Foot

21/03/2012 à 16h01

Foot : à Soweto, la réconciliation festive des clubs ennemis sous l'apartheid

Sophie Bouillon | Journaliste, Prix Albert Londres 2009
Tendai Mandimika | Photographe

(De Soweto) Deux heures avant la rencontre, la tension monte. Je reçois un texto d’un ami de Soweto :

« Quoi ? T’as pas de billets ? Mais tu rentreras jamais ! »

Je commence un peu à désespérer. Les Kaizer Chiefs contre les Orlando Pirates, les deux plus grandes équipes du championnat de foot sud-africain, toutes deux issues du grand township aux portes de Johannesburg, s’affrontent à guichets fermés. Seuls Coldplay, U2 et l’équipe nationale de rugby des Springboks ont auparavant pu remplir les 95 000 sièges orange flambant neufs du FNB Stadium depuis la finale de la Coupe du monde, le 11 juillet 2010.

Des vagues entières de supporteurs armés de vuvuzelas s’engouffrent entre les grilles quand un inconnu en T-shirt jaune, m’agrippe par le bras :

« Suis-moi, dépêche-toi et surtout, regarde bien droit devant toi ! »

« Mon père n’avait pas le droit d’aller à Soweto »

On franchit, bras dessus bras dessous et le pas alerte, toutes les barrières de sécurité, les portes grillagées et les contrôles. Arrivée au milieu des gradins, un peu interloquée, je demande à mon guide comment il a pu réussir un tel exploit. Il me lance : « C’est la nouvelle Afrique du Sud ! », avant de disparaître dans la foule.

La nouvelle Afrique du Sud. Celle où plus de 90 000 supporters déferlent de tout le pays pour encourager leur équipe. Xolani est venu de la province de l’Eastern Cape, à plus de 1 000 kilomètres de là, pour supporter les Chiefs (et au passage, ajoute-t-il, rendre visite à sa petite amie qui lui lance des yeux meurtriers) :

« Mon père était un grand fan de foot, mais à cause de l’apartheid, il n’avait pas le droit de se déplacer jusqu’à Soweto pour voir le plus grand match de l’année. Venir ici, c’est une petite revanche sur l’Histoire. »


Des supporters des Orlando Pirates lors du derby de Soweto (Tendai Mandimika)

Les Pirates contre les Chiefs, derby historique. Un supporter des Pirates explique :

« C’est un peu comme Manchester United contre Manchester City. Nous, on est ManU et eux, c’est City. »

En 1991, la rivalité entre les deux équipes a fait 42 morts. En 2001, 43 personnes ont été tuées dans des échauffourées lors du derby à Ellis Park, un stade de Johannesburg. Mais au-delà de la compétition et du rapprochement géographique qui créent toujours des étincelles, la division est profonde, historique.

Pour comprendre la haine entre ces deux équipes, il faut remonter à l’apartheid. Dès 1937, à la naissance des Orlando Pirates, le football est associé à la révolte contre le pouvoir blanc. Orlando est un quartier de Soweto où de grands noms de la lutte noire ont résidé. Nelson Mandela en est le plus célèbre. On profite des entraînements ou des matches pour parler politique et organiser les futures opérations clandestines.

Le foot, un sport « inférieur » concédé aux Noirs

Sous le régime d’apartheid, le football est un sport « inférieur » par rapport au rugby et au cricket. Il a été concédé aux Noirs. Du pain et des jeux, comme disait l’autre, ça occupe les esprits… Mais derrière le terrain, la lutte continue. Seules les équipes de foot ont le droit de voyager entre les différentes provinces et dans les pays voisins.

Elles peuvent alors faire passer des messages aux membres exilés de l’ANC (African National Congress) ou transporter en bus des combattants de la guérilla aux quatre coins de la région.

Les recettes des matches des Pirates sont directement versées à l’organisation « terroriste » de Nelson Mandela. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Jacob Zuma, aujourd’hui président, s’est installé chez Irvin Khoza, propriétaire des Pirates, à son retour d’exil en 1991. Les deux hommes sont tellement proches que le président polygame a fait un enfant à la fille de son « meilleur ami » il y a deux ans…

En 1969, Kaiser Motaung, l’enfant prodige des Pirates, revient des Etats-Unis. Il a abandonné un temps son club pour jouer pour les Atlanta Chiefs, et à son retour dans le township, décide de faire sécession. Il a appris de l’autre côté de l’océan que le sport sert avant tout à gagner de l’argent et non à financer les partis politiques.

« Les Kaizer Chiefs ? Des traîtres ! »

Un an plus tard, il fonde les Kaizer Chiefs, et grâce à son charisme, attire de nombreux joueurs et supporteurs dans son sillage. Zongezile, enfant de Soweto dont les parents étaient très impliqués dans l’ANC, s’emporte :

« Les Kaizer Chiefs ? Des traîtres ! Des capitalistes, qui ne pensaient qu’à l’argent. »

A vrai dire, les deux équipes étaient contre le régime d’apartheid, mais chacune luttait à sa manière. Peter Alegi, professeur d’histoire africaine et spécialiste du football sud-africain, raconte :

« Les Chiefs voulaient montrer que les Noirs pouvaient être des businessmen brillants, qu’ils pouvaient réussir. Le football, à l’époque, était l’un des seuls domaines où la population noire avait le droit d’investir.

Les Chiefs furent les premiers à attirer des sponsors de grandes entreprises blanches. Pendant ce temps, les Pirates restaient dans une mentalité de guerilla. Ils représentaient une communauté, à la manière des clubs d’Arsenal ou des Rangers de Glasgow. »


Des supporters des Orlando Pirates lors du derby de Soweto (Tendai Mandimika)

Aujourd’hui, dans la « nouvelle Afrique du Sud », les supporters des Chiefs et des Pirates sont amis, voisins, et s’assoient dans les mêmes gradins. On se dispute dans les taxis une semaine avant la rencontre. On va voir des médecins traditionnels pour bénir son maillot, on se taquine dans les shebeens, ces anciens bars clandestins qui parsèment les townships.

On ne choisit plus son équipe pour des raisons politiques même si les Chiefs attirent encore une certaine classe moyenne, qui voit le football comme un divertissement, pendant que les Pirates se prétendent plus « guerriers » et intellectuels.

L’insouciance des temps de paix

Yolanda, 20 ans, a fondé le « Princess Orlando Supporter Club » avec ses copines. Diadème sur la tête et T-shirt moulant, la jeune fille ignore tout de la lutte et de l’implication des équipes pendant l’apartheid. Si elle a choisi les Pirates, c’est parce que ses trois frères étaient des Chiefs. Avec l’insouciance d’une adolescente née en temps de paix, elle s’amuse :

« Il fallait bien que je me distingue. »

Dans la nouvelle Afrique du Sud, on ne sait même plus pourquoi on a choisi une équipe plutôt que l’autre. Seule explication :

« Moi, je suis Pirates. C’est comme ça, ça coule dans mes veines depuis que je suis petit. Ben comme vous quoi… vous êtes une Blue Bulls [équipe de rugby de Pretoria, blanche et afrikaner, ndlr], non ? »

Avant le match, on m’avait dit :

« Tu verras, c’est sympa pour l’ambiance, mais y a jamais de buts. C’est long comme un match de 3e division française. »

Pourtant, à la 22e minutes, les Orlando Pirates marquaient déjà leur troisième but (score final : 3-2). Deuxièmes du classement, « les voleurs des mers » souhaitent bien réitérer leur exploit de l’année dernière en remportant les trois coupes nationales. Cinquièmes, les Kaizer Chiefs, eux, peinent à se remettre du départ de leur attaquant Knowledge Musona, pour Hoffenheim, en Allemagne.

Dans le stade, on s’amuse toujours à faire peur à l’adversaire. Sur une pancarte, un supporter prévient :

« On va vous mariner, vous faire cuire sur le barbecue et vous manger. »

Un autre a apporté des « suppositoires en savon à administrer aux Chiefs » et un lance-pierres pour menacer l’arbitre. Dans les rangs, on prie Dieu pour qu’il exauce les prières, on part en transe au deuxième but des Pirates, on danse au son de la house music plutôt que sous les chants de la libération.

On porte des masques de monstres ou des chapeaux de « voleurs des mers », on fait semblant d’égorger son voisin avec un couteau en plastique, et on ramène un morceau de pain avec dessus écrit « Pirates » « pour leur montrer qu’ils sont de la nourriture quotidienne ». La rivalité est devenue du folkore. C’est la démocratie qui veut ça.

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  • Dictateur Sam
    Dictateur Sam
    Imposable sur le Culte de la (...)
    • Posté à 20h53 le 21/03/2012
    • Internaute 152613
      Imposable sur le Culte de la (...)

    Les Mamelodi Sundowns sont les meilleurs XD !

  • Yvon le Zébulon
    Yvon le Zébulon
    L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
    • Posté à 21h23 le 21/03/2012
    • Internaute 65781
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

    « Foot : à Soweto, la réconciliation festive des clubs ennemis sous l’apartheid »

    Sauf que dans les deux clubs dont il est question ici, les prétendus frères ennemis sont uniquement des noirs. Aucun blanc là-dedans...
    ....donc le mot « tribal » convient mieux que le mot « apartheid ».

    En France aussi, tout le monde aime bien tout le monde,
    ...à part Ted !

    • Grain de sel
      Grain de sel répond à Yvon le Zébulon
      Perplexe
      • Posté à 23h14 le 22/03/2012
      • Internaute 125780
        Perplexe

      Dis donc le Zébulon tu n’as pas bien lu le titre ? « sous l’apartheid » signifie « pendant la période de l’apartheid » ou « à l’époque de » comme une référence temporelle , c’est tout ... Tu aurais peut-être aimé voir des noirs et des blancs se sauter au cou, et moi aussi d’ailleurs, mais il n’est nullement question de ça dans l’article.
      Ta proposition de tribaliser le sujet me paraît du coup un peu vaseuse , et de toute façon hors-sujet...
      Enfin, les raccourcis, moi ce que j’en dis ... ( ça doit être l’approche des élections qui provoque ça ) ...

      • Yvon le Zébulon
        Yvon le Zébulon répond à Grain de sel
        L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
        • Posté à 00h40 le 23/03/2012
        • Internaute 65781
          L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

        Ouais, en fait, je suppose qu’en Afrique du Sud, l’appartheid même s’il n’est plus dans les texte de loi, a beaucoup de mal à sortir des esprits.

        Le racisme affiché est désormais sanctionné par la loi,
        mais blancs et noirs n’en sont pas encore à s’aimer d’amour tendre.

        Il faut beaucoup de temps pour effacer des centaines d’années de racismes.

  • h31nz3
    h31nz3
    voila
    • Posté à 08h41 le 22/03/2012
    • Internaute 122595
      voila

    y’a pas d’apparteid vu qu’il y’a pas de blanc sur la photo... le racisme anti blanc en afrique du sud, pourquoi personne en parle ? les chasses au blanc (des millions de personnes ont fui ce pays parce qu’on les chassait a la machette), ou sont les humanitaires/ les droits de l’homme/ sos racisme ?

  • jywhy888
    jywhy888
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    • Posté à 09h27 le 24/03/2012
    • 183836
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