Le NouvelObs.com 08/11/2011 à 18h24

Comment les sportifs appréhendent-ils la mort ?

Benjamin Harroch | Journaliste


Des supporters napolitains rendent hommage à Marco Simoncelli, mort le 23 octobre 2010 pendant le Grand prix de Malaisie (Stringer Italy/Reuters)

Les morts accidentelles du motard italien Marco Simoncelli et du pilote anglais Dan Wheldon, la disparition de deux alpinistes dans le massif du Mont-Blanc, et dans une moindre mesure, l’accident de la skippeuse française Florence Arthaud ont brutalement rappelé les risques du sport de haut niveau.

Interviews de Didier Delignières, directeur de la faculté des sciences du sport de l’Université Montpellier 1 et de François Peltier, consultant en management et ancien conseiller de Marc Lièvremont auprès du XV de France.

Les sportifs de haut niveau sont-ils psychologiquement préparés à la mort ?

Didier Delignières : Tout dépend du sport pratiqué. Quand on est en haute montagne, quand on traverse l’Atlantique, quand on fait de la course automobile, le danger fait partie du métier. Non seulement ces sportifs sont préparés au risque, mais ils ont un profil psychologique qui les oriente vers ces pratiques extrêmes. S’ils atteignent le haut niveau, c’est qu’ils y trouvent de la satisfaction et qu’ils s’accomplissent dans cette confrontation au danger.

François Peltier : Il convient de prendre d’abord la question sous un angle universel : chacun de nous est-il préparé à sa mort ? Les grands malades en soins palliatifs le sont peut-être, et encore ! Chacun entretient avec sa propre mort un rapport ambigu : on la craint, mais on n’y croit pas ; et selon nos natures, on peut l’envisager avec panique, ou la braver, se grisant parfois dans la sensation de l’effleurer.

Les sportifs éprouvent sans doute les questionnements de tout mortel, mais peut-être de façon exacerbée. On dit par exemple d’Ayrton Senna qu’il avait eu, le jour même de son tragique accident une intuition forte de mort imminente.

L’histoire a pourtant montré que certains sports a priori moins à risque, comme le football par exemple, pouvaient se révéler dangereux, voire mortels…

D.D. : On ne rentre pas sur un terrain de football en se disant qu’on risque la mort. A partir du moment où ça ne fait pas partie des règles du jeu, en faire une préoccupation centrale de la préparation serait disproportionné par rapport au risque objectif.

F.P. : Certains sports côtoient davantage la mort que d’autres : les sports mécaniques, la voile en solitaire, les sports extrêmes, les sports de combat, dont le rugby, plusieurs joueurs me confiant leur peur de la mort durant les quelques minutes qui précèdent le coup d’envoi, suivi d’un hyper investissement dans les premiers temps du match.

D’autres sports ne sont pas concernés par cette crainte invasive, mais peuvent la remplacer par une peur panique de l’échec. En tout état de cause, l’émotion suscitée par la mort d’un champion est aussi forte quelle que soit la discipline touchée, le public s’identifiant souvent à son champion retrouve dans la mort de celui-ci l’hypothèse de la sienne.

J’ai encore en mémoire l’immense émotion qu’avait provoqué la mort de Marc-Vivien Foé sur le terrain, celle d’Ayrton Senna en course, celle d’Eric Tabarly ou d’Alain Colas en bateau.

Dans les sports à risque, comment concilier l’exigence de résultats et la prévention du danger ?

D.D. : Les sportifs de l’extrême tirent leur satisfaction d’avoir joué avec la mort et de s’en être sorti. Cela dit, ils préparent et planifient leurs activités de manière à limiter au maximum le risque d’accident. D’un autre côté, la prise de risque vise à satisfaire un besoin chez ces sportifs, besoin que l’on a qualifié de ’recherche de sensation’. On retrouve les plus hauts niveaux de recherche de sensation chez les alpinistes, les spéléologues, les plongeurs… Il faut trouver un équilibre entre recherche de sensation et limitation des risques. En l’occurrence, c’est au sportif de choisir.

F.P. : Le risque de la mort dans certaines disciplines est une des composantes du défi que se lance le champion, l’explorateur, l’alpiniste. L’occulter entièrement met en danger la personne, le sens du danger et parfois la peur étant des prudences que met notre nature face à une situation. Se focaliser sur le danger met aussi en danger (ou en sous-performance) en créant crispation, inhibition. Évaluer le risque fait partie de la préparation d’un champion.

J’aime la façon dont l’alpiniste Catherine Destivelle discerne ainsi la situation : « Devant une paroi, je me pose la question : est-ce difficile ou est-ce dangereux ? Si c’est difficile, j’y vais. Si c’est dangereux, je diffère ». Cela dit, l’exigence de résultats passe par l’extrême exigence dans la préparation à la gestion du risque. Il ne devrait même y avoir d’exigence que dans la lucidité. Le résultat n’est pas une exigence, c’est une conséquence.

Les sportifs de haut niveau peuvent-ils aujourd’hui se passer d’un encadrement psychologique ?

D.D.  : C’est une tendance très marquée effectivement. L’entraînement d’un sportif de haut niveau demande aujourd’hui un tel niveau de compétence que les méthodes de préparation appliquées il y a quinze ans ne suffisent plus. A côté des « coaches » et des préparateurs physiques, on retrouve donc des préparateurs mentaux, qui essaient par un travail, clinique le plus souvent, d’intervenir sur les problèmes de concentration, d’anxiété compétitive, de prise de risques…

F.P. : Dans de nombreux cas, la psychologie est une sorte d’intrus dans le sport, mais s’y engouffre en raison de l’intensité qui s’y trouve, car tout inconfort de nature y est exacerbé. Pourtant, le stress avant une compétition est normal. La tendance à tout « pathologiser » est préoccupant et correspond davantage à un marché qu’à un besoin général.

Bien sûr, le psychologue peut être utile dans des cas de névrose de l’échec par exemple, ou lors d’une somatisation excessive chez tel ou tel champion, et sa valeur ajoutée est alors précieuse. Mais systématiser la psychologie finit par être contre-productif. Ce qu’il manquerait en revanche dans le haut niveau c’est une vraie approche fondée sur le sens qui, elle, rejoint la racine fondamentale de ce qu’est le mental, c’est-à-dire l’esprit.

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  • pablico
    pablico
    À la porte d'un sourd, 
un jour (...)
    • Posté à 19h56 le 08/11/2011
    • Internaute 14278
      À la porte d'un sourd, 
un jour (...)

    « Comment les sportifs appréhendent-ils la mort ? »
    la question pose-t-elle sur les :

    -sportifs acteurs ?
    -les sportifs spectateurs ?
    - les sportifs TV en pantoufle à crampon devant leur chips et bière ?

  • lidiot du village-
    lidiot du village-
    imbécile heureux
    • Posté à 20h57 le 08/11/2011
    • Internaute 106647
      imbécile heureux

    Comment les sportifs de haut niveau appréhendent la mort, je ne sais pas, mais ce que je me dis, c’est que pas mal sont prêts à faire une croix sur leurs vieux jours pour vivre leur petit quart d’heure de gloire à grands coups de produits anabolisants.

    Une question de choix, sans doute.

    • Joseph Gratteur
      Joseph Gratteur répond à lidiot du village-
      Working Class Blero
      • Posté à 21h51 le 08/11/2011
      • Internaute 164574
        Working Class Blero

      Ou d’autres à mourrir avant 50 ans, millionaires, camés par des années de pratiques dopantes, et en ayant été les meilleurs du monde dans leurs spécialités un court instant, ca ressemble à la quête d’éternité de certains hommes politiques qui cherchent à tout prix à rentrer dans l’histoire plutôt que de faire leur boulot ou de mener leur simple vie d’homme.

    • brogilo
      • Posté à 22h33 le 08/11/2011
      • Internaute 164675

      « Une question de choix, sans doute. »

      Le choix de l’héroïsme dont parle Pascal Quignard dans « Le sexe et l’effroi » à propos du saut dans la mort de la « tombe du plongeur » à Paestum.

      « Théognis : “Je pense qu’il est beau de ne pas être né mais, une fois né, il est beau de se précipiter pour franchir au plus vite les portes de la mort. ” C’est aussi le mot d’Achille aux Enfers, déclarant que le choix des destinées offertes aux hommes est double : ou la vie longue dans une ferme et l’anonymat, ou la vie brève du guerrier et un nom impérissable. »

      Pascal Quignard -Voyage des mots.

      • amonhumbleavis
        amonhumbleavis répond à brogilo
        Rue89 fait monter le FN
        • Posté à 23h51 le 08/11/2011
        • Internaute 93168
          Rue89 fait monter le FN

        erreur

      • lidiot du village-
        lidiot du village- répond à brogilo
        imbécile heureux
        • Posté à 23h51 le 08/11/2011
        • Internaute 106647
          imbécile heureux

        La cruauté du choix de vivre vite en brûlant les deux bouts de la chandelle, en sport, c’est que seuls les meilleurs entrent dans la légende... Les obscurs qui se sont dopés mais qui, faute de talent, restent dans l’ombre frisent simplement le pathétique, le tragique ou l’absurde, au choix...

        Je me demande si tu n’intellectualises pas à l’excès la question du choix du dopage. Pour moi, il est surtout question d’ego surdimensionné et du réflexe le plus primal qui soit chez tout être doté d’un esprit de compétition un tant soit peu développé : celui de battre son adversaire.

        Mais j’aime bien la référence à Achille, donc ça va ; -)

         
        • brogilo
          • Posté à 19h20 le 09/11/2011
          • Internaute 164675

          « La cruauté du choix de vivre vite en brûlant les deux bouts de la chandelle, en sport, c’est que seuls les meilleurs entrent dans la légende... Les obscurs qui se sont dopés mais qui, faute de talent, restent dans l’ombre frisent simplement le pathétique, le tragique ou l’absurde, au choix... »

          Complètement d’accord avec ça et content que la référence à Achille te plaise.
          Ce que dit Théognis me rappellerait plus le « sportif oisif » Franco Citti, l’Accatone de Pasolini, s’apprêtant à sauter du Pont des Anges avec un kilo de patates dans le bide et un plein panier de kakis.

          A la fin du film, alors qu’il agonise après avoir été renversé par un camion, ses derniers mots sont : « Ah ! Mo’sto bene ! » .

        • brogilo
          • Posté à 19h29 le 09/11/2011
          • Internaute 164675

          Le saut du pont des Anges.

        • brogilo
          • Posté à 19h31 le 09/11/2011
          • Internaute 164675

          Et la mort à moto.

        3 autres commentaires
  • Achernar
    Achernar
    Etudiant
    • Posté à 21h00 le 08/11/2011
    • Internaute 119490
      Etudiant

    Les sportifs sont-ils statistiquement sur-représentés dans les stats des accidents du travail ?

  • watashi_baka
    • Posté à 21h03 le 08/11/2011
    • Internaute 47330
      ...

    Pour la peine vidéos de deux sportifs morts en 2011 

    Antoine Montant, Parapentiste, mort dans un accident de base jump
    Lien

    Mirko Schmidt Parachutiste, mort dans un accident de base jump
    Lien

    Et la liste est longue : [

  • 101.7
    101.7
    Promeneur
    • Posté à 22h06 le 08/11/2011
    • Internaute 59121
      Promeneur

    A ce moment de l’année, en ces périodes de crise « systémique » voici un sujet qui aurait été plus complet avec un débat sans faux semblants sur la métempsychose entre Douillet et RIbery.
    Eventuellement arbitré par Zidane et Virenque.

    Si c’est au Zénith ou au Palais des ports je viens. Même dans une petite salle.
    Coluche et Raiser me manquent tellement...

  • Numerosix
    Numerosix
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 23h44 le 08/11/2011
    • Internaute 14499
      Prisonnier dans le village (...)

    La moto ou l’alpinisme je veux bien . Mais a mon avis, vu les progrès en sécurité en Formule1, les pilotes qui se la jouent prennent beaucoup moins de risques que le pauvre type qui va bosser en scooter en prenant le périphérique tous les matins, faut pas déconner..

    • Joseph Gratteur
      Joseph Gratteur répond à Numerosix
      Working Class Blero
      • Posté à 09h51 le 09/11/2011
      • Internaute 164574
        Working Class Blero

      Les accidents du travail tuent plus que le sport.

  • jmc06
    jmc06
    chasseur de gorille
    • Posté à 08h01 le 09/11/2011
    • Internaute 75030
      chasseur de gorille

    Comment les sportifs appréhendent-ils la mort ?

    ben ça depend si il la voit arriver ou pas