Explicateur 21/04/2012 à 07h48

Formule 1 : Grand Prix de Bahreïn et grands problèmes

Clément Guillou | Journaliste Rue89
Aurélien Bambagioni | Journaliste

Le monde de la Formule 1 va s’illustrer dimanche en disputant un Grand Prix à Bahreïn, un pays qui a réprimé un soulèvement populaire il y a un an en faisant des dizaines de morts. Une décision qui ne fera rien pour la popularité de la F1 mais qui en dit long sur « le monde merveilleux » dans lequel vivent ses décideurs. Samedi, la répression a fait un mort, le premier depuis le début des manifestations liées au Grand Prix.

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Pourquoi la F1 a-t-elle tenu à organiser ce Grand Prix ?

Le Grand Prix de Bahreïn a été le premier organisé au Moyen-Orient, en 2004. La course a été annulée l’an dernier en plein « Printemps de la Perle “, sur décision non pas de la Fédération internationale de l’automobile (FIA) mais du royaume de Bahreïn.

Le gouvernement préférait se concentrer sur ‘la construction d’un nouveau dialogue national’ – il a fait appel deux semaines plus tard aux armées saoudienne, qatarie et émiratie pour mater l’opposition. Bernie Ecclestone espérait quand même l’organiser quelques mois plus tard, une fois les manifestants chiites calmés à coups de chevrotine, mais ça n’a pas été possible.

Le tout-puissant Ecclestone

Bernie Ecclestone est un petit monsieur aux cheveux blancs coiffé comme Bernard Thibault, ou selon ses mots, un ‘hobbit avec la coupe des Beatles . Il est décrit comme le grand argentier’ de la F1. Pour résumer, rien ne se fait sans lui.

Sa mission, telle qu’il la conçoit, est d’apporter la F1 à celui qui peut se la payer et de veiller à ce que le circuit génère de l’argent. Or, l’annulation du Grand Prix avait coûté 72 millions d’euros l’an dernier.

Début avril, les écuries de F1 n’étaient pas très enthousiastes à l’idée de se rendre sur le circuit de Sakhir. Selon les médias britanniques, tout le monde espérait en coulisses que la Fédération internationale de l’automobile (FIA) annulerait la course. Pas tant pour des questions politiques que de sécurité.

Les pilotes très sceptiques

Mais le président de la FIA, le Français Jean Todt, ancien patron de Michael Schumacher chez Ferrari, a l’habitude de s’écraser devant Bernie Ecclestone. Les capitales occidentales n’interdisant pas à leurs ressortissants de se rendre à Bahreïn et les compagnies d’assurances ayant donné le feu vert aux écuries, rien ne s’opposait plus à ramener le ‘F1 Circus’ à Manama.

Certains pilotes, notamment les champions allemands Sebastian Vettel et Michael Schumacher, ont dit bien fort leur volonté de disputer le Grand Prix mais la plupart, quoique sceptiques, sont restés très discrets : ils n’ont pas vraiment leur mot à dire et ont tout à perdre en s’opposant à leur écurie et à Ecclestone.

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Le soulèvement populaire est-il terminé à Bahreïn ?


Manifestation organisée par le parti chiite Wefaq à l’ouest de Manama, 20 avril 2012. (Reuters/Hamad Mohamed)

Depuis le mois de mars, les manifestations ont repris dans la capitale Manama, même si les médias occidentaux et Al Jazeera en parlent peu. A l’appel d’un chef spitiruel chiite, une manifestation a rassemblé des dizaines de milliers de personnes le 9 mars.

Les forces gouvernementales manient la matraque avec plus de parcimonie qu’un an plus tôt mais selon des activistes, elles ont arrêté une soixantaine de leaders de l’opposition à l’approche du Grand Prix. Amnesty International dit recevoir continuellement des récits de torture et d’usage de la force contre des manifestants.

Le royaume voulait faire de ce Grand Prix une opération de communication, placardant des affiches ‘UniF1ing Bahreïn’ (‘Unifions Bahreïn’) tout au long du circuit. Il a surtout rallumé les projecteurs sur la situation du pays et ainsi réveillé les ardeurs des opposants. Les manifestations se sont multipliées toute la semaine et l’ambiance sur place est tendue.

Cocktail molotov

Jeudi, un cocktail molotov a explosé au pied d’une voiture transportant des membres de l’écurie Force India. Deux d’entre eux ont quitté Bahreïn et le pilote Nico Hulkenberg a estimé que la course ne devrait pas avoir lieu.

Vendredi, jour des premiers essais libres, un photographe de Reuters a compté 79 voitures de police sur les 32 kilomètres séparant le centre de Manama du circuit.

Dimanche, une manifestation est organisée à quelques centaines de mètres du circuit. Un ancien responsable de la police britannique, qui conseille aujourd’hui le gouvernement de Bahreïn, est formel dans le Guardian :

‘Evidemment que nous ne pouvons pas garantir la sécurité sur la piste. Je serais idiot de vous dire ça. Est-il possible que quelqu’un pénètre sur la piste ? Bien sûr, c’est un évènement public.

La police aura toutes les options à sa disposition. Si l’opposition se mettait à tirer à balles réelles, la police répondrait à balles réelles.’

Ecclestone, à la Ben Ali

Rien à voir donc avec la description que faisait Bernie Ecclestone la semaine dernière, digne de Ben Ali aux premiers jours de la révolution tunisienne :

‘Il n’y a aucun problème. Ces problèmes n’existent que dans les médias qui n’ont aucune idée de ce qui se passe là-bas. C’est ça le problème.

Rien ne se passe. Je connais des gens qui y vivent. C’est calme et paisible. Il est venu le temps de dire que le GP de Bahreïn aura bien lieu, les problèmes internes sont sous contrôle.’

Vendredi, Ecclestone a affirmé que seules les autorités bahreïnies pouvaient annuler la course. Mais ce serait prendre le risque d’une opposition frontale entre les sunnites au pouvoir, globalement favorables au Grand Prix qui fait rentrer des devises étrangères, et la majorité chiite, qui serait jugée responsable de l’annulation.

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La Formule Un ne fait rien pour sa popularité

‘La F1, plus que tout autre sport majeur, vit en-dehors de la réalité’, écrit Paul Weaver, le spécialiste de la Formule Un au Guardian.

Malgré le régime de l’apartheid, le circuit a attendu 1986 pour arrêter de se rendre en Afrique du Sud, après vingt ans de Grand Prix. En 1982, quand les pilotes se mettent en grève sur le circuit sud-africain de Kyalami, ce n’est pas pour protester contre la situation politique mais contre les coups bas de Bernie Ecclestone qui tente, à l’époque, de prendre le pouvoir sur le sport.

La F1, comme tous les autres sports majeurs, ne rechigne pas non plus à se rendre en Chine, depuis 2004.

‘Bad boy du sport mondial’

Avec les morts en course, le sponsoring par des marques de tabac et la pollution qui accompagne chaque Grand Prix, la F1 est déjà un sport impopulaire, comme le concède l’ancien champion du monde Damon Hill, constatant que l’image du circuit s’est un peu plus dégradée :

‘La Formule Un offre toutes les garanties pour obtenir le titre de bad boy du sport mondial. Mais personne dans ce sport ne revendique le rôle de porte-drapeau des valeurs morales pour l’humanité toute entière. [...]

La question critique pour la F1 est de savoir si elle a pris la bonne décision en revenant à Bahreïn. Pour la FIA, il y a trois facteurs principaux à prendre en considération : la sécurité, la récupération politique et la réputation de son circuit phare, la F1. [...]

Comme (la FIA) n’a rien dit, nous avons un problème politique, un problème de sécurité et un problème pour la réputation du sport. Cette situation aurait-elle pu être évitée ? Peut-être pas. Aurait-on pu l’améliorer ? Je pense que oui.’

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  • cardan
    cardan
    Cool
    • Posté à 11h18 le 21/04/2012
    • 185670
      Cool

    La F1 a au moins le mérite de faire parler de la situation à Bahrein, très peu évoquée habituellement.

    Pour ce qui concerne le jugement lapidaire consistant à faire de la F1 le bad boy du sport, il faudrait réactualiser un minimum vos fiches : le dernier mort en course était Ayrton Senna en 1994, il y aura 18 ans dans quelques jours.
    Le sponsoring par des marques de tabac se limite à Marlboro qui apparait de façon subliminale sur les Ferrari, le logo ne pouvant apparaitre du fait de la loi. La pollution qui accompagne chaque grand prix, si elle peut effectivement paraitre superflue, n’est rien comparée à la pollution générée par le championnat de France de football, les émissions des monoplaces étant insignifiantes comparées avec celles générées par les spectateurs !

    Enfin, une rapide comparaison des interviews d’un Ribeiry ou d’un Rosberg en dit long sur la distance qui sépare ces deux sports.

  • Patrick_kirikou
    Patrick_kirikou
    Smicard + 10%
    • Posté à 14h15 le 21/04/2012
    • Internaute 106179
      Smicard + 10%

    Bonjour à Tous,
    Je commencerai par exprimer ma logique : la F1 n’a rien à faire dans cette révolution. Je parle d’un point de vue sportif pur, personne n’aimerait concourir pour une victoire quand à quelques centaines de mètres de là, des frères se font cogner sur la gueule parce qu’ils rêvent de vivre des jours meilleurs.
    Permettez-moi l’usage du mot frères, car dans les États Unis d’Europe, la Grèce, l’Espagne et d’autres pays européens, bientôt la France, des opposants à la pensée unique souffrent et meurent pour ne pas être considéré comme une marchandise.
    « Le Monde merveilleux » est le monde réel et nous en sommes les acteurs jetables.
    J’aimerai aborder le silence officiel des pilotes. Mis à part Hulkenberg, personne n’a déclaré l’illogisme de ce GP. Je sais que par contrat, ils sont obligés de courir là et dans les conditions qui leurs sont imposées. Mais… je me mets à rêver d’une déclaration commune des 24 pilotes, déclaration dite sur la ligne de départ par Mickael Schumacher. Non, j’suis trop réac ! Mais si l’idée leur en prenait, je suppose que Bernie les menaceraient de ne pas faire de discours ! Tout ça pourrait avoir de la gueule ! Suite et conséquence : il n’est pas certain que la F1 circus, entrée libre dans ce pays libre, puisse en repartir indemne ! ?
    Bref, une déclaration officielle serait moins pathétiques que ce constat : les pilotes sont pieds et mains liés sans réels contre pouvoir ! (ça me fait penser à chez nous ! ?) Le pouvoir de dire « non » !
    Manipulation Vettel – Schumi ? La F1, c’est comme la politique, tu me donnes un coup de main sur un truc « tordu » et je te renverrai l’ascenseur sur un truc « tordu ».
    Annulation ? Je peux faire encore LOL ? C’est un GP à la gloire de Bahreïn. S’il était annulé, le boss de Bahreïn y passerait pour un c… auprès de ses potes de philo. « Non ! Non ! Pas question d’annuler, Bernie ! » dirait-il avant d’inspirer cette image « J’ai des cuisiniers experts en couteau et ils sont pas français ! ».
    Un boulimique de fric m’a dit que, on ne plaisante pas avec l’argent !
    Courir à tout prix. J’espère simplement que cette déviation n’entrainera aucun décès. Faudra-t-il que quelqu’un se jette sous les roues d’une F1 pour affirmer le désespoir d’une population ? Faudra-t-il qu’une femme s’immole par le feu sur la ligne d’arrivée pour montrer que la mort à Bahreïn est préférable à la vie ?

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