Médaillé d’or 10/08/2012 à 23h41

Quand le champion Lavillenie n’était qu’un espoir de la perche


Avant de rencontrer Renaud Lavillenie, je ne connaissais strictement rien du saut à la perche. En 2008 et 2009, j’ai eu l’occasion de le côtoyer souvent : je démarrais ma carrière de journaliste à la Charente Libre. Renaud, lui, avait 22 ans et était un espoir, encore anonyme de ce sport, licencié au club de Cognac.

Pas encore ce médaillé d’or sacré vendredi au bout d’un concours haletant, où, en passant la barre des 5,97 m, il a battu le record olympique.


Renaud Lavillenie après son saut à 5m97 à Londres, 10 août 2012 (Johannes Eisele/AFP)

Les perchistes, les surfeurs de l’athlétisme

Avec lui, j’ai découvert qui sont les perchistes, ce monde un peu à part dans l’athlé : des mecs qui se considérent comme les surfeurs de la discipline, eux qui prennent plus de risques que les autres – Essayez donc de vous envoler à six mètres de haut avec le seul appui d’un bâton ! – et dont les résultats ne sont jamais écrits à l’avance.

A la perche, c’est rarement le favori qui triomphe, la force mentale compte au moins autant que les qualités techniques.

Les perchistes forment une caste, solidaire parce qu’elle sait toute l’angoisse qu’un saut dans le vide peut provoquer. Hermétique parce que peu de gens, dans leur vie, ont essayé le saut à la perche.

La première fois que j’ai rencontré Renaud Lavillenie, en décembre 2008, c’était dans sa maison de Nercillac, avec ses parents – son père Gilles est un ancien perchiste de notoriété régionale – et son petit frère Valentin, espoir du même sport. J’avais été surpris par la relation de tension et d’admiration entre son père/ancien entraîneur et lui.

« A 2 ans, il prenait les perches et les rangeait »

Gilles disait « avoir toujours beaucoup espéré de son fils et avoir voulu en faire un champion ». Les yeux émus, il me racontait les premiers pas de Renaud :

« A 2 ans, il prenait les perches et les rangeait dans leur étui. Il voulait sauter partout, tout le temps, même avec des bouts de bois. L’hiver était difficile pour lui car nous n’avions pas les installations pour qu’il s’exerce. »

Loin d’être écrasé par les attentes que son père avaient en lui, Renaud regardait déjà tout ça avec recul et s’était construit sa propre ambition.

« Je me suis bien sûr posé la question de savoir si je faisais tout ça pour mon père. Mais je sais que sauter est vital pour moi. Et que mon père soit content ou pas, ce n’est pas l’essentiel. C’est pour moi que je le fais. »

« Son secret » : la voltige équestre

Dans le monde de la perche, Renaud Lavillenie est une bizarrerie : un petit gabarit parmi les géants (1,76 m pour 69 kilos), un talent précoce s’appuyant sur la vitesse plus que sur la puissance, une capacité de travail folle. A Libération, il assure : « Il m’est arrivé de sauter jusqu’à trois heures et demie de suite. Quand les autres rendent les armes, moi je continue. »

Déjà, Lavillenie, malgré un palmarès bien moins fourni qu’aujourd’hui, dégageait une confiance insensée. Avec sa boucle d’oreille et sa houpette, le gamin de Nercillac parlait avec aisance, affirmant sans cesse des objectifs élevés, tout en restant sympa. Comme s’il savait déjà jusqu’où il avait les moyens d’aller.

Sa vie entière ne tournait qu’autour de la perche. Sa copine est perchiste, son meilleur ami est celui avec qui il a débuté ce sport à Cognac.

Son père et lui m’ont longuement raconté « son secret », sa formation inattendue : la voltige équestre. Une discipline acrobatique, risquée, aussi dingue que la perche. Pendant quatre ans, Gilles Lavillenie a été propriétaire d’un centre de randonnée équestre dans le centre de la France et a emmené sa famille avec lui. Renaud adorait ça :

« C’est quand même sacrément dangereux. Et je n’ai plus trop le temps avec tous mes entraînements. Le cheval, c’est un loisir, le moyen de changer d’air et retrouver la nature. »

Son entraîneur Damien Innocencio dit que « ça lui sert beaucoup (car) c’est un sport à risques aussi ».


Renaud Lavillenie après son titre de champion d’Europe en salle, à Turin, 8 mars 2009 (Filippo Monteforte/AFP)

« Il va falloir m’habituer à être une tête d’affiche »

A l’époque, le perchiste venait de s’installer à Clermont, il n’avait gagné aucun titre majeur et son record personnel était à 5,81 m, loin des 6,06 m de la star Hooker, « l’homme que je vais devoir aller chercher dans les années à venir », me disait-il.

En février, ça ne s’était pas bien passé au meeting de Bercy. Il n’avait pas réussi à faire mieux que 5,62 m et avait regardé Hooker dépasser les 6 m et tenter de battre le record de Bubka (6,14 m). Un peu déçu mais pas trop. Ce vendredi soir, Hooker a été éliminé sans passer une barre, vaincu par ses angoisses.

Trois semaines plus tard, c’était fou : Lavillenie était sacré champion d’Europe en salle à Turin, alors qu’un simple podium aurait déjà été la belle récompense de ses débuts réussis. Lavillenie révélait alors une de ses principales qualités : la résistance à la pression.

Celle qu’il a encore démontrée vendredi soir, en reprenant l’avantage dos au mur.

De Turin, il me disait :

« En fait, je n’ai pas trop ressenti de pression. Je n’avais qu’une envie, c’était de sauter. [...] C’est ma première victoire en championnat. J’ai franchi cette étape, c’est bien. Maintenant, il va falloir m’habituer à être une tête d’affiche. »

« Je crois que je prends plus de plaisir que les autres »

Entraîneur d’un groupe de jeunes perchistes à Cognac, Gilles était fou de joie, enfin capable de vivre tout ça comme un père et plus comme un coach.

L’été suivant, je suis parti à Paris et Renaud est devenu licencié du club de Clermont. Quand il est devenu le meilleur perchiste français de tous les temps, franchissant les 6,01 m lors de la Coupe d’Europe, je l’ai eu au téléphone.

La même bonne humeur, la même confiance désarmante, la même ambition bien gérée. Lui qui, depuis, a installé chez lui du matériel pour pouvoir sauter à domicile me disait un truc tout bête :

« Je crois que j’ai plus envie et que je prends plus de plaisir que les autres. Peut-être aussi que j’aime plus la perche, tout bêtement. »


Lavillenie passe pour la première fois les 6 mètres (6,01m) à Leiria, au Portugal, 21 juin 2009 (Francisco Leong/AFP)

Conscient de sa force, il parlait déjà, alors qu’il n’était ni champion du monde ni médaillé olympique, du vrai but de sa vie, l’objectif ultime, balayant les intermédiaires :

« Mon but, c’est d’aller plus haut que 6,14 m, le record de Serguei Bubka. Il faut avoir de l’ambition pour se dépasser. Ce n’est ni infaisable ni joué d’avance. Bubka a obtenu le record du monde à plus de 30 ans. »

Trois ans plus tard, Renaud Lavillenie détient l’or et le record olympiques. Il n’a pas encore 26 ans. Il a le temps de battre Bubka.

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  • glaudio69
    glaudio69
    médailleur en chocolat
    • Posté à 00h23 le 11/08/2012
    • Internaute 50713
      médailleur en chocolat

    Quand il a raté les 5m91 j’ai eu bien peur que Renaud finisse Chocolat ... mais il a été trop fort cette fois-ci ! ! Quel talent , quelle émotion, un Grand Bravo ! !

  • Cortex76
    Cortex76
    Mick-Emmaüs
    • Posté à 00h29 le 11/08/2012
    • Internaute 35456
      Mick-Emmaüs

    J’y crois aux 6,14 de Bubka, il y arrivera un jour !

    Ce mec a quand même installé un sautoir dans son jardin !

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 00h32 le 11/08/2012
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    un bel article, très pudique, comme semble l’être Lavillenie.
    Etonnant comme ce « petit » perchiste (1,78 m) peut allier vitesse de course d’élan et force dans les bras pour plier la perche qui le propulsera vers les sommets. Magnifique technique

  • Lapocompris
    Lapocompris
    étudiant
    • Posté à 00h35 le 11/08/2012
    • Internaute 87066
      étudiant

    Heureusement que Rue89 n’était pas allé voir ce qu’il y a dans son frigo ou son assiette.

  • JulianMylo
    JulianMylo
    Lorrain !
    • Posté à 01h09 le 11/08/2012
    • 173713
      Lorrain !

    Félicitations ! Un très beau retour pour Renaud !
    On comprend facilement son aisance à faire lever la perche vu les athlètes féminines dont il est entouré ! Ahah !

  • ICI.Flanby
    ICI.Flanby
    Bienpensance et normalitude
    • Posté à 08h48 le 11/08/2012
    • Internaute 190881
      Bienpensance et normalitude

    Grand grand champion !

    Qui a dit que les français ont un mental un peu faible et craquent dans les situations délicates ?

    • Lionel06
      Lionel06 répond à ICI.Flanby
      Dessoucheur
      • Posté à 10h03 le 11/08/2012
      • Internaute 30683
        Dessoucheur

      Faut dire que Sarkozy, par son comportement à la Louis de Funès, avait donné une piètre image des Français sur ce point...

    • antropophage housse
      antropophage housse répond à ICI.Flanby
      gendre iléal
      • Posté à 10h25 le 11/08/2012
      • 183680
        gendre iléal

      Ben Caniveau, c’est pas à cause des socialistes cette fois ?

  • alain georges
    alain georges
    tête contre les murs
    • Posté à 09h21 le 11/08/2012
    • 185805
      tête contre les murs

    un athlète exemplaire qui n a pas des biceps de percheron chargé à bloc , ça change on en a besoin.

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 10h11 le 11/08/2012
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Je souhaite à R. Lavillenie de gérer sa carrière comme Bubka dit le Tsar qui au cours de sa carrière, terminée en 2001 a battu 35 fois le record du monde : 17 fois en plein air, 18 en stade couvert et toujours de 1 cm Sergueï Bubka : 500 000 francs à chaque centimètre. On commence par la perche et on fini par la pêche au gros.

  • Jack Sullivan
    Jack Sullivan
    en boule
    • Posté à 11h07 le 11/08/2012
    • Internaute 42204
      en boule

    C’est tout con, je le trouve sympathique ce garçon. Et hier soir, il m’a fait hurler de joie devant ma télé, ce n’est pas tous les jours que ça m’arrive.

  • cancelak
    cancelak
    Étudiant consentant
    • Posté à 14h47 le 11/08/2012
    • Internaute 163924
      Étudiant consentant

    Attention maintenant au frangin de Renaud Lavillenie : Valentin. Il a 20 ans et saute déjà 5m52 à la perche, là ou Renaud ne sautait « que » 5m22 au même âge.

    Émile Denecker se fera sûrement remarquer à l’avenir lui aussi : Il a sauté 5m63 l’an dernier, alors qu’il n’avait que 19 ans.

  • alain georges
    alain georges
    tête contre les murs
    • Posté à 15h18 le 11/08/2012
    • 185805
      tête contre les murs

    voir dans ces jeux un athlète à la stature normale et aux muscles non bodybuildés...ça change !

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