La beauté du geste 01/08/2012 à 23h24

La médaille d’or de Lucie Décosse est belle car elle est le Barça du judo

Imanol Corcostegui | Rue89 Rue89
Clément Guillou | Journaliste Rue89


Lucie Décosse médaillée d’or à Londres le 1er août (Franck Fife/AFP)

(De Londres) Aux JO, il y a des médailles d’or plus belles que d’autres. Celle de Tony Estanguet, sublime parce qu’elle fait du Palois le premier triple champion olympique français.

Celle de Décosse est remarquable pour une raison différente, plus esthétique qu’historique : la jeune femme de 30 ans est le Barça du judo. Un modèle de technique.

Elle incarne l’idée que ce sport ne se résume pas à la recherche de la victoire. Entendre les spécialistes du judo parler d’elle, c’est toucher du doigt ce qu’elle représente dans sa discipline.

« L’expression de la lame du samouraï »

Interrogé par Le Monde.fr dans un excellent dossier réalisé sur la championne, Thierry Rey, médaillé d’or à Moscou en 1980 :

« Ce qui est sûr, c’est que Lucie Décosse restera, et pour longtemps, la plus grande technicienne du judo mondial. »

Céline Géraud, vice-championne du monde 1986, à Rue89 :

« C’est une nana pour qui le principe du judo est de faire tomber l’autre, pas de marquer des pénalités. C’est la victoire du beau judo aux dépens du judo moderne, que je trouve beaucoup moins glamour. »

Plus poétique : Olivier Rémy, rédacteur en chef de L’Esprit du Judo :

« Le judo façon Lucie Décosse, c’est l’expression même de la lame du samouraï qui transperce, la métaphore du ippon. »

Son tournoi olympique a été une excellente application de cette idée du combat, alliance de la patience nécessaire et de la beauté efficace du geste.

« Judo champagne »

Mercredi soir, son entraîneur Labri Benboudaoud expliquait à Rue89 :

« Parfois, ça lui joue des tours parce que si tu ne dois gagner que d’un shido, tu ne gagnes que d’un shido, tu t’en fous. Mais comme elle est adepte du beau geste, elle va chercher le coup dur. »

« Un judo champagne », comme nous l’a qualifié l’entraîneure de l’équipe de France féminine Martine Dupond.

En quart de finale, Lucie Décosse a collé à son adversaire colombienne un ippon au bout de 9 secondes, un des plus rapides de l’histoire olympique.

En finale, du début à la fin, elle a dominé et marqué des points, sans attendre l’erreur de son opposante ni gérer la montre. Ce n’est pas ça, son judo.

Lucie Décosse a démarré le judo à 6 ans, dans un petit club du Val d’Oise. Là-bas, on se battait pour le geste plus que pour la victoire. Beaucoup de jeux du crabe et du loup, pas de championnats. A 13 ans, elle s’installe avec ses parents en Guyane, la terre natale de sa mère.

Après d’excellents résultats là-bas – « Mais bon, même Bernard Lama a été champion de judo de Guyane », dit-elle – elle cherche à faire carrière en métropole. Coup de fil au prof de son premier club. Réponse :

« Je n’ai pas senti chez toi une motivation extrême pour le judo. Franchement, je ne pense pas que tu sois faite pour ça. »

La jeune femme se dit alors que bien se battre ne suffit pas et qu’il faut devenir une compétitrice. Elle se met – chose rare – à affronter régulièrement des garçons, s’impose des régimes drastiques et s’entraîne comme une cinglée.

Elle multiplie les excellents résultats mais tout au long de sa carrière, une angoisse ne la quitte pas : la peur du devoir gagner.

Avant les compétitions, elle dort mal, veut y penser le plus tard possible. Par moment, elle échoue, comme à Pékin, quand elle est favorite, perd ses moyens quand l’adversaire refuse de jouer le jeu. Comme le Barça cette année. Se retrouver avec un statut de favori face à une opposition fermée déstabilise.

Sa médaille d’or de mercredi est une victoire là-dessus. Joint par Rue89, Michel Brousse, historien du judo :

« C’était le Barça des grands jours. Ce qui est remarquable chez elle, c’est que tout le monde a beau connaître sa manière de combattre, elle parvient tout de même à l’imposer. Grâce à son travail et sa détermination.

Sa force aussi, c’est que son excellente technique n’est pas académique : elle n’a pas reproduit les mouvements japonais traditionnels mais a inventé les siens. »

« Je continue à bien aimer mettre des ippons »

Interrogée au Club France après son titre, la judokate a eu la réponse de celle qui sait que l’efficacité n’est pas naturelle chez elle et qu’il faut se forcer à la conquérir :

« Sur mon premier match, j’ai absolument envie de marquer et du coup, je mets du temps à déclencher parce que je cherche toujours le bon moment pour faire tomber mon adversaire.

Alors que j’ai aussi appris à me bagarrer, à savoir que des matches se gagnent aux pénalités. Mais j’aime bien mettre des ippons. »

Après la demi-finale, l’histoire de Pékin a bien failli se répéter, comme le raconte Céline Géraud :

« Au lieu de rester pour regarder sa future adversaire, elle s’est barrée, ce qu’elle ne fait jamais, elle s’est effondrée et elle a eu un trou noir. Thierry Rey (champion olympique en 1980) est venu la voir pour la remonter, son entraîneur aussi et elle disait : “ Je flippe, c’est comme y’a quatre ans, est-ce que je vais y arriver ?” »

Ce titre olympique est l’occasion aussi de se faire connaître, elle qui est peu médiatisée malgré ses trois titres de championne du monde et l’argent de Pékin.

« En France, on aime les hommes forts »

Comme Camille Muffat avec Laure Manaudou, Lucie Décosse souffre d’avoir gagné à l’ombre d’un immense champion : Teddy Riner. Avec la différence que là, c’est un homme et une femme, et que les raisons de cet écart de médiatisation sont parfois bancales. Thierry Rey au Monde.fr :

« En France, on a une culture des lourds, on aime les hommes forts. Forcément quand un athlète aussi imposant que Teddy débarque, il prend de la place et occupe tout l’espace médiatique. »

Jusqu’à vendredi, et l’entrée en compétition de Teddy Riner, Lucie Décosse sera enfin la seule star du judo français. Après...

Mais la France est un horizon dépassable. Ailleurs, elle a la reconnaissance qu’elle mérite. Céline Géraud :

« C’est la plus grande judoka féminine de tous les temps. Il faut savoir qu’au Japon, c’est une star. C’est la seule Européenne dont il y a des photos, des affiches, des vidéos qui circulent dans les écoles de judo, alors qu’on connaît la puissance du Japon. »

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  • A déménagé le 24-12-2012
    • Posté à 01h01 le 02/08/2012
    • Internaute 154051
      non connue

    Non, on dit JUDOKAT même pour une femme ! En tout cas dans le haut niveau (Insep, athlète elle-même). C’est comme ça mais si vous voulez féminiser le terme libre à vous.

    Et le titre de l’article « La médaille d’or de Lucie Décosse est belle car elle est le Barça du judo “ peut être mal interprété.
    On sait que le dopage circule aux Barça, depuis la formation des jeunes, ce qui pourrait (il faut rester prudent) aussi expliquer leur aisance technique. D’ailleurs si Lucie Décosse a un judo ‘champagne’ c’est beaucoup parce qu’elle c’est plus forte physiquement de sa catégorie (je ne dis pas qu’elle est dopée, attention). Un peu comme Teddy Riner chez les lourds. Elle a été bien dotée par la nature, regardez là en tee-shirt, physiquement, elle est impressionnante. En musculation elle met pas mal de mec par terre...

    Dans les deux cas, l’équipe de football de Barcelone et Lucie Décosse, il ne faudrait pas oublier que leur aisance technique et due évidemment à une technicité de haut niveau mais permise par un physique hors norme.

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 08h47 le 02/08/2012
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    J’ai suivi tous les matchs de « notre petit pois national », Lucie Décosse. J’ai rarement été aussi emballée par des combats de judo. Lucie Décosse attaque, dès qu’elle le peut. Ses adversaires n’ont pas intérêt à laisser la moindre prise, ils se retrouvent à terre vite fait, bien fait.
    Bref, les combats ont été enthousiasmants et la médaille d’or pas voée.

  • Kal Shadaar
    • Posté à 09h27 le 02/08/2012
    • Internaute 158975
      Geek

    Dans tout les clubs et compétitions que j’ai fréquenté, on disait toujours judokate. A moins que les habitudes n’aient changé depuis 3 ans, je pense que les judokas et judokates parlent toujours de la même manière.

    Il y a 2 raisons à la victoire de Lucie Décosse :
    1 - La technique comme dit et répété
    2 - Le fait qu’elle soit montée de catégorie en 2009

    Je m’explique. Il y a une net tendance dans le judo (entretenu par les entraineurs) à vouloir maintenir les judokas dans la catégorie de poids où ils étaient en juniors, quitte à devoir faire des régimes et ne pas être à son réel poids de forme avant une compétition. Le judo moderne n’explique pas tout, il y a aussi une part de fatigue et de perte de muscle avant chaque compétition pour cause de régime intensif.

  • A déménagé le 24-12-2012
    • Posté à 13h13 le 02/08/2012
    • Internaute 154051
      non connue

    Pourquoi tout le monde occulte le faite que la force physique est primordiale en judo et que la technique ne vient qu’ensuite ? Comme dirait un entraîneur national, le physique tu l’as ou tu l’as pas au départ, la technique elle, s’apprend et s’adapte à la force du judoka. Sans sa puissance physique qui lui permet d’avoir une technique atypique et de ne pas pratiquer un judo traditionnel elle n’en serait pas là.

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