Cyclisme moderne 11/07/2012 à 14h52

Ce n’est plus le dopage qui menace le Tour de France mais l’ennui

Patrick Chassé | Journaliste

Voeckler vainqueur du jour
Thomas Voeckler a remporté mercredi la 10è étape du Tour, la première dans les Alpes, à Bellegarde-sur-Valserine. C’est sa troisième victoire d’étape sur le Tour. Dans le difficile col du Grand-Colombier, l’équipe Sky a contrôlé la course : pas un adversaire de Bradley Wiggins n’a attaqué avant Vincenzo Nibali... dans la descente. Il a fini par être repris par le « train » des Sky.

Le Tour de France affirme avoir pris le dessus dans le combat, pourtant inégal, contre le mal qui coulait dans ses veines en abondance. Il est vrai que « l’affaire Di Gregorio », c’est du menu fretin, n’en déplaise aux médias qui ont tambouriné sur la grosse caisse médiatique du Tour toute la journée de mardi.

Si le timing des enquêteurs était parfait, pile sur journée de repos, le flagrant délit du coureur marseillais, reconduit dans le Vieux port, fait figure de pécadille comparé aux prises exceptionnelles des Tours 1998 (Festina), 2006 (Landis), ou 2007 (Rasmussen).

Un autre danger menace la plus grande course du monde. Un mal plus insidieux, moins spectaculaire qu’une affaire de dopage : la normalisation d’un sport parmi les plus rudes, virils et tactiques.

« Le Tour est plus grand que ses champions » et c’est un problème

Il y a des petites phrases qui font bien mal quand on les relit hors contexte : « Le Tour est plus grand que ses champions », avait dit en 2007 le directeur du Tour au cœur de la crise, lorsque le maillot jaune Rasmussen venait d’être renvoyé dans ses foyers. Christian Prudhomme avait raison : l’évènement est devenu plus grand que la course et les coureurs. Pourtant, ce sont les épopées et les champions qui ont fait du Tour ce qu’il est devenu.

Le public admire tous les coureurs du Tour parce qu’il sont capables d’emballer en pleine ville un sprint à plus de 60 km/h, d’enchaîner en altitude les cols de haute montagne, de se jeter dans des descentes vertigineuses, parfois noyées sous un épais brouillard, d’affronter les orages d’été et de se relever dans le fracas des chutes – si fréquentes cette année. A ce titre, les premiers seront toujours autant respectés que les derniers.

Mais il en faut quelques-uns au-dessus, dont le courage et la volonté dénotent toujours une personnalité hors du commun, qui s’accompagne souvent de défiance, d’outrance, d’insouciance, en un mot : de charisme.

Où sont donc aujourd’hui ces champions ? Andy Schleck et Alberto Contador vivent cet été hors du Tour : l’un convalescent, l’autre suspendu. Cavendish va bientôt abandonner pour préparer les JO dans son jardin anglais.

Le cyclisme des années 2010 met l’équipe au premier plan. Il est prompt à gommer les personnalités au profit des valeurs collectives. Dave Brailsford, manager général de la formation britannique Sky, l’a dit dans les colonne de L’Equipe : « Sky n’est pas une équipe de stars, c’est une équipe star ! ». Et c’est la même logique qui prévaut chez les Australiens d’Orica-GreenEDGE ou les Américains de RadioShack, chez qui l’on considère la figure tutélaire de Lance Armstrong irremplaçable.


L’équipe Sky et son leader Bradley Wiggins sur la sixième étape du Tour, 06 juillet 2012 (Lionel Bonaventure/AFP)

Chez Sky, tout est noir

Avez-vous observé la similitude des coureurs de l’équipe Sky et les difficultés de nos commentateurs TV pour mettre un nom sous leur casques opaques ? Tout semble fait pour les confondre dans l’anonymat de leurs uniformes : les lunettes, les chaussures, la combinaison noire, d’une couleur qui efface toutes formes distinctives (pour le plus grand bonheur de leurs fans les plus empâtés).

Noire comme le bus de l’équipe, les vitres fumées de leurs Jaguar ou le regard de Mark Cavendish quand il déchire son maillot en chutant lourdement sur le bitume – le sprinteur de l’équipe tranche un peu, au milieu de ses équipiers, vêtu de son maillot arc-en-ciel de champion du monde –.

Les équipes anglo-saxonnes n’ont pas fait qu’innover dans le domaine de la performance. La communication n’est pas en reste et les propos des champions sont également surveillés de près. A tel point que lorsqu’un journaliste parvient enfin à faire sortir de ses gonds Bradley Wiggins, son « fucking wankers » fait le tour de Twitter en quelques minutes.

Avez-vous remarqué de quelle manière le bouillant Cavendish s’est assagi dans ses déclarations depuis qu’il a quitté son ancienne formation HTC ? Le contrôle de la parole des cyclistes est conforme à ce que l’on observe dans tous les grands sports professionnels. Mais il ne favorise par l’éclosion d’idoles.

Trop de sprints

Plus inquiétant encore est le parti-pris tactique adopté depuis quelques années. L’ennui ressenti au cœur de l’après-midi par le téléspectateur, lors des étapes de plaine, ne date pas d’hier.

Ce qui est plus récent, en revanche, c’est l’omnipotence des sprinteurs sur les autres « CSP » du peloton. Jamais, dans l’histoire du cyclisme, autant de courses du calendrier ne s’étaient conclues par un sprint que lors de ces cinq dernières années.

On se souvient jadis des « guerres froides » que se livraient entre elles les équipes de sprinteurs dans l’attente de savoir laquelle allait, la première, prendre la responsabilité de la poursuite derrière les échappées. Ces discussions n’ont plus cours aujourd’hui.

Les équipes concernées collaborent dans un bel élan kolkhozien au plan d’anéantissement des baroudeurs de tout poil. C’est la victoire tous les jours du lièvre sur la tortue. Ces deux dernières années, lors de la première semaine du Tour de France, pas une seule échappée n’a résisté au retour du peloton.

Trains des alpages

Ces scénarios si prévisibles le sont devenus tout autant dans un autre domaine : la montagne. Nouveauté depuis les années 1990, les « trains » d’équipiers, qui emmenaient les sprinteurs jusqu’aux derniers mètres, existent maintenant dans les alpages. Les grandes équipes Banesto (Indurain), US Postal (Armstrong) et quelques autres en avaient fait leur spécialité.


L’équipe US Postal et son leader Lance Armstrong, 23 juillet 2004 (Joël Saget/2004)

L’équipe Sky reprend aujourd’hui le flambeau, en suscitant la grogne des suiveurs. Ces rouleaux compresseurs des cimes nous remémorent les années EPO. Il n’en fallait pas davantage pour faire un procès à la formation de Bradley Wiggins. Les courses deviennent « compactes », selon le mot du manager de l’équipe Garmin Jonathan Vaughters : l’explication entre les favoris est volontairement raccourcie dans le temps.

Dimanche, les coureurs devaient franchir sept difficultés entre Belfort et Porrentruy, sur le versant suisse. Cadel Evans a porté sa seule attaque de la journée sur le plat, dans les 10 derniers kilomètres. Lors de la dernière étape de montagne du Tour 2010, dans le Tourmalet, il aura fallu attendre les derniers lacets de ce col de légende pour enfin assister à l’explication entre Alberto Contador et Andy Schleck.

Moins d’une demi-heure plus tard, en guise de consolante, le Maillot Jaune laissait passer en premier sur la ligne son rival luxembourgeois qui n’avait pu le décrocher sur la pente. Et les deux hommes de conclure ce duel minuté par une franche accolade. Fin de l’histoire.

Le champion d’exception, suspect par nature

Il en faudra beaucoup plus pour passionner le public. On imagine mal Raymond Poulidor prendre Jacques Anquetil sous le bras ou Luis Ocana accepter d’aussi bon coeur les largesses d’un Merckx dominateur.

Non seulement les patrons d’équipe ne souhaitent plus voir leur champion affirmer bruyamment leur personnalité et leur orgueil, mais ils ne leur enseignent pas davantage le goût du risque ou du panache dans leurs choix tactiques. Ils jouent placé, visent les places d’honneur qui rapportent des points et pérennisent l’équipe en première division mondiale, le World Tour. D’autres leaders seront par la suite disponibles pour s’imposer sur d’autres terrains.

Dans un climat aussi pragmatique, il faut être un champion d’exception pour s’affirmer dans le cœur du public. Le « hic », c’est que dans le cyclisme contemporain, tout champion d’exception devient suspect par nature. Une méfiance bien légitime et souvent confortée par la justice sportive quelques mois ou années plus tard.

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  • Lhénairvé
    Lhénairvé
    Primate
    • Posté à 19h52 le 11/07/2012
    • Internaute 55424
      Primate

    J’entendais une idée intéressante de je ne sais plus qui, il y a quelques jours.
    Pourquoi ne pas limiter le nombre de coureurs par équipe à 7.
    Au lieu d’avoir 22 équipes de 9 coureurs, on pourrait en avoir 26 ou 28 de 7 coureurs.
    Ça deviendrait plus difficile pour une équipe de verrouiller la course.
    Si en plus de ça on supprimait les oreillettes, on pourrait espérer plus d’imprévus pendant l’épreuve.

  • redux
    • Posté à 20h45 le 11/07/2012
    • 184283

    Les oreillettes,l etat des routes,l entrainement, le matériel,les enjeux financiers,la professionalisation a outrance en somme qui a aseptisé le cyclisme ,tout cela concourt a niveller les valeurs.les grands grimpeurs sont egalement devenus très rares (les colombiens resteront toujours atypiques), on forme maintenant en batterie des coureurs passe partout.Daileurs les courses sont de moins en moins montagneuses.
    Et bien sur la lutte antidopage fait ses effets
    Ca dépend de ce qu on veut : un sport spectacle avec des mecs qui s envolent dans les cols mais sont suspects ou des coureurs qui se dopent léger(car ca continuera toujours) et qui comptent le moindre effort au détriment des telespectateurs.
    Les sky ont tout compris, que des gabarits 4*4 efficaces ,bien sur chargés soigneusement avec les derniers produits (aicar) mais pas d attaques ni de sorties pour se faire remarquer ( meme si wiggins s est laissé emporté ), ils ont vu comment ricco a payé d avoir été le maradona du cyclisme.

    Evidemment on regrette tous l epoque des mercks hinault et cie, des mecs sans casques ni oreillettes sur des routes pourraves qui descendaient a tombeau ouvert et avaient un caractère fort et une culture tactique suffisemment développée pour savoir quand attaquer et quand rouler.

    il faut se souvenir d une conversation entre Dick Pound, ex-président de l’Agence mondiale antidopage (AMA) et Hein Verbruggen, président de l’UCI. L’échange a lieu après l’affaire Festina et avant le lancement de l’AMA. Dick Pound raconte :

    « “Bon sang, Hein, on a un vrai problème dans votre sport. Il va vraiment falloir que vous fassiez quelque chose.”

    “Mais c’est la faute des fans.”

    “Je te demande pardon ? Comment ça, c’est la faute des fans ?”

    “Eh, bien, c’est simple : s’ils acceptaient de regarder passer un Tour de France à 25 kilomètres heure, les coureur n’auraient pas besoin de tout ça. Mais comme les fans tiennent absolument à ce que le Tour de France se coure à 42 kilomètres heure, il faut bien que les coureurs se préparent.”

    “Tu rigoles, j’espère ?”

  • braquages75
    braquages75
    FAN DE VELO
    • Posté à 23h42 le 11/07/2012
    • Internaute 189935
      FAN DE VELO

    Limitons à 7 les effectifs des équipes, et surtout, gens d’ASO, repensez VRAIMENT le parcours ! Supprimez les contre la montre de plus de 20 kilomètres (et mettez-en un seul), car ils avantagent toujours les rouleurs (cette année, c’est le bouquet ! Un coureur comme Nibali sait avant de prendre le départ qu’il ne gagnera pas, sauf accident d’Evans ou de Wiggins !), rajoutez des étapes de moyenne montagne, et pour les étapes de haute montagne, faites uniquement des arrivées au sommet. Ayez de l’imagination comme les organisateurs du Giro, course bien plus intéressante (et depuis longtemps) que le Tour où le scénario est connu d’avance à mon avis en partie à cause du parocurs.
    Quant au dopage... pourquoi voudrait-on parer le sport de vertus que le reste de la société n’a pas ?

  • chanamla78
    chanamla78
    Aaaa
    • Posté à 00h47 le 12/07/2012
    • Internaute 189936
      Aaaa

    Le cyclisme moderne est plein d’archaïsmes ... expressions désuètes, tactiques de courses d’un autre âge et stéréotypées, pratiques ou rites ancestraux sans fondements scientifiques ...
    Il serait grand temps de dépoussiérer ce sport-spectacle pour qu’il retrouve une certaine magie aux yeux du grand public qui assure son fond de commerce ne l’oublions pas.

    Il faudrait tout d’abord de l’exemplarité face au sempiternel dopage : sanctions exemplaires à l’encontre des dopés, fixation de limites claires face à la médication excessive des sportifs, organismes de lutte indépendants et libres de travailler …
    Au nom de cette exemplarité, il conviendrait également de priver de tribune médiatique et de son rôle de sélectionneur qu’est cet imposteur de Jalabert ! Quel bel exemple pour les jeunes cyclistes que ce coureur dont nombre de « performances » sont entachées de forts soupçons de dopage. Son parcours constitue à lui seul un cas d’école : un coureur certes doué mais dont la progression laisse pantois. Maillot vert, maillot à pois, vainqueur d’une Vuelta, champion du monde de contre la montre … merci qui ? Manolo, docteur Ferrari !
    Et puis tant qu’on y est, ne plus entendre Virenque serait une bonne chose pour l’image du vélo …

    Il conviendrait également de renouveler tout ce petit monde qui gravite autour des coureurs, les directeurs sportifs, les organisateurs de compétitions (ASO par exemple !) qui ont également leur part de responsabilité dans cette descente aux enfers en figeant le cyclisme dans un carcan rigide et ennuyeux.

    Rendons la course aux coureurs en abandonnant ces oreillettes que certains voient comme un progrès alors qu’elles ne font qu’infantiliser encore plus les principaux acteurs du spectacle.
    Au nom d’une pseudo amélioration de la sécurité les coureurs d’arcboutent à ces appendices électroniques alors que les statistiques prouvent qu’il n’y a pas moins de chutes depuis leur introduction.
    Ce combat d’arrière-garde fait penser à celui contre le port du casque rigide dans les années 90 jusqu’au début des années 2000... Souvenez-vous à l’époque … les coureurs n’en voulaient pas car cela allait, soit-disant, à l’encontre de leur confort. L’argument sécuritaire n’étant bien entendu pas pris en considération malgré un certain nombre d’accidents tragiques … Non la casquette avec visière relevée ou le casque à boudins étaient bien plus sexys !

  • nestor38
    nestor38
    inséré ?
    • Posté à 01h41 le 12/07/2012
    • Internaute 60788
      inséré ?

    Je ne comprends pas non plus pourquoi ils gardent les oreillettes, ce ne sont surement pas les seules causes de ces courses de moins en moins intéressantes mais ça participe, on favorise les coureurs robots aux coureurs malins, tacticiens, ça ne devient que des jambes sans cerveau obéïssants à des ordres de mecs ayant tous les chiffres en temps réél de la course. Je continue à trouver Voeckler intéressant pour ça, il n’est pas un robot, il a certain panache, il semble s’amuser sur son vélo.
    Pour le reste, je ne regarde plus le tour la première semaine, qui trouve intéressant de regarder trois heures une course dont on sait l’issue ? l’intérêt du sport en tant que spectateur, c’est le suspence, avant les sprinters gagnaient parfois mais il y avait une bataille, et parfois c’était classe, ce baroudeur moins payé que les cadors qui s’extirpait de la meute pour gagner. Maintenant on a un troupeau qui sait à la seconde près la vitesse qu’il doit maintenir pour avaler le cycliste qui s’est échappé juste pour passer à la télé.
    Surtout qu’en plus le commentateur de France 2 ne sent pas la course, il fait du remplissage alors qu’on voit à l’écran des choses se passer, il n’est pas dedans, semble lire ses fiches sans se soucier de ce qui se joue. Ca n’aide pas à palpiter. Comme aujourd’hui où il envoie la pub au moment où la principale montée du jour débute.
    Bref j’aimais le tour de France malgrè le fric, la pub, la télé parce qu’il y avait une dramaturgie intéressante, parce qu’il y avait beaucoup de tactique, parce que c’était un sport où tous les coureurs quelque soit leur nationalité étaient applaudis et soutenus, parce que les petits pouvaient de temps en temps gagner une étape et ça semblait une joie toute simple, parce que c’est un sport où un coureur doit parfois s’allier avec son adversaire, etc. mais ça devient de plus en plus compliqué de s’y intéresser.

  • Renza
    Renza
    Ingénieur
    • Posté à 09h43 le 12/07/2012
    • Internaute 103370
      Ingénieur

    Moi j’ai commencé à décrocher du Tour à partir de la période Armstrong. Déjà à cause de sa domination un peu trop pas naturelle, également à cause de la technique du « train » de coureurs en montagne, toujours la même d’étape en étape.

    Je crois que ce qui pourrait relancer l’intérêt du Tour, outre la lutte contre le dopage, ce serait d’interdire les oreillettes en course. Les coureurs se contenteraient d’un panneau d’affichage des temps toutes les 5 à 10 minutes.

    Et pourquoi ne pas imaginer que le parcours du Tour reste secret jusque 1 ou 2 semaines avant l’épreuve ? Ainsi ça évite d’avoir des gars qui connaissent par coeur chaque virage de chaque étape.

    Je pense qu’avec ces deux mesures (et peut-être d’autres), on pourrait rendre la course moins prévisible pour les équipes, et donc ça laisserait plus de marge de manoeuvre pour ceux qui osent, qui prennent des risques. Et donc plus de spectacle.

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