C’est les watts qu’ils préfèrent 23/07/2012 à 19h01

Puissances sur le Tour : Voeckler fait du Virenque, Wiggins moins fort que Contador

Frédéric Portoleau (ingénieur) et Clément Guillou (journaliste Rue89)


Le Tour de France 2012 est la preuve que le vélo n’est pas forcément plus intéressant lorsqu’il avance plus vite. Le Tour 2011, le plus passionnant de ces dernières années, avait donné lieu aux performances d’ensemble les plus faibles depuis une dizaine d’années. Mais en ce laborieux mois de juillet, les puissances mesurées sont remontées.

Frédéric Portoleau, ingénieur et cycliste amateur, calcule depuis les années 90 les puissances développées par les coureurs du Tour de France, pour avoir une vue d’ensemble de la force des leaders et de l’évolution d’un coureur d’une année sur l’autre.

Ses calculs, qu’il explique ici, n’expriment pas la puissance réelle mais la puissance théorique, avec le principe du « coureur étalon ».

Le principe du « coureur étalon »

Ce coureur qui pèserait 70 kg, avec un équipement de 8 kg, est utilisé par Frédéric Portoleau pour comparer les coureurs et les époques. Il l’utilise car la masse des coureurs n’est pas connue avec assez de précision. Leur poids varie selon les sources d’information et les années, ils peuvent se déshydrater en cours d’étape et le nombre de bidons portés est variable.

C’est comme si l’on plaçait un coureur fictif dans le peloton en regardant la puissance qu’il doit développer pour suivre les meilleurs coureurs du Tour de France. Cela donne une échelle de performance en watts. Si un coureur pèse en réalité moins lourd (comme la plupart des favoris du Tour actuel), sa puissance réelle développée pour grimper sera inférieure. S’il pèse plus lourd (comme Bradley Wiggins), elle sera supérieure.

Les chiffres de Frédéric Portoleau sont fiables. Lorsqu’il les les compare avec ceux des capteurs de puissance mis en ligne par le fabricant SRM, la marge d’erreur n’est pas supérieure à celle des instituts de sondage.

Frédéric Portoleau a fourni ses données à Rue89 et au Monde durant ce Tour de France. Après les analyses des performances de Froome, Pinot et Voeckler dans les Alpes, voici ce que l’on peut dire sur l’ensemble du Tour.

  1. Voeckler fait du Virenque
  2. Peyragudes : le groupe Wiggins face au Contador de 2007
  3. Wiggins au niveau du meilleur Evans, pas de Contador


Thomas Voeckler sur le podium des Champs-Elysées, 22 juillet 2012 (Joël Saget/AFP)

Voeckler est le nouveau héros de la France du vélo. Après son Tour en jaune l’an dernier, le voilà à pois, avec la même méthode que la dernière star du vélo français : Richard Virenque. Une échappée dans les Alpes, deux dans les Pyrénées et des sprints au sommet des cols pour marquer des points.

Au passage, il gagne deux étapes, dont la plus belle à Bagnères-de-Luchon, après un enchaînement classique de quatre cols : Aubisque, Tourmalet, Aspin, Peyresourde.

Voeckler a construit sa victoire dans cette étape de la sorte : l’échappée de 38 coureurs grimpe l’Aubisque a un rythme très modéré, de sorte que même les sprinteurs peuvent suivre le rythme, à 333 watts en puissance étalon. Le temps d’ascension est supérieur de dix minutes au record établi par Michael Rasmussen en 2007, en fin d’étape.

390 watts dans Peyresourde

C’est dans le Tourmalet que le rythme s’accélère. Sur l’ensemble de la montée, en 58 minutes, Thomas Voeckler et Brice Feillu développent 375 watts (385 watts sur la deuxième moitié de col). Une performance semblable à celle réalisée une semaine plus tôt dans le Grand Colombier, lors de la première victoire d’étape de Voeckler : 383 watts pendant 50 minutes.

Les deux Français restent ensemble dans le col d’Aspin, avec une puissance de 375 watts sur les cinq derniers kilomètres – la puissance sur le début du col n’est pas mesurable de manière fiable en raison de la pente trop faible.

Enfin, dans Peyresourde, le coureur d’Europcar se débarrasse de Feillu avec une performance de 390 watts, soit 30 de moins que le trio Nibali-Wiggins-Froome.

Le lendemain, Voeckler remet ça

A l’inverse de ses adversaires de l’échappée, Voeckler n’a jamais faibli durant son effort en montagne de plus d’une heure et demie. Il a tourné à plus de 380 watts de moyenne (en puissance-étalon) sur les trois derniers cols du jour. Une performance comparable à celles de Richard Virenque, avant et après l’affaire Festina : dans l’étape de Luz Ardiden en 1994 (380 watts), à Cauterets en 1995 (390 watts), à Courchevel en 1997 (375 watts), à Morzine en 2003 (375 watts), à Saint Flour en 2004 (385 watts).

En revanche, Voeckler n’aurait pas existé face à Michael Rasmussen et ses 400 watts de moyenne sur trois cols des Alpes en 2007.

Paradoxalement, la performance la plus impressionnante de Voeckler sur ce Tour est celle du lendemain : à froid, après une échappée de cinq heures en motnagne et les sollicitations qui s’ensuivent, il réalise une performance jamais vue dans le col de Menté : 442 watts sur 28 minutes et 20 secondes, pour défendre son maillot à pois face à Frederik Kessiakoff, de l’équipe Astana.

Voeckler et Kessiakoff réalisent une performance équivalente à celle produite l’an dernier par Alberto Contador et Andy Schleck, lorsqu’ils avaient battu le record de l’ascension du Télégraphe, au début de l’étape de l’Alpe d’Huez : 444 watts sur 30 minutes 26 secondes. L’étape ne faisait que 109 kilomètres et ils avaient faibli par la suite.

  • 14089 visites
  • 12 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • Mohican-
    • Posté à 23h26 le 23/07/2012
    • Internaute 27864

    Il faut préciser concernant voeckler qu’il a certes fait un bel effort dans le col de Menté mais qu’après il a disparu de la circulation car il était carbo. Il s’est contenté de marquer son concurrent direct pour le maillot du meilleur grimpeur qui n’avançait guère vite.

    Après il faut voir la difficulté du tour, des étapes de montagne etc .. hors cette année, mis à part les chutes, le tour n’était pas très exigeant par rapport à d’autres années, ni même les étapes de montagne.

    Enfin il y a une donnée qui nous échappe, c’est celle de l’individu hors norme. Bolt en est un exemple : il a réussi un chrono que beaucoup prétendait impossible des années avant. Il y a de même la faculté d’endurer la douleur physique et mentale qui ne se mesure pas.

    J’ai envie de croire à une majorité de coureurs « propres » sinon la beauté de leurs efforts ne serait qu’illusoire.

  • pebeg
    • Posté à 01h29 le 24/07/2012
    • Expert 140698

    A noter que ce n’est pas parce qu’un coureur est en dessous de la limite physiologique présumée qu’il est clean. Un être exceptionnel pourrait dépasser cette « limite » naturellement. Pris sur un bon nombre de coureurs on se rend compte grâce à ces chiffres que selon les années l’ensemble du peloton progresse ou régresse en même temps. Progression fulgurante à l’arrivée de l’EPO, régression à l’arrivée du passeport biologique, re-progression aujourd’hui ... pourquoi ? Réponse dans quelques années, comme d’habitude.
    En tout cas, plus ça va vite, plus le rôle de l’aspiration est important et les étapes de montagne se mettent à ressembler aux étapes de plaine, avec un importance accrue des équipiers. La qualité du spectacle est inversement proportionnelle à celle des produits dopants.
    Sinon, la comparaison des moyennes des puissances sur les ascensions finales me semble moins pertiennte que celle des maximums car il peut y avoir des ascensions finales plus ou moins escamotées qui plombent la moyenne, faisant penser à un recul des performances. On doit toujours pouvoir trouver une ou deux acensions finales par Tour dans lesquelles les coureurs se livrent à fond assez longtemps.

  • A déménagé le 24-12-2012
    A déménagé le 24-12-2012 répond à Mohican-
    non connue
    • Posté à 14h13 le 24/07/2012
    • Internaute 154051
      non connue

    La beauté de leurs efforts n’a rien à voir avec le fait qu’ils soient dopés ou non .
    Tout le monde sait combien les cyclistes pratiquent un sport exigent et qu’ils méritent le respect du premier au dernier (qui a surement plus souffert que le vainqueur) sans oublier ceux qui ont du abandonner.
    Malheureusement le cyclisme en particulier et de nombreux autres sports (football, tennis, athlétisme, ski de fond, aviron, golf, sport US) sont gangrenés par le dopage.

  • Clément Guillou
    Clément Guillou répond à Mohican-
    Journaliste Rue89
    • Posté à 14h40 le 24/07/2012
      rédacteur
    • Journaliste 167797
      Journaliste

    D’accord avec vous en général, deux nuances : Voeckler ne s’est pas du tout arrêté au sommet de Menté, il franchit les deux petits cols suivants en tête et ne se relève pas franchement dans le port de Balès (garde 30 secondes d’avance au sommet) sur le peloton.
    En ce qui concerne Bolt, il a réussi un chrono qu’on jugeait impossible. Qu’il doit un individu hors norme est une hypothèse mais une autre est aussi recevable.

Verbes thématiques