Armstrong ne concernait que lui. Lance Amstrong se serait dopé durant ses sept Tours de France, on aurait la confirmation de ce qu’on savait déjà et puis ce serait terminé.

Sauf que l’Usada a pris son travail à cœur, entendu de nombreux anciens coéquipiers de Lance Armstrong, sollicité la police italienne qui a elle-même entendu deux clients du docteur Michele Ferrari, celui qui a aidé l’Américain à se doper toutes ces années. Et les témoins ont fait du zèle : ils ont donné les noms de ceux qui les avaient aidés, ceux qui les avaient encouragés, ceux qu’ils avaient vus se doper comme eux.

Les 1000 pages du dossier de l’USADA balayent quinze ans de dope dans le cyclisme et de nombreux noms apparaissent ou se laissent deviner lorsqu’ils sont masqués. Certains déjà connus, d’autres sont tout frais.

Des coureurs ou directeurs sportifs concernés dans 12 équipes différentes


Le peloton lors du Tour de Chine, à Pékin, 12 octobre 2012 (Wang Zhao/AFP)

Pourquoi sont-ils là ? Parce qu’ils étaient dans la même équipe qu’un témoin ; parce qu’ils l’ont orienté vers un médecin dopeur ; parce qu’ils lui ont fourni des produits ; parce qu’ils lui ont confié leurs pratiques ; parce qu’il les a vus dans un camp d’entraînement de Michele Ferrari.

Dans tous les cas, ils sont désignés soit comme des tricheurs, soit comme des clients de Ferrari, ce qui revient un peu au même : ses méthodes, s’il ne les appliquait pas à tous ses clients, étaient connues de tous.

Aujourd’hui, ces coureurs, directeurs sportifs ou médecins ont essaimé dans le peloton. Nous avons fait le compte : 12 des 18 meilleures équipes du monde, celles membres du World Tour, sont touchées. Cela ne veut pas dire que tous les coureurs de ces équipes sont dopés ni qu’il n’y en a pas ailleurs.

Cela veut simplement dire que, si la lumière se porte uniquement sur Armstrong, l’affaire concerne une partie du peloton actuel. Dans les deux tiers des équipes, il y a un coureur, un médecin, un directeur sportif qui est cité dans le dossier de l’Usada.

Dopés ou facilitateurs du dopage aux commandes des équipes

L’équipe de Bradley Wiggins aussi concernée

Plusieurs membres de l’équipe Sky sont touchés de près ou de loin par l’affaire Armstrong. Son directeur sportif, Sean Yates, a couru avec Lance Armstrong de 1992 à 1996, l’a dirigé sur les Tours de France 2005 et 2009 et apparaît proche de « Motoman », le Français qui aurait livré de l’EPO à certains coureurs de l’US Postal sur le Tour 1999.

Un médecin de l’équipe, dont elle vient de se séparer, a été de longues années responsable de l’équipe médicale de la Rabobank, où les coureurs se dopaient sous son nez.

Deux coureurs sont cités dans le dossier. L’un, Michael Barry, fait partie des témoins en tant qu’ancien coureur de l’US Postal. L’autre coureur, Michael Rogers, a admis avoir consulté le docteur Ferrari en 2005 et 2006 – sans jamais entendre parler selon lui de produits dopants.

Le cas le plus problématique est celui des patrons d’équipe. Ils sont sept – six managers généraux et un propriétaire – dans ce millier de pages :

  • Johan Bruyneel (RadioShack), que l’enquête désigne comme l’organisateur du dopage au sein de l’US Postal. Il a été écarté par le directoire de la RadioShack.
  • Jonathan Vaughters (Garmin), ancien coéquipier d’Armstrong, qui a témoigné s’être dopé jusqu’à la fin de sa carrière. Depuis, il a monté une équipe dans laquelle il dit appliquer une stricte politique antidopage.
  • Alexandre Vinokourov (Astana), déjà contrôlé positif dans sa carrière, est cité par plusieurs coureurs comme un client régulier de Michele Ferrari. Il vient de mettre un terme à sa carrière et devient manager d’Astana.
  • Viatcheslav Ekimov (Katusha) a accompagné Lance Armstrong sur le Tour de 2000 à 2004. Il a au moins bénéficié de transfusions en 2004, selon les témoignages de George Hincapie et Floyd Landis. Il est le nouveau manager de l’équipe russe Katusha.
  • Roberto Amadio (Liquigas) a autorisé Leonardo Bertagnolli, selon le témoignage du coureur, à consulter le docteur Ferrari, qui s’occupait de beaucoup de coureurs de la Liquigas avec l’accord de l’équipe. Le médecin de l’équipe, également au courant, est toujours en place.

Hein Verbruggen et Lance Armstrong sur le Tour de France 2002, à La Plagne, 24 juillet 2002 (Joël Saget/AFP)

Au sommet du cyclisme mondial, ce n’est pas mieux : le Néerlandais Hein Verbruggen, accusé par l’Usada d’avoir couvert le dopage de Lance Armstrong et qui continue vaille que vaille de dire que le Texan n’a pas triché, est toujours président honoraire de la fédération internationale. En 2005, il a choisi son successeur, Pat McQuaid. Certains l’accusent de tirer encore les ficelles.

Que faire des anciens dopés ?

L’enquête Armstrong ne concerne pas que le cyclisme des années 2000. Les dirigeants qui poussent ou aident les coureurs à se doper sont toujours là. Des coureurs cités comme clients du docteur Ferrari sont fringants en compétition. Les anciens de l’US Postal qui ont témoigné contre Armstrong seront suspendus jusqu’au 1er mars... à temps pour la reprise de la saison en Europe.

Rabobank arrête

La banque néerlandaise Rabobank, qui sponsorisait une équipe depuis 1996, a annoncé vendredi l’arrêt de son sponsoring des équipes masculine et féminine, citant l’affaire Armstrong et le cas de dopage présumé de son coureur Carlos Barredo, annoncé la veille.

« Nous ne sommes plus convaincus que le monde du cyclisme professionnel puisse rendre ce sport propre et équitable », explique le sponsor.

Alors, qu’en faire ?

Certains, comme Jonathan Vaughters ou son coureur, le dopé repenti David Millar, prônent une commision « vérité et réconciliation ». Oui, comme après l’apartheid. Qui verrait tout le monde expier ses pêchés, être pardonné... et repartir comme avant.

Les plus hypocrites, comme les équipes Sky et Omega Pharma-Quick Step, veulent se débarrasser de leurs nuisibles. La première veut faire signer à ses coureurs une charte dans laquelle ils promettent de ne jamais avoir touché au méchant dopage. La deuxième réussit l’exploit, dans une même phrase, de féliciter Levi Leipheimer pour son témoignage devant l’Usada... et de le licencier. Ce faisant, les deux équipes perpétuent l’omerta dans le milieu : celui qui avoue perd son travail.

Pas de solution miracle

Depuis les révélations de l’Usada, les observateurs cherchent une solution pour l’avenir. Ils peinent.

La tolérance zéro est une impasse. A l’inverse, il est très difficile de croire en la probité d’anciens dopés qui reprennent la compétition après avoir menti durant tant d’années.

S’il voulait retrouver un peu de crédibilité, le cyclisme pourrait toutefois prendre quelques décisions qui relèvent de l’évidence. Frapper les médecins impliqués dans des affaires de dopage, les coureurs qui les fréquentent, les dirigeants qui les engagent. Interdire aux anciens dopés de devenir managers ou directeurs sportifs. Et, évidemment, déléguer à une autorité indépendante la lutte antidopage.

En ne mettant pas en place ces règles – pas plus que tous les autres sports –, en continuant de recycler ses planches pourries, le cyclisme professionnel se tire une balle dans le pied.

Il n’a sans doute jamais été aussi propre, les coureurs sains n’ont jamais eu autant la possibilité de gagner des courses. Mais s’il ne change pas, un nouveau scandale de dopage organisé éclatera dans dix ans. Et on se demandera à nouveau ce qu’il faut faire pour soigner le vélo.

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
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  • Pierre Serisier
    Pierre Serisier
    Journaliste
    • Posté à 20h39 le 18/10/2012
    • Journaliste 19811
      Journaliste

    Ce sont effectivement les bonnes questions. Si les autorités faisaient la chasse aux médecins dopeurs, cela compliquerait très sérieusement la pratique pour ceux tentés par la triche. Quelques solides condamnations par la justice pour mise en danger de la vie d’autrui auraient sans doute (du moins on peut l’espérer) des vertus pédagogiques.
    Cela étant, il ne faut pas se tromper, ce genre de toubibs vit très confortablement. Bien plus que s’il soignait le rhume du petit dernier ou l’arthrose de la grand-mère.
    Autre phénomène, la mondialisation du vélo. Autrefois cantonné en Europe, le cyclisme s’ouvre au reste de la planète et en particulier à la Chine. Il n’y a sans doute pas longtemps à attendre avant de voir apparaître un disciple de Ma Junren, cet entraîneur qui faisait gagner ses athlètes en leur donnant de la soupe de tortue.
    Il paraît que cet animal menacé de disparition possède des vertus excellentes pour la santé. Nan, je déconne. En revanche, Ma, lui ne déconnait pas.

  • Lucius Sergius
    Lucius Sergius
    Citoyen
    • Posté à 00h11 le 19/10/2012
    • Internaute 28239
      Citoyen

    Le jour où les autres sport auront la même politique de lutte contre le dopage, et surtout ne pratiqueront pas l’omerta médiatique, la chute des idoles va faire très très mal... Et plus ils reculent l’échéance, plus ça va être violent.

    Pour calmer les ardeurs il faut attaquer ce sans quoi le dopage n’existerait pas : son financement et les revenus qu’il apporte. Son argent pas propre qu’il faut bien blanchir d’une manière ou d’une autre. Plus un sport est riche, plus son dopage est sophistiqué et coûteux, la fin justifiant de gros moyens on cherche le dernier truc extraordinaire qui donnera un avantage relatif par rapport à l’adversaire. Dans les sports « pauvres » on en est parfois encore à l’empirisme et aux molécules qui ne passent pas un contrôle un minimum sérieux, il suffit de réellement instaurer celui-ci.
    Et comme pour toutes les formes de délinquance, au moins dans le monde occidental où le système n’est pas « officiel » d’état mais « délégué », il y a des risques qu’il faille s’attaquer aux pays qui offrent les « facilités » bancaires permettant de brouiller les pistes et de perdre les investigations des journalistes et des enquêteurs...

    Bon courage.

    Sinon, pour faire moins « révolutionnaire » et ne pas remettre en cause les fondements hypocrites du monde « libéral », on peut aussi créer deux fédérations ou deux « classification » dans chacune de celles qui existent aujourd’hui : une, sulfureuse, ouverte à tous, y compris les anciens dopés, et une autre d’où on est exclus à vie et sans délai au moindre écart. Liberté de tous respectée. Ensuite aux organisateurs, aux sponsors et au public de choisir leur camp. Et d’assumer ce choix.

  • Lucius Sergius
    Lucius Sergius répond à Pierre Serisier
    Citoyen
    • Posté à 00h16 le 19/10/2012
    • Internaute 28239
      Citoyen

    Son sang de tortue, c’était de l’EPO qu’on ne détectait pas à l’époque. Et qui a participé au grand bond en avant sportif chinois en étant combinée à de la testostérone. C’est un secret de polichinelle.

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