Ephémères 07/08/2012 à 15h03

Leurs Jeux olympiques ? « Un vrai cauchemar »

Clément Guillou | Journaliste Rue89

Quelques minutes sous les projecteurs et déjà, pour eux, c’était fini. Trois Français ont accepté de nous raconter leur fiasco. Quatre ans de préparation partis en fumée.

(De Londres) Ces trois Français-là n’ont pas contribué à l’euphorie de la première semaine des Jeux olympiques. Ils n’ont pas été invités sur le plateau de Laurent Luyat, n’ont eu droit qu’à quelques lignes dans L’Equipe, n’ont pas été mentionnés dans le direct de Rue89.

Leurs JO ont duré beaucoup moins longtemps qu’ils l’espéraient. Un match de tennis de table, un assaut d’escrime, un passage aux barres parallèles et à la barre fixe. Et puis rideau, on range l’équipement. Les Jeux continuent, mais en supporters. Rue89 a rencontré l’escrimeur Boladé Apithy, le gymnaste Yann Cucherat et le pongiste Adrien Mattenet quelques jours après leur échec.

1

Boladé Apithy, escrimeur en panique

« Je me suis dit : “Est-ce que je suis prêt à repartir quatre ans ?” »


Boladé Apithy lors des championnats du monde 2011, à Catane (Italie), 14 octobre 2011 (Marcello Paternostro/AFP)

Boladé Apithy est vice-champion d’Europe du sabre ces deux dernières années. A Londres, il visait l’or, une médaille au pire. Son tournoi s’est arrêté dès le premier tour face au Biélorusse Buikevich, après un match « carrément pourri ».

Depuis, il traîne sa peine, la journée à l’ExCel Arena où il a assisté à la faillite de l’escrime française, le soir au Club France.

Ce dimanche matin, Boladé était pourtant en forme :

« Le pire du pire, c’est que j’étais bien. J’avais bien dormi, à l’échauffement j’étais chaud patate ! Le gars là, il m’a posé des problèmes en début de match, j’ai pris les deux trois premières touches et là toute la panique est revenue d’un coup.

Je me dis : “C’est pas normal que ça marche pas. Je suis bien, je suis fort, pourquoi je le touche pas ?” J’ai paniqué, clairement. Je perds 7-0, 8-1, 10-2. Je comprenais pas.

C’est ton rêve qui s’en va en dix minutes. Ça va trop vite car je contrôle pas ce qui se passe. Je sens que le truc m’échappe. »

« Non, c’est pas possible, je peux pas m’arrêter »

Apithy s’incline 15-11. Quand il descend de la piste, il n’est pas déçu : il est furieux.

« Tu mets les affaires dans ton sac, t’as juste envie d’être chez toi. Quatre ans avant les prochains JO, c’est très long. Si je me dis que c’est trop long, c’est que je n’aurai plus envie d’aller à l’entraînement et j’arrête.

Ça ne sert à rien de se faire chier deux fois par jour à s’entraîner, à se priver de plein de trucs pour ne pas avoir cet objectif-là. Je me suis posé la question.

Je me suis dit : “Putain, c’est dur ! Est-ce que je suis prêt à repartir quatre ans et prendre le risque que ça se repasse comme ça ? Est-ce que je suis capable, est-ce que j’ai envie de faire des sacrifices et de revivre ce truc-là ?” Ça a duré trois secondes. J’ai fait : “Ah ? Ah ouais non, c’est pas possible, je peux pas m’arrêter.” »


Boladé Apithy au Club France, 3 août 2012 (Clément Guillou/Rue89)

« Tu le digères jamais complètement »

Apithy est conscient que quinze sabreurs se pensaient capables de monter sur le podium. « Il te reste douze connards qui ont rien ! » Dont lui, qui n’était que remplaçant dans l’épreuve par équipes à Pékin, à 22 ans.

« A Pékin, je pensais déjà aux prochains Jeux. Là, je pense pas encore à ceux de Rio. Je pense à digérer ça. J’ai pas revu le match, j’ai pas envie de le voir pour l’instant. J’essaye de penser à autre chose mais c’est dur.

Tu le digères jamais complètement. Je me souviendrai toujours de ça. D’ailleurs le but c’est de pas l’oublier, pour que ça te motive à l’entraînement. »

Cet échec est le plus cinglant de sa carrière. Ce n’est pas d’être passé à côté de l’occasion d’être connu qui l’embête, c’est simplement d’avoir raté celle de s’accomplir sportivement, dans la compétition qui compte le plus.

« Il y a des chances que j’aille voir le psy de l’Insep, car ça fait du bien de parler, de ressortir ça. Si tu le gardes en toi, ça peut te détruire. »

2

Yann Cucherat, gymnaste blessé

« Ça a été un vrai cauchemar »


Yann Cucherat aux barres parallèles à Londres, 28 juillet 2012 (Ben Stansall/AFP)

Yann Cucherat a eu une riche carrière. Médaillé mondial, double champion d’Europe. Il participait à ses quatrièmes Jeux olympiques, une première pour un gymnaste français. Mais le coup de la blessure à 48 heures de la compétition, il n’avait jamais connu.

« Mon tendon de l’épaule a cassé deux jours avant les qualifications. Le lendemain, à l’entraînement, l’épaule tient plus du tout. Sauf qu’on ne peut plus changer l’équipe : soit je suis forfait et l’équipe se retrouve à quatre gymnastes au lieu de cinq, soit j’essaye de faire ce que je peux pour accompagner les copains.

Je ne devais pas trop leur montrer que j’étais diminué pour ne pas perturber le groupe. Ça a été un vrai cauchemar. Très difficile. »

« Comme un taureau dans l’arène qu’on décide de laisser vivre »

Yann Cucherat en parle avec un sourire mélancolique. Il est quand même fier d’être aux Jeux, de prouver qu’il a duré dans une discipline où la casse est fréquente.

Depuis un an, l’équipe de France a été décimée. Sans ses meilleurs éléments et avec un capitaine blessé, elle a quand même atteint la finale par équipes. Un exploit que Cucherat a vécu dans la douleur mais auquel il a contribué, avec des notes « très honorables » aux barres parallèles et à la barre fixe :

« A l’échauffement, dès que je me mets en équilibre, j’ai l’impression que tout va s’arracher. Entre les pectoraux et l’omoplate, ça fait scratch à chaque fois que je lève le bras.

Quand je me présente aux juges, je leur dis merci. Je les remercie de leur compassion, je les remercie de me regarder. Je me sens comme un taureau dans l’arène qu’on a poignardé et qu’on décide de laisser vivre.

J’ai ma fierté d’avoir contribué à la qualification pour la finale. Mais j’étais pas venu là pour faire de la figuration. Il n’y a pas de médaille du courage. Nous, les sports olympiques, on existe qu’à ce moment là, et c’est pas aussi simple que ça d’accepter que c’est fini pour moi. »


Yann Cucherat au Club France, 3 août 2012 (Clément Guillou/Rue89)

En finale, il n’a pu accompagner ses camarades ni se qualifier pour une finale individuelle. Cucherat, capitaine de 32 ans, a eu l’impression d’avoir abandonné son équipe. Pire : de la plomber.

« C’est une catastrophe. Toute l’après-midi, la veille des qualif’, je me dis : “Qu’est-ce que je fais là ?” Je suis un animal blessé dans le troupeau, normalement je suis censé être abandonné pour préserver le troupeau et là je vais contaminer tout le monde. »

« Dans ma tête, aujourd’hui, ça va »

Les Jeux de Yann Cucherat auront duré deux fois 30 secondes. Mais « quitte à ce que ça se passe mal, il vaut mieux que ce soit aux Jeux parce qu’il y a un à-côté » :

« C’est notre quotidien d’avoir 30 secondes pour faire ses preuves, c’est la règle. Quand je m’inscris dans une compétition, je sais qu’elle peut durer 30 secondes. Il suffit que tu fasses un pas à ta sortie, t’es même pas en finale, ta compét’ est finie. C’est pas les Jeux donc tu rentres chez toi dans l’anonymat, tout seul.

Ici c’est différent, t’as une dynamique, t’as les copains à encourager, t’as d’autres disciplines. Ici, on le vit autrement. »

Quand je demande à Yann Cucherat de résumer ses Jeux en un mot, il réfléchit longuement et dit : « C’était très compliqué. » Quand je lui demande comment il se sent, il souffle : « Dans ma tête, aujourd’hui, ça va. »

Quinze ans au plus haut niveau, ça n’entame pas l’envie de gagner mais ça aide à relativiser.

3

Adrien Mattenet, pongiste bloqué

« Je pense beaucoup plus aux autres qu’à moi »


Adrien Mattenet au service face à l’Autrichien Chen, à Londres, 30 juillet 2012 (Saeed Khan/AFP)

Adrien Mattenet, le meilleur pongiste français, est un grand type aux lunettes fines, les cheveux dressés sur la tête. Il quitte un quart d’heure la piste de danse du Club France pour raconter pourquoi il est justement en train de s’amuser, pas de jouer au tennis de table.

Après une progression remarquable ces quatre dernières années, il arrivait avec des rêves fous de médaille malgré la suprématie asiatique. Tête de série, il commençait directement au troisième tour. Ce fut son dernier.

« Je jouais le matin assez tôt. Je me suis levé le matin à 7 heures, j’ai fait beaucoup de gammes pour régler ma technique. Tout allait très très bien, je me sentais vraiment bien, mon jeu montait en puissance.

L’heure du match arrive. On avait prévu avec mon coach de faire des choses simples au début pour installer mon jeu, prendre confiance. En fin de compte, il était beaucoup plus agressif que prévu et j’ai mal réagi en faisant beaucoup de fautes directes. A 8-0, j’ai pris un coup de plomb dans la tête.

A la fin des deux premiers sets je dis à mon coach que je sais ce qu’il faut faire mais que j’y arrive pas. Je suis prêt, je me suis préparé toutes ces années, je suis prêt à combattre, je suis prêt même à faire une médaille mais là, il me fait totalement déjouer. J’avais peur à chaque fois que je touchais la balle. Je réfléchissais trop. »

« J’étais toujours en train de m’excuser »

Il se dit frustré, moins de sa prestation que de n’avoir pas atteint ce qu’il avait annoncé à d’autres : ses proches, son entraîneur, la presse.

« J’ai déçu tout le monde, ceux qui me soutenaient, ceux qui sont venus me voir, ceux qui croyaient que je pouvais faire quelque chose. Je pense beaucoup plus aux autres qu’à moi.

Je savais où ils étaient dans le public. Je leur demande pardon, je leur dis que j’ai fait ce que j’ai pu. Pendant le match, j’étais toujours en train de m’excuser auprès de mon coach. »


Adrien Mattenet au Club France, 3 août 2012 (Clément Guillou/Rue89)

Depuis cette triste élimination, lundi dernier, il a décidé de profiter des Jeux. Il s’était promis de le faire mais après sa sortie, il a eu du mal à s’y résoudre :

« On m’a dit d’en profiter. Je me suis dit que c’était pas évident : j’ai pleuré devant ma famille, mon encadrement, parce que la préparation était dure et que partir des Jeux comme ça, c’est pas facile.

Et puis je me suis dit : “Vis-le quand même, parce que tu dois apprendre aussi au contact des autres sportifs, voir leurs émotions qui te poussent encore à plus travailler.” »

Adrien Mattenet ne retrouve le sourire que lorsqu’on lui parle de Rio 2016. Il explique qu’il y a quatre ans, il était 230e mondial et n’avait aucune chance d’aller aux Jeux. Qu’en 2010, il pensait pouvoir se qualifier « à l’arrache ».

« Il y a deux ans, je pensais à 2016 et 2020. On me dit que mes années folles, ce sera entre 2014 et 2020.

Repartir à l’entraînement ne me fait pas peur. C’est tellement ma passion, je n’aime pas dire que ce sont des sacrifices. J’y vais avec le cœur, le sourire, sept jours sur sept. Je pense que je serai prêt pour Rio. Je suis assez confiant sur ce que je vais produire. On va vraiment voir mon niveau. »

  • 57322 visites
  • 51 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 15h35 le 07/08/2012
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Il faut être quelque part complètement fou pour s’investir moralement et physiquement dans le sport de haut de niveau, surtout si celui ci n’est reconnu et médiatisé qu’épisodiquement à l’occasion de jeux olympiques ou de championnat du monde. Comprendre qu’un joueur de foot, basket, tennis ou handball gagne son pain quotidien avec sa passion est compréhensible, puisqu’en générl la rémunération est conséquente. Comprendre qu’un pongiste, gymnaste ou escrimeur qui au mieux récoltera quelques heures de gloires sur un podium alors qu’il aura passé de longues années à en baver pour être le meilleur de sa spécialité est en dehors de tout entendement. Bien qu’ils participent à la société du spectacle qui profite d’eux plus qu’ils n’en profitent, chapeau à ces fous qui s’accomplissent dans la soumission et l’aliénation à leurs sports.

  • ljos
    ljos répond à Joseph Gratteur
    photographe / géologue
    • Posté à 17h12 le 07/08/2012
    • Internaute 32902
      photographe / géologue

    Hey Gratton : ces 3 là ne sont pas pro ... ils gagnent une misère de leur sport ... et tu sais quoi ? la grande majorité des français qui font les JO, ont leurs emmerdes de sportifs ET leurs emmerdes de travailleurs. Bref la plupart sont amateurs ...

    Donc les chouineurs, les vantards, les capricieux ... ils en rigolent tout autant que toi car en plus de toi, ils en bavent dès 5h du mat’ et jusqu’à 22h le soir pour pouvoir s’entrainer, faire des compèt’, être aux JO ... la plupart ont abandonné leur vie d’adolescent pour trimer jusqu’à 35 ans dans un sport ingrat. Et une fois qu’ils auront fini ... ils trimeront jusqu’à 65 ans dans un boulot ingrat ... comme toi, comme moi.

    Pour ces raisons, je déteste les working class blero chouineurs et capricieux, qui pensent qu’ils souffrent plus que tout le monde alors que dans la vraie vie ... ils souffrent juste ... comme tout le monde. Et assurément pas plus que ces sportifs.

    Moi j’admire ces sportifs amateurs qui triment toute leur jeune vie pour se sortir de la merde, que pour certains c’est un échappatoire pour oublier leur vie misérable ... je me rappelle d’une coureuse de fond en athlé qui était femme de ménage dans une grosse boite ... à trimer toute la journée avec son balai ... et à courir le reste du temps ... pour oublier. Certains se noient dans l’alcool et la drogue ... d’autres se noient dans le sport pour oublier. Au moins, le 2e, si tu réussis ... peut t’apporter une chance de t’en sortir. Et ils ont eu le courage et la force de faire ce choix là, car assurément il est beaucoup plus difficile que les 2ers.

    Au passage, l’immense majorité de ces sportifs le fond dans la solitude, sans journalistes, sans TV, sans personne pour les féliciter, juste le sourire de qquns ... la famille le plus souvent.

    Tu devrais vraiment te renseigner sur leur vie avant de raconter autant de conneries ...

  • Warum
    Warum répond à padiran
    Rien ne sert à rien
    • Posté à 18h23 le 07/08/2012
    • Internaute 147878
      Rien ne sert à rien

    Vous semblez considérer qu’un sportif est par définition payé des millions, et que ceux qui ne le sont pas (les pongistes pour ne citer qu’eux) sont les dindons de la farce.

    Il faut comprendre que la plupart des sportifs présents aux JO ne doivent pas être définis comme des sportifs ; ce sont des gens qui ont la même vie sociale que vous et moi. Sauf qu’ils sont vachement forts dans un sport, qui de surcroit leur plait.

    L’argent, la gloire, les heures « perdues » à s’entrainer... Ils ont droit de s’en foutre non ?
    C’est même ça l’esprit sportif, non ?

Verbes thématiques