Polémique 14/05/2012 à 16h13

« Hollande rend hommage à un chantre du colonialisme », Ferry

Mathieu Deslandes | Rédacteur en chef adjoint Rue89

Le jour de son investiture, le jeudi 21 mai 1981, François Mitterrand s’était rendu au Panthéon. Il s’était incliné sur les tombes de Jean Jaurès, Victor Schœlcher et Jean Moulin.

Mardi 15 mai 2012, François Hollande a décidé de rendre hommage à deux autres figures : Jules Ferry et – parité oblige ? – Marie Curie.

Echaudés par cinq années de détournements des grandes figures du roman national par Nicolas Sarkozy, les historiens font désormais preuve d’une grande vigilance devant les usages publics de l’Histoire.

« Quelle andouille inculte a conseillé François Hollande ? », a ainsi bondi Christian Delporte, professeur à l’université de Versailles-Saint-Quentin, en découvrant le programme du nouveau Président.

Rue89 : Pourquoi les hommages aux grands hommes prévus par François Hollande vous mettent-ils en rogne ?

Christian Delporte : C’est le choix de Jules Ferry qui pose problème. Certes, tout personnage historique est ambivalent. Jules Ferry est une star des livres d’histoire scolaires, c’est un choix totalement cliché : François Hollande veut rendre hommage au père de l’école laïque obligatoire, j’ai bien compris le message.

Mais de ce fait, Hollande rend aussi hommage à un chantre de l’impérialisme colonialiste qui déclarait à la Chambre des députés : « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures ! »

Quitte à choisir un personnage historique, autant en retenir un qui ne prête pas à polémique.

Qui, alors ?

Clemenceau, par exemple. Il a l’inconvénient d’avoir été récupéré par la droite mais pour parler de laïcité, il est parfait. Et c’est lui qui avait répondu à Jules Ferry sur la politique coloniale, en 1885 : « Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. »

Mais avec Clemenceau, on perd la dimension scolaire, sur laquelle le nouveau Président veut manifestement insister. Est-ce que Jean Zay, salué par Hollande pendant sa campagne, aurait fait l’affaire ?

Jean Zay risquait de susciter une autre polémique. Sous le Front populaire, c’est avec lui que le ministère de l’Instruction publique s’est transformé en ministère de l’Education nationale. Ce qui est très différent.

Le choix de Marie Curie est-il moins critiquable ?

Marie Curie n’a jamais eu véritablement de positionnement politique. A la fois immigrée et scientifique, elle a tous les avantages. C’est un personnage consensuel, quoiqu’un peu attendu.

Quel casting aurait été original ?

Je crois qu’on ne peut plus rien faire de très original. François Mitterrand a dévasté le terrain en célébrant tous ceux qui pouvaient l’être. Quand on veut être consensuel et prudent, on retombe vite sur les grandes figures incontestées de la République.

Pendant toute sa campagne, François Hollande a répété sa volonté de rassembler. Qui pouvait incarner cette idée ?

Quand il est question de rassemblement, on pense tout de suite aux grandes figures de la Résistance. Mais dans un hommage à Jean Moulin, on aurait vu la répétition de Mitterrand.

Restait l’hommage possible à une collectivité, le Conseil national de la Résistance. Au moment où notre modèle social est menacé, ça aurait eu du sens.

Avez-vous identifié « l’andouille inculte » qui a pu conseiller Hollande ?

Non !

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  • 129 réactions
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  • Olivier Favier
    Olivier Favier
    On ne dormira jamais
    • Posté à 16h44 le 14/05/2012
    • Internaute 138854
      On ne dormira jamais

    Heureux de voir d’autres réactions que la mienne.

    Pour autant, comme je l’ai écrit, je ne crois pas un seul instant que le choix de Marie Curie soit le fruit du hasard. C’est une manière opportunément subliminale de faire entendre que le nucléaire civil est de toutes façons du côté du bien -et si ce n’est pas le cas, c’est pour le moins assez maladroit.

    Je ne crois pas non plus que Georges Clémenceau, briseur de grèves s’il en est, malgré sa courageuse réponse à Jules Ferry, eût été un choix beaucoup plus judicieux. Avec le plateau des Glières, Nicolas Sarkozy avait choisi un moment de l’Histoire. Ce faisant, il s’appropriait une résistance que nul ne lui voyait incarner, mais il faut lui reconnaître ceci qu’il rendait hommage à un moment noble et peu discutable de notre histoire.

    Je m’étonne enfin, puisqu’il s’agissait de célébrer l’éducation et la culture, après cinq années de « Zadig et Voltaire », François Hollande n’ait tout simplement pas choisi un écrivain, pas Verlaine ou Rimbaud bien sûr, mais un consensuel Victor Hugo par exemple, ou un Emile Zola. Ce dernier était tout aussi anticommunard que Jules Ferry, mais pour d’autres raisons, infiniment plus respectables.

    Pour ma part, je trouve qu’en cette année Jean-Jacques Rousseau... quand l’Afrique attendait sans plus y croire un signe d’apaisement... Encore une occasion de perdue. Quand tout cela nous explosera à la figure, ce sera trop tard pour pleurer.

    Ce texte de Claude Lévi-Strauss pour finir. À chacun ses héros.

  • gblee
    gblee
    Universitaire et ecrivain
    • Posté à 16h47 le 14/05/2012
    • Internaute 187177
      Universitaire et ecrivain

    Pourquoi ne pas avoir choisi AIME CESAIRE à la place du colonialiste. Ça aurait été la moindre des choses. Martinique=68,43 %

  • Gérard Manhut Aussichot
    • Posté à 17h16 le 14/05/2012
    • Internaute 167544

    Vous aurez sans doute noté que ce sont les mêmes qui contestent le droit à la dualité pour honorer Jules Ferry qui -il n’y a pas si longtemps- l’ont revendiqué pour honorer Céline.
    Comprenne qui pourra

  • lifka
    • Posté à 17h17 le 14/05/2012
    • Internaute 37623

    Qui n’a pas son côté d’ombre ? Qui peut se targuer d’être un exemple de morale et de vertu à tout moment et sur tout sujet et de détenir la Vérité ad vitam eternam ?

    Pourquoi alors réécrire sans cesse l’histoire en voulant ôter de la photo à chaque tournant les personnages qui ne correspondent plus aux critères de l’époque, comme le faisaient les soviétiques au bon vieux temps de l’URSS.

    On peut honorer Jules Ferry pour son action pour l’éducation, en sachant que pour le reste il tenait le discours à la mode de son temps, même si condamnable selon les critères d’aujourd’hui.

    J’ai été pour ma part bien plus choquée par le fait de nous vendre Guy Moquet comme un exemple de Résistance, alors qu’il a été arrêté au lendemain de la publication des lois anti-juives de Vichy pour distribution de tracts communistes appelant à l’union des travailleurs allemands et français contre les patrons fauteurs de guerre (y compris nommément les juifs) et a été fusillé comme otage et pas comme Résistant.

  • OneMore
    OneMore
    I try to grow vegetables
    • Posté à 19h12 le 14/05/2012
    • Internaute 187183
      I try to grow vegetables

    Pierre Brossolette aurait pu être un bon candidat à l’hommage : courageux, laïc, resistant, fils d’inspecteur de l’enseignement,...

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