« J’ai péché, les autres aussi » 09/09/2012 à 11h58

Le cyclisme joue la transparence à l’extrême sur ses années noires

Clément Guillou | Journaliste Rue89

Depuis deux semaines, le cyclisme voit revenir de vieux fantômes et leurs boulets. Qu’ils soient américains, allemand, belge, tous disent parler un langage de vérité. Et ça leur change.

Depuis la chute de Lance Armstrong, on se presse à confesse. On fait du zèle, on donne au prêtre tout ce qu’il doit entendre quitte à heurter ses oreilles chastes. Ça pique les grands naïfs qui pensaient que le vélo avait changé après l’affaire Festina. Pour les autres, c’est indolore : Johan Museeuw qui avoue qu’il s’est dopé – le plus grand coureur de classiques des années 90, au palmarès aussi garni qu’un pot belge –, c’est une bonne définition d’un truisme.

Qui sont ces anciens coureurs qui sortent du placard ? Il y a là tous les protagonistes d’un bon western :

  • le shérif qui veut faire parler tout le monde, Jonathan Vaughters (coéquipier d’Armstrong chez US Postal, manager de l’équipe Garmin) ;
  • le repris de justice, Johan Museeuw (champion du monde en 1996, trois Paris-Roubaix, trois Tours des Flandres)
  • l’ancien gendre idéal qui devient chasseur de primes, Tyler Hamilton (coéquipier de Lance Armstrong chez US Postal, quatrième du Tour en 2003, champion olympique du contre-la-montre en 2004) ;
  • le mercenaire qui arrose dans tous les sens, Jörg Jaksche (vainqueur de Paris-Nice en 2004).

Tous avaient déjà plus ou moins admis le dopage, à mots couverts (Vaughters), devant la justice sportive (Hamilton et Jaksche) ou très partiellement (Museeuw). La nouveauté, c’est l’exhaustivité de leurs récits.

Ils partagent trois motivations principales.

1

Impliquer les autres


Lance Armstrong et Tyler Hamilton lors du Dauphiné libéré, 10 juin 2000 (Patrick Kovarik/AFP)

Tyler Hamilton à ESPN :

« On est tous allés au casino avec 10 000 dollars en poche. Tous. Certains ont perdu tout leur argent, d’autre ont doublé ou triplé leur mise. »

Le Times (article payant) rapporte cet extrait de son livre-confession :

« Je me souviens, dans le peloton, on se disait : “Pas possible ! Ce mec est propre ! ?” C’étaient les exceptions. »

Jörg Jaksche, au site spécialisé Cyclingnews :

« C’est un système consanguin où la mentalité est : “Si je ne me fais pas attraper, je suis propre.” »

Aucun coureur qui avoue son dopage ne dira : « Je me suis dopé, je sais que mes coéquipiers et d’autres se dopaient parce qu’ils me l’ont dit, mais je ne peux pas parler pour tout le peloton. »

« Pas de raison que je morfle tout seul »

Pierre-Henri Menthéour, ancien coureur qui a écrit sur Rue89 pendant le Tour de France, explique ce phénomène :

« Floyd Landis (à l’origine de la chute d’Armstrong, Ndlr) balance parce qu’il n’y a pas de raisons qu’il morfle tout seul. Quand tu te fais choper, tu passes pour l’unique tricheur ! Tu te dis : “Je passe pour une pourriture alors que tout le monde est pourri.”

Pourquoi certains anciens vainqueurs sont encore considérés comme des seigneurs alors qu’ils sont des tricheurs comme les autres, alors que Landis qui a gagné un très beau Tour se l’est fait enlever ? »

Sauf que dans ce « tous pourris », il y a une bonne part d’autopersuasion. Beaucoup de coureurs ont raconté qu’ils avaient le sentiment de ne pas tricher car tout le monde faisait la même chose. Il y a ensuite un peu de diffamation. Les quelques coureurs propres que comptait le peloton à cette époque-là peuvent s’estimer salis. Il y a enfin une grosse part d’injustice. Tous les coureurs ne pouvaient pas se payer les mêmes médecins et tous ne réagissent pas de la même façon aux produits dopants.

2

Se libérer du poids du mensonge

Lorsque la justice américaine a voulu entendre Tyler Hamilton sur le sujet du dopage à l’US Postal, celui-ci a transformé l’audience en marathon. Quatre heures. Puis une autre session de trois heures, car il n’avait pas fini. Plus qu’un témoignage, une libération.

L’auteur de son livre, Daniel Coyle, raconte qu’il n’a jamais vu Hamilton aussi détendu que lorsqu’il parlait de ses pratiques interdites. Hamilton, qui souhaite à Lance Armstrong de connaître un jour cette même libération, écrit :

« Les secrets sont un poison. Ils vous pourrissent la vie, vous empêchent de vivre au présent, ils construisent des murs entre vous et les gens que vous aimez. Après avoir dit la vérité, j’ai retrouvé la joie de vivre. Je pouvais parler à quelqu’un sans m’inquiéter ou faire marche arrière ou chercher leur motivation, et c’était fantastique. »

« Ca pue trop dans ta piaule, il faut ouvrir les fenêtres »

La vie d’un cycliste dopé aujourd’hui est un enfer, explique Menthéour à Rue89 :

« Moi, quand je me dopais, ce n’était pas mal. Sauf que depuis l’affaire Festina, ceux qui se dopent sont des mecs immoraux. Des tricheurs. Des voleurs. C’est la honte. De plus en plus, t’as une image de tricheurs. Tu es, au sens propre, pourchassé par des gens, les contrôleurs antidopage.

Tu est toujours à la limite, en train de te cacher : voilà l’état d’esprit quand tu te dopes. C’est incomparable avec d’autres sports, parce qu’ils n’ont pas été pourchassés et n’ont pas l’impression d’être des tricheurs. 99% des gens se disent que Zidane ne se dopait pas. 99% des gens se disent que les cyclistes se dopent. Le coureur subit ce regard du public.

Quand tu arrêtes, tu n’as plus la pression des courses, tu en as marre de mentir, t’as envie d’être toi-même. Le jour où tu meurs, si tu n’as jamais avoué, t’as été faux toute ta vie. Toute ta vie a été basée sur un mensonge.

Quand tu as été coureur cycliste, après ta carrière, tu croises toujours des gens qui te demandent si tu te dopais. Et, la plupart du temps, tu réponds non. Tu vis dans le mensonge.

Au bout d’un moment t’en peux plus. Ta vie d’athlète est terminée, tu veux te débarrasser du mensonge, commencer une nouvelle vie et pour ça tu dois purger l’ancienner. Les mecs ont trop de cadavres dans les placards, ça pue trop dans ta piaule, il faut ouvrir les fenêtres. »

3

Aider le cyclisme

Johan Museeuw, dans la Gazet van Antwerpen :

« La seule façon de sortir de cette spirale meurtrière est de lutter contre un déni constant et le silence qui continue de nous hanter. Si nous ne nous ouvrons pas sur ce sujet, on ne parviendra pas à faire table rase du passé. [...]

Les choses vont mieux désormais. Il n’y a jamais eu une période où le cyclisme a été aussi propre qu’aujourd’hui, j’en suis sûr. Mais c’est laissé derrière un voile car des personnes impliquées refusent de dire la vérité sur les choses qui ont mal été dans le passé. Cette omerta empêche le cyclisme d’aujourd’hui de repartir réellement d’une page blanche. »


Johan Museeuw lors de la parution de son livre, à Oudenaarde (Belgique), 21 septembre 2009 (Peter Dekoninck/Belga/AFP)

Jonathan Vaughters est le partisan le plus audible de la transparence totale sur le vélo des années 90-2000. Il est même allé trop loin à son goût en balançant d’un ton désinvolte, sur le forum ( !) de Cyclingnews, trois des coureurs de son équipe : Tom Danielson, Chris Vande Velde et David Zabriskie. Tous passés par l’US Postal et donc tous dopés dans le passé, a-t-il dit en substance.


Jonathan Vaughters lors du Tour de Californie, Lac Tahoe (Californie), 15 mai 2011 (Doug Pensinger/Getty Images/AFP)

Un manager d’équipe qui annonce que trois de ses coureurs se sont dopés dans le passé. Et les trois hommes, à l’en croire, ne sont même pas fâchés. Le cyclisme est dans une autre dimension. Pendant ce temps, c’est un évènement lorsqu’un tennisman ou un ancien athlète émettent du bout des lèvres quelques soupçons sur la propreté de leur sport.

Il n’y a plus aucun tabou sur la période la plus sale de l’histoire du vélo, tout peut être dit, plus rien n’est choquant, et pour ainsi dire, tout est pardonné. Le vélo regarde son passé en face. Vaughters dit à Associated Press :

« Les squelettes doivent être sortis du placard et il faut un nouveau départ. Je pense qu’il faudrait une opération de “vérité et réconciliation” une bonne fois pour toutes. »

« Le grand public ne va pas faire la différence »

La transparence totale, seul moyen de guérir le cyclisme ou exercice de contrition inutile ? Après tout, par quel miracle faire la lumière sur le passé rendrait plus propre le présent et redonnerait une virginité au cyclisme ? L’ancien champion français Jacky Durand, joint par Rue89, pense que son sport est plutôt en train de s’enfoncer :

« Je pense à un type comme Danielson, dont je suis persuadé qu’il est propre, et qui se voit accusé de choses qu’il a faites il y a plusieurs années. Les gens vont se dire “mais s’il s’est dopé, il n’y a pas de raison qu’il ne se dope plus”.

Ressortir les dossiers de l’US Postal et toutes ces années, c’est mauvais pour le vélo, ça ne sert à rien. Le grand public ne va pas faire la différence entre ces années-là et celles d’aujourd’hui. Les jeunes coureurs aujourd’hui, n’en peuvent plus qu’on leur rabâche les oreilles avec ça.

Ca a toujours été comme ça. Dans les années 90, des coureurs des années 80 ont dit qu’ils prenaient des corticoïdes. Et dans dix ans, peut-être, mais je n’espère pas, que des coureurs des années 2010 parleront du produit inconnu qu’ils prenaient. »

Rendez-vous au prochain procès ?

MERCI RIVERAINS ! thierry reboud, Pierrestrato
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  • lesanglier
    lesanglier
    geek sportif
    • Posté à 18h46 le 09/09/2012
    • Internaute 153777
      geek sportif

    « Dans les années 90, des coureurs des années 80 ont dit qu’ils prenaient des corticoïdes. Et dans dix ans, peut-être, mais je n’espère pas, que des coureurs des années 2010 parleront du produit inconnu qu’ils prenaient. “

    pas besoin t’attendre 10 ans, le produit inconnu qui fait les champions actuellement c’est l’AICAR. L’AFLD travaille sur un test depuis 2009, date à laquelle de l’AICAR a été saisie chez un médecin du sport en Espagne ! Quand le test sera prêt les contre-échantillons des vainqueurs du tour seront testés et les sanctions tomberons .....

  • Bois-Guisbert
    Bois-Guisbert
    Rédacteur
    • Posté à 18h47 le 09/09/2012
    • Internaute 38285
      Rédacteur

    Pendant quelque quatre-vingts ans, le cyclisme a vécu en bonne intelligence avec le dopage, qui n’a jamais réussi à entamer sa popularité. Mais du train où vont les choses, l’antidopage devrait réussir à le tuer dans les huit oui dix ans à venir... Moi, je m’en je fous, j’ai vécu une période extraordinaire entre 1986 et l’an 2000 et les tenants de l’Ordre Moral Vélocipèdique ne pourront pas me voler mes souvenirs.

  • Lucius Sergius
    Lucius Sergius répond à Germana Samonà
    Citoyen
    • Posté à 01h07 le 10/09/2012
    • Internaute 28239
      Citoyen

    Faux.
    Tout le monde ne réagit pas forcément de la même manière aux corticoïdes ou aux amphétamines. Là aussi ça fausse tout contrairement aux légendes bien ancrées.
    Un cheval de trait devient un pur-sang là où un type très doué peut être « bloqué » parce que son organisme ne supporte pas les produits pour produire des efforts. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne seront pas efficaces dans le cadre d’un traitement médical sur la même personne, c’est très différent. Ces substances sont utilisées dans les traitement justement parce qu’elle ont été évaluées et testées pour guérir, on sait que pour ça elles seront efficaces pour toute population à traiter, elles n’ont pas été évaluées pour être efficace comme dopant. L’utilisation de médicaments dans le cadre du dopage étant un détournement, on a vu des sportifs utiliser des trucs dans les années 90 en pensant, à partir de la théorie, que ça allait améliorer leurs perfs, et ça les a surtout rendus malades...
    Voir aussi le cas des coureurs qui étaient très talentueux en amateur, dont tous les connaisseurs affirmaient qu’ils étaient très au-dessus de leur génération (on annonçait un « nouvel Hinault »...), et qui n’ont fait qu’une honnête carrière d’équipier en France ou à l’étranger avant les années EPO, les rumeurs disant alors qu’ils ne « supportaient pas les traitements », ou encore qu’ils refusaient de faire comme beaucoup dans l’excès quand par exemple la seringue « hi-tech » de l’époque était posée pour chacun sur la table avant les clm, chez certaines équipes... On les a oubliés, et pourtant il y avait de sacrées « pointures » qui auraient sans doute laissé de très beau palmarès si les contrôles avaient alors été efficaces et non pas à la hauteur de ce qui se fait encore dans beaucoup de sports aujourd’hui, c’est à dire folkloriques, ou tout simplement si tout avait le même effet sur tout le monde, si on veut être cynique.
    Epoque « bénie » où dans d’autres sports médiatiquement « immaculés » certains se vantaient d’avoir accés à de chouettes cocktail préparés par des copains en pharma pour briller lors de rencontres de niveau cantonal ou en corpo, histoire de cavaler comme des cabris sans fatiguer avant de bouffer le barbecue...

    Tout cela est d’une hypocrisie bien écoeurante... On a bien gratté dans le cyclisme, il serait grand temps de faire le grand ménage ailleurs. Mais là c’est vrai que l’activité n’a pas lieu sur voie publique, ça risque d’être un peu plus compliqué, et les enquêteurs risquent d’affronter des avocats très bien payés. Et le veut-on vraiment, en fait ? ... L’exemple du ménage dans le vélo et ses retombées médiatiques doivent bien refroidir la plupart des fédérations qui devraient moralement faire quelque chose...

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