Sur la pointe des pieds 16/01/2012 à 16h26

Danseuses, cachez cette grossesse qu'on ne veut pas voir !

Léa Lescure | Journaliste


Raphaëlle Delaunay dans « Wolf » de Alain Platel (Capture d’écran)

L’anecdote est bien connue dans le métier : en 1835, Marie Taglioni, ballerine adulée tombée enceinte, justifia son absence de la scène pendant plusieurs mois par un « mal au genou ».

C’était il y a bientôt deux siècles. Aujourd’hui, les danseuses n’ont plus à accuser un « genou » capricieux, même en danse classique, forme exigeante et rigoriste – bien que pour des questions de carrières, les ballerines choisissent plus souvent d’enfanter vers 40 que vers 20 ans.

Un tabou à l’école (et parfois ensuite)

Les cursus professionnels en danse incluent parfois des cours d’anatomie ou de nutrition. Par contre, la grossesse est un sujet passé sous silence. Pour Louise, 20 ans, élève en danse contemporaine au Conservatoire national de Paris, ce silence est symptomatique :

« C’est tabou : on n’en parle pas du tout. C’est vrai qu’on est très jeunes, mais la question pourrait se poser. Si on n’en parle jamais, c’est qu’il doit y avoir une peur, surtout chez les jeunes danseuses, qu’une grossesse signe l’arrêt de la danse. »

Pour Emilie, 27 ans, corps de ballet à l’Opéra de Paris, la perspective d’une grossesse serait comparable à un arrêt forcé, dû par exemple à une blessure.

« Tomber enceinte équivaut à une pause dans ton parcours. Ensuite, il y a toute une rééducation physique du périnée et de la voûte abdominale, essentiels en danse. Sortir du circuit, ça veut dire passer à nouveau les auditions, et peut-être ne pas récupérer sa place. »

Anastasia, 26 ans, ancienne danseuse acrobatique, s’est reconvertie après son accouchement.

« Les places sont chères, et ça tourne vite à la psychose. Quand j’ai annoncé que j’étais enceinte, les filles de mon équipe sous-entendaient que ça m’offrait une bonne échappatoire aux difficultés du métier : j’avais un “prétexte” pour en sortir. Traduction : j’étais mauvaise danseuse et lâche en plus. Sympa. Autant dire que je suis partie sans regret. »

« J’ai fait ma Rachida »

Interrogée sur ses trois grossesses, Katja, 48 ans, ancienne danseuse de modern-jazz devenue professeur, sourit :

« C’est un choix personnel, comme dans toute profession. Peut-être qu’en danse plus qu’ailleurs, tu croises des femmes mûres sans enfant qui ont fait le choix de privilégier leur carrière. Mais la danse, ça ne dure qu’un temps. »

Soline, 26 ans, danseuse jazz habituée des plateaux télés et mère d’une petite fille, trouve que son métier permet de vivre plus sereinement la grossesse :

« Le milieu entretient de multiples peurs liées au corps : peur de la blessure, peur de la perte de tes capacités, peur de la prise de poids et de l’arrêt contraint...

Pourtant, pendant la grossesse, la professionnalisation du corps est un avantage : maîtrise de la récupération, conscience de tes limites et écoute de tes sensations. En gros, à quel moment tu peux pousser et à quel moment il faut arrêter. »

Soline n’a d’ailleurs arrêté son entraînement que durant deux mois. En cours jusqu’au huitième mois – en évitant les sauts puisque « les ligaments sont fragilisés par la grossesse » – elle était à nouveau embauchée sur un spectacle un mois après son accouchement.

« J’ai fait ma Rachida Dati. J’aurais aimé materner plus longtemps mais il faut bien bosser. »

Mozart, « Porgi amor »

Kafka à Pôle emploi

En dehors des écoles, il y a un autre endroit où l’on parle peu ou mal de grossesse aux danseuses : à Pôle Emploi.

En France, seuls 10% des danseurs, hommes et femmes, bénéficient d’un poste permanent dans un établissement national. La grande majorité de ces postes salariés est concentrée en danse classique. Les autres sont intermittents du spectacle ou « en situation d’emploi discontinu ». Et obtenir un congé maternité est parfois kafkaïen.

Claire, 33 ans, danseuse contemporaine et maman :

« Déjà, tu es intermittente, tu es précaire et c’est galère. Mais ça atteint des sommets quand tu souhaites obtenir un congé maternité.

Tout est opaque et les modalités d’ouverture de droits dépendent à chaque fois des fonctionnaires que tu as en face de toi.

Et quand bien même tu réussis à enfin constituer un dossier, on te le renvoie truffé d’erreurs : peu formés à des situations particulières, les agents les traitent à la chaîne et n’importe comment. Et chaque erreur ralentit la procédure. »

Agnès, 28 ans, danseuse de cabaret au bord de l’accouchement, s’estime heureuse de pouvoir compter sur son compagnon :

« Je ne suis pas éligible au congé maternité, c’est révoltant. J’aurai dû cumuler 200 heures de travail dans les trois mois précédant le début de grossesse : or, je ne l’avais pas exactement prévu.

Ou j’aurai dû cumuler ce même nombre d’heures dans les trois mois précédant le début du congé maternité, c’est-à-dire aux sixième, septième et huitième mois. Tu me vois danser un numéro maintenant, avec mon gros bidon ? »

(Emilie, Anastasia et Agnès sont des prénoms d’emprunt)

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  • Numerosix
    Numerosix
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 16h34 le 16/01/2012
    • Internaute 14499
      Prisonnier dans le village (...)

    Et qu’est ce que vous voulez qu’on y fasse ?

    • À déménagé le 20-8-2012
      À déménagé le 20-8-2012 répond à Numerosix
      Non connue
      • Posté à 16h41 le 16/01/2012
      • Internaute 34267
        Non connue

      Boycottez le sexe avec des ballerines !

      • Numerosix
        Numerosix répond à À déménagé le 20-8-2012
        Prisonnier dans le village (...)
        • Posté à 16h51 le 16/01/2012
        • Internaute 14499
          Prisonnier dans le village (...)

        Et si c’est elles qui veulent ?
        On est pas d’bois, non plus.

         
        • À déménagé le 20-8-2012
          À déménagé le 20-8-2012 répond à Numerosix
          Non connue
          • Posté à 17h32 le 16/01/2012
          • Internaute 34267
            Non connue

          Si vous avez tenté une diversion sur l’étude morphostructurale de la plaque lithosphérique australienne et que ça n’a pas marché, vous avez votre conscience pour vous.
          Sinon, vous êtes un MONSTRE.

        1 autres commentaires
    • Rivendell
      Rivendell répond à Numerosix
      Toléré par [censored] Guéant.
      • Posté à 16h53 le 16/01/2012
      • Internaute 102483
        Toléré par [censored] Guéant.

      Eviter d’engrosser des danseuses pardi !

  • Hippolène
    Hippolène
    Etudiante chasseuse de glousses
    • Posté à 16h45 le 16/01/2012
    • Internaute 134513
      Etudiante chasseuse de glousses

    La France se place toutefois plutôt bien au niveau de la combinaison enfant/travail et ce même pour la danse. Une amie coréenne récemment entrée à l’Opéra de Paris, m’a fait part de son agréable surprise de voir des danseuses comme Aurélie Dupont continuer leur carrière après avoir eu plusieurs enfants. Ce n’est pas forcément le cas dans tous les pays.

    • Léa Lescure
      Léa Lescure répond à Hippolène
      Auteur(e) de l'article Journaliste
      • Posté à 16h54 le 16/01/2012
      • Journaliste 158090
        Journaliste

      C’est vrai, et c’est lié au droit du travail en France. En Suisse ou en Allemagne, il n’est pas rare de signer des contrats de danse stipulant l’interdiction de faire du vélo, du ski, ou de tomber enceinte...

      • Numerosix
        Numerosix répond à Léa Lescure
        Prisonnier dans le village (...)
        • Posté à 17h33 le 16/01/2012
        • Internaute 14499
          Prisonnier dans le village (...)

        Elles n’ont pas le droit de pédaler en danseuse ?

      • Rosalba
        Rosalba répond à Léa Lescure
        • Posté à 17h27 le 17/01/2012
        • Internaute 17914

        Juste un commentaire pour vous signaler que, contrairement à ce que vous affirmez au début de l’article, Marie Taglioni n’est pas la première danseuse à avoir pratiqué les pointes sur la scène d’un théâtre en Europe. D’ailleurs, l’article Wikipédia sur lequel vous vous appuyez l’indique très clairement. Marie Taglioni a fortement marqué la danse théâtrale de son temps, raison pour laquelle on lui attribue abusivement l’invention de cette technique. Mais l’historiographie sur le sujet a bien établi que d’autres danseuses l’ont précédé. Pour le reste, votre article est très intéressant. Excusez ce commentaire tatillon mais il me semble dommageable que Rue 89 contribue à perpétuer des idées reçues.

         
        • Léa Lescure
          Léa Lescure répond à Rosalba
          Auteur(e) de l'article Journaliste
          • Posté à 23h01 le 17/01/2012
          • Journaliste 158090
            Journaliste

          Merci de l’info, c’est corrigé !

        1 autres commentaires
  • Psicarpax
    Psicarpax
    Voleur de miettes
    • Posté à 18h06 le 16/01/2012
    • 175858
      Voleur de miettes

    Y’a pas de mal à se faire du bien...

  • Waldeck
    Waldeck
    Le désenchantement, c'est (...)
    • Posté à 18h41 le 16/01/2012
    • Internaute 36864
      Le désenchantement, c'est (...)

    -« Tomber enceinte... »

    Ça fait tout drôle de voir que cette formule est toujours en vogue, après des années de féminisme, de Simone Veil, d’Elisabeth Badinter, d’Yvette Roudy, de Chiennes-de-garde...

    Je croyais qu’il n’y avait que les concierges, les dames-pipi et les dames patronnesses qui l’utilisaient.

    Tiens, je viens de voir qu’il existe même un site : Tomber enceinte...

    • Citoyenne_lambda
      • Posté à 23h26 le 16/01/2012
      • Internaute 35943

      Finement vu, Waldeck : je vais finir par penser qu’il pourrait exister des hommes plus féministes que certaines femmes (je ne pense pas aux concierges ou aux dames -pipi, lesquelles exercent un métier bien ingrat, et je vous laisse les dames patronesses dont je ne sais que faire) : -)

      • Louis B
        Louis B répond à Citoyenne_lambda
        Observateur
        • Posté à 01h28 le 17/01/2012
        • Journaliste 69012
          Observateur

        « Tomber enceinte », horrible expression. Comme si c’était une déchéance !
        Mais peut-être l’auteure de l’article a-t-elle une problème personnel avec l’enfantement ?

         
        • Léa Lescure
          Léa Lescure répond à Louis B
          Auteur(e) de l'article Journaliste
          • Posté à 09h44 le 17/01/2012
          • Journaliste 158090
            Journaliste

          Non non. L’expression « tombée enceinte » est utilisée en contexte dans l’article : Taglioni et son mal au genou.

          • Léa Lescure
            Léa Lescure répond à Léa Lescure
            Auteur(e) de l'article Journaliste
            • Posté à 09h59 le 17/01/2012
            • Journaliste 158090
              Journaliste

            Et puis je « tombe » aussi amoureuse : ça aussi c’est anti-féministe ?

            • À déménagé le 20-8-2012
              • Posté à 10h09 le 17/01/2012
              • Internaute 34267
                Non connue

              Danseuses ou pas, il m’arrive de tomber des nues...
              Je dois être un de ces ridicules féministes essentialistes...

        • Myrionyme
          Myrionyme répond à Louis B
          Carpe Diem
          • Posté à 11h30 le 17/01/2012
          • Internaute 137336
            Carpe Diem

          Louis B,
          D’une part il s’agit d’une expression, pas si mal utilisée vu qu’être enceinte dans ce type de situation et en menant une telle carrière pro est difficile, et contraint la stoper notre activité professionnelle plus durablement que dans un autre type de métier, étant donné que c’est son corps (et tout ses changements) que l’on utilise pour outils de travail... faut être au top de sa forme !
          D’autre part il n’y a pas de mal à ne pas aimer enfanter... ce n’est pas une obligation d’être heureuse d’avoir son corps qui change et un petit dans le ventre ! C’est plus facile pour vous les hommes, étant donné que votre corps ne se modifie pas et que vous n’avez pas a enfanter dans la souffrance, ni a avoir mal au dos pendant la grossesse, ou l’envie de gerber constante etc. si ce n’est d’autres soucis... alors merci de ne pas critiquer !

          • Louis B
            Louis B répond à Myrionyme
            Observateur
            • Posté à 19h02 le 17/01/2012
            • Journaliste 69012
              Observateur

            Désolé si je vous ai blessée. Mais je n’aime pas cette expression, je trouve qu’elle dévalorise la femme.
            Mais votre commentaire me donne une idée : ne peut-on imaginer une chorégraphie pour femme enceinte ?
            C’est tellement beau une femme enceinte (et heureuse de l’être) !

        5 autres commentaires
  • SylvainGautier
    SylvainGautier
    Citoyen
    • Posté à 18h54 le 16/01/2012
    • Internaute 42302
      Citoyen

    Danser enceinte est pourtant fréquent.

    Cela me fait penser à la danseuse dans le (génial) film « Le premier cri ». ;)

  • Canard Quantique-
    Canard Quantique-
    http://www.sejours-billy.com/
    • Posté à 23h19 le 16/01/2012
    • Internaute 147821
      http://www.sejours-billy.com/

    « La grande majorité de ces postes salariés est concentrée en danse classique. “

    C’est faux. Il y a confusion avec le fait que la majorité de ces danseurs bossent dans des opéras ou autres CCN. Mais toutes ces structures ne programment plus de classique. Il n’y a qu’à Noël que l’on ressort Casse Noisette pour faire plaisir au public mais toute l’année, que ce soit à l’Opéra de Lyon ou de Paris, on ne sert que du contemporain.

    • Léa Lescure
      Léa Lescure répond à Canard Quantique-
      Auteur(e) de l'article Journaliste
      • Posté à 09h46 le 17/01/2012
      • Journaliste 158090
        Journaliste
      • Canard Quantique-
        Canard Quantique- répond à Léa Lescure
        http://www.sejours-billy.com/
        • Posté à 14h53 le 17/01/2012
        • Internaute 147821
          http://www.sejours-billy.com/

        « Aujourd’hui, salariat intermittent et
        salariat permanent coexistent, concernant respectivement 90 % et
        10 % des danseurs (soit 4 500 intermittents environ et 500 danseurs
        permanents)... “

        Je ne sais pas ce qui vous fait dire que le genre classique est en surreprésentation.

        Moi ce que je peux vous dire, c’est que ayant été danseur classique professionnel, passé par un conservatoire national, travaillant en mi-temps actuellement à l’Opéra de Lyon ( plus comme danseur ), le genre classique n’est quasiment plus usité. Ce n’est pas parce que l’on appelle une compagnie ‘ un ballet qu’il fait du classique. Ainsi, prenez quelques minutes pour observer la programamtion de l’Opéra de Lyon ou de Paris ou des autres compagnies françaises vous ne trouverez pas de classique ou en quantité minoritaire.
        Aujourd’hui il n’y a plus que Malandain à Bordeaux et les compagnies d’Europe de l’Est pour ne vivre que de classique.
        Et c’est bien dommage.

  • blackbear-
    • Posté à 04h36 le 17/01/2012
    • Internaute 117716

    Les danseuses et les danseurs, même s’ils vivent dans leur petit monde, je connais quelques danseurs(ses) de Béjart, et en connaissait à Bâle auparavant, bossent comme des ânes, ont une vie rigoureuse et ultra disciplinée, sont des pros absolus. Ce sont en fait des athlètes de haut niveau avec tous les sacrifices, le travail les privations que ça implique. Malheureusement ils(elles) sont mal payés et considérés, et sont toujours à la merci du regard subjectif de leur maitre de ballet chorégraphe qui a ses chouchous et ses vilains canards, et je ne parle pas des Bernardin en herbes qui ont leurs « critères », hors classique.
    C’est certainement l’un des métiers le plus beaux, mais le plus difficile.

    • Canard Quantique-
      Canard Quantique- répond à blackbear-
      http://www.sejours-billy.com/
      • Posté à 14h51 le 17/01/2012
      • Internaute 147821
        http://www.sejours-billy.com/

      J’approuve sans réserves !

  • AnarchoStalinien
    AnarchoStalinien
    Plus de provocations !
    • Posté à 06h51 le 17/01/2012
    • Internaute 171029
      Plus de provocations !

    La pilule, c’est pas fait pour les chiens !

    Mais çà peut servir aux p’tits rats...

    • Myrionyme
      Myrionyme répond à AnarchoStalinien
      Carpe Diem
      • Posté à 11h32 le 17/01/2012
      • Internaute 137336
        Carpe Diem

      Et les ratés ?
      Et celles qui veulent un enfant ? devoir choisir est parfois difficile... et même si on veut continuer après, c’est pas toujours évident d’être au top rapidement, voir revenir au top un jour...

  • bleuet1
    bleuet1
    espère malgré tout
    • Posté à 14h22 le 17/01/2012
    • Internaute 65892
      espère malgré tout

    Même quand on n’est pas danseuse, le fait de ne pas entrer dans les cases « mainstream » quand on demande un congé maternité ralentit les procédures.
    Je suis professeur et maman d’une petite fille de 8 mois. Lorsque j’ai fait les démarches auprès de la CPAM pour être indemnisée pendant mon congé, au début on m’a donné à tort une réponse négative. A ce moment-là je faisais 8 heures de cours par semaine. Sauf que pour un professeur, bien sûr, le calcul est particulier. Mais ils n’en ont pas tenu compte tout de suite, ils avaient pris le nombre de 8 heures sans se poser plus de questions. En fait, les heures de travail des professeurs sont multipliées par trois pour le calcul d’un droit à indemnisation pour un arrêt de travail ou un congé maternité.
    Je n’accuse pas les personnes qui s’en sont occupées d’incompétence, je crois seulement que comme dans tous les services gérés par l’État, le manque de personnel est criant et oblige celui qui est là à tout traiter à la chaîne, d’où des erreurs involontaires.

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