Pignon fixe 17/02/2012 à 16h40

Vélo : elles roulent en « fixie » dans un monde de hipsters barbus

Celine Mouzon | Journaliste

Mis à jour le samedi 18 février 2012 à 10h00
Suppression de la vidéo de ride, privatisée par ses auteurs.

Des vélos à pignon fixe (Incase/Flickr/CC)

Mordues de vélo et de vitesse, ces filles sont accros aux virées cyclistes urbaines et nocturnes. Mais dans l’univers viril des « rides » à vélo, elles sont peu nombreuses et n’ont pas le choix : elles s’imposent et composent. Car l’ouverture d’esprit affichée du vélo à « pignon fixe » se conjugue en fait au masculin.

Le meilleur moyen pour se faire respecter reste encore de les battre sur leur propre terrain : Claudia ne roule plus le mercredi. Trop de Heineken, pas assez de vitesse. « Si elle vient, elle leur met la misère », rigole Laura.

« Ça les énerve que j’aille plus vite »

Elle a tout de suite accroché avec cette Suisse allemande pas snob pour deux sous. Excellente cycliste, Claudia s’est imposée sans peine dans le milieu parisien :

« Parfois, ça les énerve que j’aille plus vite. Ils se justifient, m’expliquent qu’ils ne sont pas au mieux de leur forme. »

Elle s’en fiche. Le vélo la prend aux tripes. Elle aussi a troqué son « course » pour un pignon fixe, plus connu sous le nom de « fixie ». Pas de dérailleur. Pas de vitesses. Pas de roue libre. Dépendance absolue du pédalier, de la chaîne et de la roue arrière. Une fois la monture enfourchée, la semelle colle à la pédale. Les freins sur le guidon sont en option.

Les filles doivent « en faire plus »

Beaubourg, 21 heures. Une quarantaine de pignons fixes. Dans la vie, ils sont graphistes, manutentionnaires, responsables commerciaux ou camionneurs. Il y a un peu de tout dans « le ride du mercredi ». Un peu de tout, mais surtout « des mecs ».

Ce soir, trois filles. Ça parle mécano. Amélie, la trentaine, architecte, vient pour la première fois. Lèvres rouges et talons hauts, elle a coincé le mini-cadenas en « U » de son vélo dans la poche arrière de son jean slim. Elle explique comment elle a bricolé sa bécane pour améliorer le « rapport » – le ratio entre pignon et plateau, qui permet de gagner en vitesse.

Laura, elle, a rusé : peu férue de mécanique, elle a récupéré les pièces et organisé un apéro chez elle. Les « mecs » lui ont monté son vélo. Pour le reste, pas question de « faire la fille », en minaudant ou en se plaignant du froid. Elles sont d’abord là pour le ride, la virée à vélo nocturne dans Paris.

C’est parti ! Les pignons fixes évitent les piétons, prennent d’assaut le tarmac de la ville. Adrénaline, transpiration, visage battu par le vent. Ils bandent leurs muscles, tendus vers l’avant. La sueur coule sur les fronts. Les jambes sont lancées. Le macadam file sous les roues. Rivoli, Opéra, Jaurès, Voltaire, Nation. Ils possèdent la route. Slaloment, et laissent les voitures sur place.

Le château de Vincennes surgit, éclairé par des projecteurs. L’air est frais. La terre mouillée s’enfonce sous les pieds. Tatouage sur la nuque et lobes d’oreilles élargis par des tunnels, Laura l’admet :

« Quand il y a des filles, c’est souvent des “copines de”. Une fille qui arrive seule est obligée d’en faire plus pour s’intégrer. »

En faire plus ? Graphiste, elle leur a offert l’image animée d’une pin-up pour le site internet du groupe. De ses seins énormes jaillissent des rayons lasers (« lazertits ») qui tracent les lettres du « Paris Chill Racing » à l’écran – le nom du collectif des rides du mercredi.

« Si t’es jolie et que tu aimes le vélo... »

Sexistes, les pignons fixes ? Elle les défend :

« Si t’es jolie et que tu aimes le vélo, ils trouvent ça charmant. Ça leur ferait vraiment plaisir qu’il y ait plus de filles ! »

Elle a appris à garder ses distances avec « les gros lourds », ceux qui estiment que « le vélo, c’est un truc de couilles » et qui ont « leur bonne femme à la maison pour leur faire à manger ».


Bar Le Penty (Celine Mouzon)

Place d’Aligre, 23 heures. 30 km au compteur. Les riders viennent de poser le pied à terre. Sous les néons de la petite salle aux murs jaunes et rouges, tatouages et poils se dévoilent. Les chopes de bière s’entrechoquent. Les croque-monsieurs volent au-dessus du comptoir.

Ils s’interpellent. Parlent techniques de freinage. Sans freins, le seul moyen de s’arrêter est de faire un « skid » ou dérapage : basculer le poids du corps vers le guidon, et pousser vigoureusement avec les jambes vers l’arrière pour arrêter les roues. Descendus de leurs montures, ils projettent encore leur bassin vers l’avant et refont le geste qui amène « les couilles sur la potence ». Tapes dans le dos et rires bruyants.

« Ça tourne un peu au concours de bites »

« C’est des trucs pas forcément prisés de nature par la gente féminine », s’excuse maladroitement Thibaud, 22 ans, crâne rasé et piercing aux lèvres.

« Et si on n’est que des mecs, c’est sûr, ça tourne un peu au concours de bites. Les filles tempèrent. Elles apportent un regard frais sur le vélo, plus graphique, moins technique. »

Attablé, jambes écartées et tatouage de Carmen Electra sur le biceps, il enchaîne croque-monsieurs et pintes de bière. Les rides ouvrent l’appétit.

Accoudé au comptoir du bar, son picon bière à la main, Julien défend le « brakeless » – rouler sans frein. Sa copine a deux freins sur son pignon fixe :

« Je ne lui en veux pas. Elle, c’est normal. C’est une fille. Le physique, c’est tout pour elle. Si elle s’amoche le visage, c’est fini. Alors que moi, ça sera moins gênant dans la vie. »

Elle ne vient pas aux rides. Les blagues potaches fusent. Ils s’en rendent à peine compte.

Le porno du vélo

« Quand j’ai débarqué dans ce milieu, il y a quelques années, l’insulte de base, c’était “pédé” », s’amuse Wilfried, pashmina rose autour du cou et crâne rasé sur les côtés. En venant comme il est, il bouscule les codes.

Au carrefour des milieux queer et cycliste, il a fait le lien entre le Paris Chill Racing et le collectif Bike Smut. Ces Américains made in San Francisco occupent le créneau des performances de porno à vélo. Queer et alternatifs, bien sûr.


Capture d’écran du site du Paris Chill Racing

Propriétaire d’une petite boutique de cycles rue Davy à Paris, Nicolas a spontanément proposé d’accueillir ces « artistoïdes » lors de leur tournée européenne :

« Leur porno reste assez soft. J’ai un cachet gay-friendly dans le quartier ! »

Pourtant, c’est le genre de militantisme qui lui passe « à dix kilomètres au-dessus de la tête ». Du haut de ses 44 ans, béret vissé sur le crâne et barbe de trois jours, il aime l’enthousiasme « à l’arrache » des jeunes du Paris Chill Racing.

Car dans le reste de la communauté des accros au pignon fixe, on trouve aussi « des sévères, végétariens ou végétaliens. Le moindre truc avec une photo de gonz les dérange : la lutte pour l’égalité des sexes à s’en couper le zob, quoi ! »

Wilfried le reconnaît :

« Le milieu n’a pas encore réfléchi aux questions de genre, c’est sûr ! Mais il y a une forme d’ouverture. »

Infos pratiques
  • Surplace : 'l'association organise des rides les mardi et jeudi soirs. Le départ se fait à 21 heures au Palais Royal (Paris, Ier). Les cyclistes font facilement 50 km et sortent de Paris. On n'attend ni les retardataires ni les roues crevées. L'association organise aussi des rides le dimanche. Le départ se fait à 14h30 de Saint-Eustache (Paris, Ier). Plus champêtres que ceux du mardi et du jeudi, les rides du dimanche restent de haut niveau.
  • Le Paris Chill Racing : plus récent, le collectif s'est monté avec l'idée de rouler moins vite que Surplace et dans Paris intra-muros. On sort les bières avant le départ, qui se fait à Beaubourg, les mercredi soirs à 21 heures.
  • Girls Ride : Girls rides 2.0 sur Facebook. Réservé aux filles. Pas d'activité régulière actuellement.
  • Tous les amateurs de pignons fixes en France échangent leurs informations (rides, achat de matériel, bricolage, photos de filles à vélo, etc.) sur le forum PignonFixe.com
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  • 106 réactions
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  • coronette
    coronette
    irrégulière
    • Posté à 17h43 le 17/02/2012
    • 181627
      irrégulière

    L’article sur nous était à la base une bonne idée - la journaliste n’a vraisemblablement pas compris le second degré et c’est dommage car on est une bande de potes qui aime le vélo avant tout ! on est sympa et presque pas si beauf - vive le picon !

  • lebowski
    lebowski
    misanthrope
    • Posté à 18h43 le 17/02/2012
    • Internaute 10466
      misanthrope

    « Le macadam file sous les roues. Rivoli, Opéra, Jaurès, Voltaire, Nation. »

    Jamais y prennent des côtes, ces grands sportifs ?

  • brogilo
    brogilo répond à lebowski
    • Posté à 20h05 le 17/02/2012
    • Internaute 164675

    Tu essaieras de prendre des côtes avec pignon fixe ; -)

    Le pignon fixe, au départ, c’est un truc de pistards, faux pas que ça monte.
    En tout cas pas plus qu’un virage relevé.
    A moins d’un pignon fixe qui te permette de passer les côtes, mais à ce moment-là, dès que tu te retrouves sur le plat, pour suivre le rythme, tu es obligé de mouliner comme un cinglé.

  • vilaine
    vilaine
    capitaliste
    • Posté à 21h09 le 17/02/2012
    • 181317
      capitaliste

    Quelqu’un pourrait il m’expliquer l’avantage d’un vélo à pignon fixe par rapport à mon bon vieux Peugeot avec 3 plateau et 5 pignons.

  • Charles Mouloud
    Charles Mouloud
    Bras gauche de la Vénus de (...)
    • Posté à 21h35 le 17/02/2012
    • Internaute 12542
      Bras gauche de la Vénus de (...)

    Rendez nous nos bicycles

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