Jamais sans ma combinaison 02/06/2012 à 16h37

Le rugby, un sport d’intellos et d’agents secrets

Eric Mugneret | Journaliste


Planche de la BD « En même temps que la jeunesse » (Jean Harambat)

Toulouse en finale
Le Stade Toulousain s’est qualifié pour la finale de Top 14 ce samedi en battant Castres 24-15. Il affrontera le vainqueur du match entre Toulon et Clermont, qui se joue ce dimanche à 16h30.

Le Stade Toulousain s’est qualifié pour la finale de Top 14 ce samedi en battant Castres 24-15. Il affrontera le vainqueur du match entre Toulon et Clermont, qui se joue ce dimanche à 16h30. Oublier les plans de jeu de son équipe dans un hôtel en plein milieu d’une compétition majeure. Un cauchemar pour les entraîneurs du Top 14 à l’approche du dénouement du championnat de France de rugby. C’est ce qui est bel et bien arrivé à l’équipe d’Angleterre lors de la dernière Coupe du monde en Nouvelle-Zélande. L’affaire, révélée par le quotidien anglais The Times, avait provoqué quelques remous au sein de la fédération de la perfide Albion.

Après l’élimination des Anglais, The Times avait découvert que le XV de la Rose avait perdu les plans de jeu de l’équipe lors des matchs de poule. Ces documents secrets, qui incluaient les codes de combinaisons en touche et autres lancements de jeu, avaient été retrouvés après l’élimination des Anglais dans un hôtel de Wellington. Qui hébergeait l’équipe d’Irlande. Bonjour l’ambiance…

Aujourd’hui, à l’heure où les défenses prennent des allures de camps retranchés, le monde de l’ovalie se remue les méninges pour dégoter de nouvelles armes offensives. Les plans de jeu des équipes du Top 14 sont couverts du sceau du secret.

Vieux comme le monde

Dans les années 70, les combinaisons existaient déjà. Jean-Claude Skréla, ex-entraîneur du XV de France et ancien troisième-ligne international devenu aujourd’hui DTN du rugby hexagonal, se souvient :

« Après les phases de conquêtes (mêlées, touches), le lancement de jeu des trois-quarts était annoncé selon que le jeu allait se porter au près, au milieu ou au large. »

Les annonces, elles, auraient pu sans peine figurer dans un petit précis géographique du Sud Ouest.

« En équipe de France, on avait une combinaison quand on voulait jouer au large après une touche : on annonçait “ Tostat ”, du nom du village de Jean-Michel Aguirre. Pour l’adversaire, c’était compliqué à décrypter. »

Et pour cause, Wikipedia n’existait pas…

Depuis, le rugby pro est passé par là. A l’époque, l’élite du rugby français s’entraînait deux fois par semaine. Aujourd’hui, la cadence est passée à deux entraînements quotidiens. Une autre révolution, réglementaire celle-là, a bouleversé l’aspect tactique.

A la fin des années 90, l’ascenseur en touche est autorisé. Les joueurs ont la possibilité de lever le sauteur…

Les gros devant l’ordi

Les phases de touche détiennent aujourd’hui la palme de la prise de choux technico-tactique. Laurent Travers, entraîneur des avants de Castres (qui affronte Toulouse ce samedi soir en demi-finales du Top 14), avance :

« Nous travaillons une centaine de lancements de jeu en touche chaque saison. Nous apportons quelques modifications au fil de la saison et en fonction de nos adversaires. »

Un véritable casse-tête pour les gros. Mais comment font-ils pour ingurgiter une telle somme tactique ?

« En début de saison, nous distribuons aux avants un bouquin qui contient la centaine de combinaisons en touche. Nous travaillons un peu comme à l’école. Je leur envoie un planning en leur disant : cette semaine, nous allons travailler les lancements de la page 15 à 19. »

Mais comme partout, le papier laisse peu à peu la place au numérique. Dans le rugby pro, les logiciels de simulation sont désormais monnaie courante. A Castres, pour réviser à la maison les combinaisons en touche, les avants accèdent à un logiciel qui simule le mouvement de chaque joueur dans l’alignement pour chacune des combinaisons.

Nec plus ultra, ces simulations peuvent désormais débarquer directement sur les smartphones des joueurs. Pour éviter les fuites intempestives, les fichiers sont verrouillés : ils ne peuvent être ni copiés ni envoyés.

La trouille de la fuite

Les clubs changent l’ensemble de leurs annonces à chaque nouvelle saison. La raison est simple : quand un joueur quitte les couleurs d’un club, il emporte avec lui les secrets des codes… Une nouveauté du rugby pro.

« A l’époque, en club on ne changeait pas beaucoup nos annonces », se souvient Jean-Claude Skréla, troisième ligne du Stade Toulousain dans les années 70. Et surtout, l’analyse vidéo est passée par là. Aujourd’hui, chaque match est disséqué, décortiqué pour mettre à nu les options tactiques de chaque équipe. Les joueurs peuvent accéder, grâce à des codes personnels, à des séquences de match de leurs adversaires.

Au Racing-Métro, la cellule vidéo du club compte trois personnes. L’équipe filme tous les matchs à domicile et à l’extérieur et exerce une veille sur les grandes compétitions internationales de l’hémisphère Sud. Objectif : dénicher des lancements de jeu inédits et innovants.

Les trois-quarts s’amusent

Si les combinaisons sont devenues plus nombreuses et plus complexes, les codes des annonces ont finalement peu évolué. Laurent Travers, ancien talonneur champion d’Europe avec Brive en 1997, se souvient :

« On annonçait un chiffre : 845, par exemple On additionnait les deux derniers chiffres. Ce chiffre indiquait la zone de lancement de jeu. »

En touche, la base du chiffrement est toujours la même mais la palette s’est élargie. Par exemple, une combinaison de chiffres de 1 à 10 et de lettres de A à L. Un système de cryptage qui a un avantage : il est facilement accessible aux joueurs étrangers qui maîtrisent mal le français.

Les trois-quarts aussi ont droit à leur bachotage technico-tactique. Rémi Talès, demi d’ouverture du Castres Olympique, explique :

« En début de saison, on nous a distribué un petit calepin dans lequel se trouvaient les schémas des combinaisons élaborées par les entraîneurs. »

Une dizaine de combinaisons tout au plus. Aux joueurs, ensuite, de laisser libre court à leur imagination pour coder les annonces de jeu.

« On se réunit pour trouver les noms des combinaisons. Ce sont souvent des codes liés à des anecdotes liées au groupe. »

Dans ce domaine, rien n’a vraiment changé. Le nom du village natal d’un tel, le surnom d’un autre ou celui d’une blague qui est passée à la postérité forment l’essentiel du cryptage. Parfois, une pépite sémantique surgit au détour des discussions. Pepito Elhorga, ancien international aux cannes dévastatrices qui vient de faire ses adieux à l’Aviron bayonnais, se souvient encore d’une annonce très explicite.

« Il y a quatre ans, nous avions nommé une combinaison de trois-quarts du nom de Lafourcade, une clinique à Bayonne. Il s’agissait d’envoyer un trois-quarts dans la zone des avants. »

L’arme fatale ?

Des heures à répéter les mêmes mouvements pour parfois ne jamais parvenir à le reproduire en match, c’est le lot des joueurs pro. « Les combinaisons permettent parfois de débloquer une situation mais en match, on ne passe jamais toutes les combinaisons dont nous disposons », explique Rémi Talès.

« Il est très difficile de marquer sur un premier temps de jeu. L’objectif des lancements de jeu est de créer de l’incertitude pour la défense adverse », poursuit Pepito Elhorga. Pour soulever le bouclier de Brennus, ces petits secrets ne feront pas tout.

Une chose est sûre : les Toulousains et les Clermontois qui ont une coupure de deux semaines avant les demi-finales auront eu le temps de peaufiner leurs lancements de jeu. Voire de changer complètement le système de leurs annonces…

En bonus, l’exemple d’une combinaison en touche qui peut faire gagner une Coupe du monde : l’essai des All Blacks face à la France lors de la dernière Coupe du monde.

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  • 11 réactions
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  • miakhi
    miakhi
    ni frigide ni barjot
    • Posté à 17h25 le 02/06/2012
    • Internaute 168781
      ni frigide ni barjot

    Tout s’explique : on comprend mieux la défaite des anglais au dernier mondial.
    Une bête histoire de combinaison : « My taylor is rich », disiez-vous ? Tout dépend vers qui il a retourné sa veste...
    Parce que sinon, les Anglais n’avaient rien à se reprocher : ni lourdeur sur le terrain, ni manque d’engagement, ni absence de solidarité, ni déchet technique...

    Pour ce qui concerne les lancements de jeu et les combinaisons, il n’y a qu’à se référer à un autre jeu de gagne-terrain : le foot US. Sous le casque du quaterback, une oreillette connectée au coach qui feuillette son book à la recherche du meilleur lancement de jeu.
    Aucun rapport avec le rugby ? Certes, peu de rapport quant à l’esprit de combat. Déjà plus quant aux équipements : les protections d’épaule et de cuisse se généralisent, en plus des casques flexibles présents depuis un moment.
    A quand l’oreillette pour le talonneur ou le demi de mêlée ou le demi d’ouverture ?

  • Crepitus
    Crepitus
    Retraité
    • Posté à 18h50 le 02/06/2012
    • Internaute 85789
      Retraité

    Je n’ai toujours pas digéré que l’équipe de France se soit fait piéger si connement.

    • gerfaut32
      gerfaut32 répond à Crepitus
      indépendant
      • Posté à 19h58 le 02/06/2012
      • Internaute 120248
        indépendant

      Ce qui est encore plus difficile à digérer, pour un amoureux de ce sport, c’est que cette équipe ( ?) de France ait réussi à piéger les Iles Tonga (grâce au Canada) et les Gallois, qui, eux, proposaient du vrai jeu !

      • Crepitus
        Crepitus répond à gerfaut32
        Retraité
        • Posté à 22h35 le 02/06/2012
        • Internaute 85789
          Retraité

        J’admets que l’équipe de France aie quelque peu mal jouée, et, je le reconnais, c’est peu dire ; mais cet essai sur une feinte de touche aussi élémentaire : je ne l’ai toujours pas digéré. Ne pas être les meilleurs, je l’accepte sans problème. Être aussi cons : non !

  • Anny34
    Anny34
    attestee
    • Posté à 08h38 le 03/06/2012
    • 185446
      attestee

    « On annonçait un chiffre : 845, par exemple On additionnait les deux derniers chiffres. Ce chiffre indiquait la zone de lancement de jeu. »
    heureusement que c’est du rugby ! Imaginez chez les footeux : « euhhhhh 4 plus 5 ? ? ? euh .... sais pas “

  • Anny34
    Anny34
    attestee
    • Posté à 08h38 le 03/06/2012
    • 185446
      attestee

    « On annonçait un chiffre : 845, par exemple On additionnait les deux derniers chiffres. Ce chiffre indiquait la zone de lancement de jeu. »
    heureusement que c’est du rugby ! Imaginez chez les footeux : « euhhhhh 4 plus 5 ? ? ? euh .... sais pas “

  • A déménagé le 24-12-2012
    • Posté à 16h23 le 03/06/2012
    • Internaute 154051
      non connue

    « Le rugby, un sport d’intellos et d’agents secrets »

    Titre ambigu qui m’a fait penser au lien étroit avec la Franc-maçonnerie.
    Daniel Herrero a à de nombreuses reprises évoqué les origines maçonniques du jeu de rugby.
    Ce sport est né dans les collèges anglais à la fin du XIXème siècle. C’était un sport créé pour donner une vision collective et fraternelle aux collégiens anglais pour les détourner d’un certain individualisme dû à leur situation privilégiée.
    C’est un sport collectif de contact contrairement au football qui est un sport d’évitement.
    Herrero rappelle également les liens très fort au niveau structurel. De très nombreux entraineurs ou présidents de clubs étaient et sont toujours francs-maçons. Impossible de ne pas être franc-maçon dans les hautes instances du rugby international.
    De nombreux termes maçonniques sont entrés naturellement dans le langage du rugby. Le pilier droit est « la pierre angulaire ». On parle de poutre. La 3ème mi-temps s’appelle « les agapes » etc...
    Il n’est pas non plus sans importance de noter que le rugby se soit développé dans le sud-ouest, qui est non seulement une vieille terre maçonnique, mais une terre très imprégnée de l’esprit d’Angleterre.

  • Manganese
    Manganese
    Otage de l'Etat français
    • Posté à 18h29 le 03/06/2012
    • 182506
      Otage de l'Etat français

    quand on voit les joueurs de l’usap (perpignan) et les dragons catalans, pas sure que le titre les concernes !

  • Nain Glumeux
    Nain Glumeux
    Nalyseur de proximité.
    • Posté à 18h41 le 03/06/2012
    • Internaute 148099
      Nalyseur de proximité.

    Pas sûr que tout ça ferait rêver Roger Couderc, inimitable barde du rugby cassoulet des années 60-70, qui aurait fait aimer le rugby au plus sectaire des « manchots ».

    Je pense qu’à côté de ce qu’on vient de lire, la préparation de la bataille d’Austerlitz n’était que vaste plaisanterie et répétition pour quadrille champêtre. C’est d’ailleurs dommage que Napoléon ne soit plus de ce monde, il aurait fait un excellent entraîneur selon les normes en vigueur.
    On se demande d’aileurs si la théorisation excessive n’a pas pris la place du jeu inattendu, artistique, flamboyant et inspiré.

    D’une manière générale, à part cloner à l’infini des robots que l’on veut le plus efficaces possible, il n’est pas certain que l’ordinateur soit ce qui est arrivé de mieux au sport moderne.

    • beaulande
      beaulande répond à Nain Glumeux
      Des nuées de sens
      • Posté à 07h39 le 04/06/2012
      • Internaute 115981
        Des nuées de sens

      Le rugby ?
      Jeu d’arcade.

  • Audrey64
    Audrey64
    imposable
    • Posté à 20h27 le 03/06/2012
    • Internaute 24670
      imposable

    Il y a effectivement certains aspects du rugby qui font penser à Austin Powers :)...

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